Esquiros, Paris au dix-neuvième siècle, tome II, p
était atteint, depuis plusieurs années, d'une maladie mentale qui est restée incurable. Un jour, cédant aux sollicitations de ses amis qui espéraient ainsi faire diversion à son délire, il monte sur les planches, au milieu des ténèbres de sa folie : au moment où il entre en scène, il reprend toute sa lucidité d'esprit, remplit le rôle de Figaro avec une adresse merveilleuse et en se surpassant lui-même. A la fin de la pièce, au moment où il remet le pied dans la coulisse, suivi par les bravos de tous les assistants, le délire le reprend, et le triomphateur manque à son triomphe Pendant toute cette soirée, ceux des spectateurs qui ignoraient la maladie du malheureux artiste, ont pu croire qu'il n'était point fou.
La même opinion devait être celle des auditeurs de deux ecclésiastiques dont le docteur Billod a rapporté l'histoire.
« L'un, pensionnaire de l'asile de Sainte-Gemme, est, depuis près de vingt ans, dans un état d'aliénation mentale caractérisé par un délire partiel, avec prédominence de conceptions de nature hypocondriaque, sous l'influence desquelles il lui est arrivé une fois de se croire si dangereusement malade, qu'il alla de luimême, au milieu de la nuit, résilier l'aumônier, pour lui demander l'extrême-onction. 11 présente, de plus, des idées de persécution combinées avec la croyance que le souverain de la France est autre que celui qui gouverne, et que les preuves qui lui sont fojurnies du contraire sont toutes supposées et imaginées par ses ennemis dans une vue malicieuse à son égard. Malgré ce délire, assez complexe, bien que partiel, ce prêtre a pu célébrer longtemps la messe, et faire même deux ibis, à une assistance d'emploj'^és et de malades, des
1. Esquiros, Paris au dix-neuvième siècle, tome II, p. 242. — V. Fournel, Curiosités théâtrales, p. 237, Garnier. Paris,
sermons empreints de la plus grande lucidité et de la plus saine raison. »
« L'autre ecclésiastique a rempli son ministère pendant plus d'un an avant sa guérison, et s'est même distingué dans la prédication, bien qu'il fût encore sous l'empire de quelques conceptions délirantes, et, par exemple, de cette idée dans laquelle il faut voir une réminiscence du dogme du péché originel, que tous les maux qui affligent l'humanité sont dus à l'usage des pommes, et que, pour y remédier, il suffirait que tous les évèques de la chrétienté ordonnassent, par mandement, la destruction de tous les pommiers ^»
Nous aurions pu citer ces faits comme des exemples frappants de la conservation de la mémoire. Mais ils trouvaient encore mieux ici leur place, en montrant chez des aliénés la persistance simultanée et très complète de diverses autres facultés intellectuelles, attention chez l'acteur, association et netteté des idées chez les deux prédicateurs. A la vérité ces facultés mentales ne se dévoilaient que d'une manière transitoire. Mais elles existaient, elles prouvaient leur existence.
Signalons, en passant, toute l'importance que ces manifestations transitoires ont au point de vue médicolégal. Les faits analogues aux précédents prouvent absolument que, dans les affaires judiciaires et dans les enquêtes que ces affaires nécessitent, il ne faut donner qu'une très faible valeur au témoignage des personnes qui n'ont vu que d'une façon en quelque sorte accidentelle les individus dont il s'agit d'affirmer ou de nier l'état d'aliénation mentale.
Pour achever de montrer ce que peuvent être les aliénés dans leurs occupations, nous reproduirons deux observations curieuses. Ce qui en fait la valeur, c'est d'abord que les personnes qu'elles concernent ont
1. Annales jnédico-psycholorji.ques, 1867, tome X, Comptes rendits de la SociëLé médico-psychologique, p. 90.
manifesté d'une manière continuelle et prolongée une intégrité apparente de leurs facultés d'esprit, au point de l'aire illusion à des hommes vraiment perspicaces ; et ensuite qu'il s'agit d'occupations purement intellectuelles, où la conservation de l'intelligence, des facultés d'esprit, se montre d'une manière indéniable. L'intérêt qu'elles présentent nous engage à les rapporter presque en entier, malgré leur longueur.
La première est due au docteur Brierre de Boismont, et concerne l'exercice d'une profession libérale.
« M. C..., âgé de cinquante-six ans, est un homme d'une grande instruction, d'un jugement remarquable. Il est parfaitement constitué. Les connaissances étendues qu'il possède en ont fait un professeur très éminent, et, à l'étranger, il a acquis par son enseignement beaucoup de réputation et une fortune honorable. 11 y a quatre ou cinq ans, à la suite de vifs chagrins, il perd la tête, présente tous les symptômes de la manie à un haut degré. Conduit dans un établissement du pays, il y reste près de deux ans; son agitation, sa fureur, ses cris, le font maintenir dans un état d'isolement complet. Sa maladie se régularise, elle ne se montre plus que d'une manière intermittente; on pror fite d'un intervalle lucide pour l'amener dans mon établissement. Plusieurs mois se passent dans des alternatives de repos et d'agitation; enfin la forme maniaque devient continue. M. G... s'emporte à la moindre observation; il frappe plusieurs fois. Jour et nuit il ne cesse de crier, de déclamer, de menacer. On est obligé de le mettre dans un endroit écarté et de recourir aux moj^cns coercitifs, lorsque les accès sont trop forts. Quand l'exaltation est moins violente, on fixe seulement son attention. 11 répond très bien aux questions qu'on lui adresse.
« Durant les paroxysmes, il est en proie aux conceptions les plus délirantes; tout est pour lui un sujet cabalistique; il donne les explications les plus étran-
g-es, et les soutient avec une extrême opiniâtreté. Le sommeil est presque nul : les discours sont entremêlés de propos orduriers, obscènes. Mais ce qui est bien digne de remarque, c'est que ce même homme, qui fait retentir la chambre, le corridor, de ses cris, de ses chants, de ses imprécations, n'entend pas plutôt sonner l'heure du repas, qu'il se tait aussitôt, devient d'une exquise politesse. A table, il ne dit aucun mot oflensant ou ne commet aucun acte répréhensible ; seulement il ne faut pas le heurter.
« Les bains prolongés et l'irrigation continue qu'on emploie avec persévérance, n'amènent aucun changement dans son état Le calme des repas m'engage
à lui proposer de donner des leçons. Il accepte, et enseigne d'abord l'anglais, qu'il sait parfaitement. Pas un mot déplacé ne sort alors de sa bouche. Encouragé par cette expérience, j'augmente le nombre des leçons. Il arrive à s'occuper toute la journée, et, à partir de ce moment, le tumulte et les cris permanents cessent complètement. La nuit est alors le temps qu'il choisit pour se dédommager du silence de la journée; à peine prend-il quelques instants de repos. Une soirée dansante est organisée. M. G... demande à en faire partie. Le divertissement se prolonge jusqu'au jour; le maniaque n'a pas un seul instant la pensée de crier; il s'amuse, se montre pour tous homme de fort bonne compagnie, et retourne fort tranquille chez lui. La nuit suivante, il recommence son tapage.
« Depuis plus d'un an que j'ai déterminé M. G... à donner des leçons d'anglais, d'italien, de français, d'orthographe, de calcul, il est devenu aussi calme qu'il était turbulent. S'il cesse de travailler, si on le met au bain, par exemple, il recommence aussitôt ses cris, ses déclamations, ses divagations d'illuminé. G'est surtout dans le silence des nuits que son exaltation est plus grande. Lorsque j'arrive inopinément au milieu de ses plus grands accès, il s'arrête à l'instant.
me parle avec la plus grande aménité; mais ses dis" cours roulent sur les affinités des nombres, sur les rapports sympathiques des personnes; tout signe quelconque devient un caractère hiéroglyphique, cabalistique, qui explique une foule de choses.
« Pendant la durée des leçons, rien de contraire
aux habitudes du professeur; impossibilité de soupçonner les moindres aberrations auxquelles ce malade est en proie. Dans les intervalles de leçons, si l'on cause avec lui, sa raison se maintient intacte, et il exprime librement, comme un homme sensé, instruit et pratique, son opinion sur les divers sujets de la conversation. Mais si le repos dure trop longtemps, ou si on lui adresse la parole le matin avant qu'il se soit remis au travail, la transformation est complète; à l'instant il se lance avec une ardeur et une vivacité incroyables dans les théories cabalistiques et symboliques; vous devenez un des pions du grand jeu mystérieux destiné à relier toutes les harmonies du monde, et les explications qu'il donne à ce sujet sont souvent ingénieuses.
« Les idées fausses constatées à l'entrée sont toujours les mêmes, seulement elles sont suspendues pendant les occupations^ »
L'autre observation est due au docteur Baume, et, comme on le verra, le récit en est tout à fait attachant.
« Il y a vingt-trois ans, dit-il, je faisais visiter dans ses détails l'asile de Quimper au savant Malaguti, doyen de la faculté des sciences de Rennes. Il avait vu les aliénés au travail, assistait à leur défilé au son du tambour, à leur entrée au réfectoire où ils se classaient par tables dans une attitude correcte. S'arrachant en quelque sorte à la surprise que lui procurait ce spectacle, il me dit : « C'est étonnant, il y a autant
1. Annales médico-psychologiques, i^2. — Répertoire d'observations inédiles, p. 321.
« d'ordre que dans une caserne, et cependant ce sont « tous des séquestrés pour cause de folie ! Il n'y a que « la Iblie que je n'aperçois pas !» — « Nous ne nous « bornons pas, lui répondis-je, à leur apprendre à mar-
« cher en rang Nous en préparons parfois au bac-
« calauréat ès-sciences et nous trouvons en France « une faculté assez aimable pour les recevoir. » — « Ah ! Et quelle est cette faculté ? » — « Celle qui a
« pour doyen M. Malaguti, à Rennes »
Le savant fixa sur moi les yeux, se demandant peutêtre si son cicérone n'était pas un pensionnaire de
l'asile « On voit bien, monsieur le doyen, que vous
« n'avez pas la mémoire des physionomies, car ce n'est « pas la première fois que j'ai l'honneur de causer « avec vous. » — « En efiet, me dit-il, je cherche de- « puis un instant à quelle occasion je vous ai vu. » — « Il y a deux ans, le 5 décembre 1855, à l'entrée de la « nuit, je vous présentais un officier en petite tenue... « C'était un pensionnaire de l'asile; je me gardai bien « de vous indiquer sa situation, et de vous décliner « ma qualité de médecin aliéniste; mon unique but « était de donner un peu d'assurance à mon malade, « en lui prouvant qu'il pouvait se présenter dans un « salon sans être jeté par la porte ou par la fenêtre,
« comme son délire le lui faisait craindre Vous
« l'accueillîtes avec bonté !» — « Mais je me rappelle « fort bien. Cet officier passa un brillant examen et « fut reçu avec des boules blanches. Mais il n'était « certainement pas aliéné ? » — « Mon Dieu ! pas plus « alors, mais autant qu'aujourd'hui; nous avons tan- « tôt passé à côté de lui. » — « Mais il était du moins « dans un intervalle lucide prolongé? » — « Si peu « prolongé, monsieur le doyen, qu'il me donna pen- « dant le voyage de sérieuses inquiétudes par ses hal- « lucinations ! Il divaguait d'une façon pitoyable quand « il me quitta au haut des gradins pour subir son « examen oral. J'étais sur le gril et ne fus rassuré que
« lorsque j'entendis ses brillantes réponses, dites avec « un entrain, une assurance dont je le croyais incapa- « ble. Quand il remonta, je le félicitai vivement. » — « Eh bien ! êtes-vous heureux? » — « Si je suis heu- « reux ! je le crois bien ! cela prouvera à ces monstres « si je suis fou ! Je veux parler des diables à deux « pattes qui depuis si longtemps empoisonnent ma vie. « N'ont-ils pas essayé tout-à-l'heure encore, pendant « l'examen, de me chuchoter des absurdités à l'oreille. « Mais je me suis gardé ! »
« Ainsi avant, pendant et après l'examen, le malade était sous l'influence d'un délire qu'il a cependant pu maîtriser sans rien laisser paraître aux examinateurs.
« Yoici l'histoire abrégée de ce malheureux officier que j'avais voulu tenter d'arracher à la folie du suicide qui le tourmentait. X... arrivait à l'asile le 1" juillet 1855, après avoir commis, sous l'influence de ses hallucinations, les tentatives les plus graves. Pendant une campagne, il s'était incisé, avec un rasoir, les parties molles de l'avant-bras gauche, et avait failli succomber à l'hémorrhagie. Plus tard, il s'était précipité, la nuit, d'un wagon de train express, et était tombé sur la tête; — furieux de se retrouver vivant, il avait essayé de s'étrangler avec sa cravate, avait avalé le phosphore de sa boîte d'allumettes, le verre pilé de sa
montre Enfin, il s'était envoyé une balle dans la
tête, sans compter les coups de canif ou de ciseaux dont sa peau portait des cicatrices. Tels étaient ses antécédents.
« Il me fallut trois mois pour être parfaitement au courant de sa situation mentale Rien dans sa conversation n'aurait trahi les péripéties de son âme, si
on n'avait pas eu sa confiance Il interprétait tout
comme preuve de complots contre son honneur et sa vie. Ses hallucinations, ses voix mystérieuses, le traitaient de lâche, le menaçaient du plus infâme des supplices, s'il ne réussissait pas à s'en aller par le sui-
cide. Il s'attribuait tous les propos qu'il entendait. Ce que les journaux imprimaient était à son adresse
« Et cependant, soustrait aux impressions qui le dominaient, cet officier passait des heures entières à faire du calcul intégral et différentiel, à résoudre des problèmes d'algèbre, à faire de la musique, à tenir au besoin une conversation spirituelle
« C'est alors que j'eus l'idée de l'engager à se faire recevoir bachelier. Il prit la chose au mot; je l'aidai de quelques conseils, principalement pour la physique et la chimie. Chaque fois que je lui procurais des réactifs, inoffensifs, bien entendu, il ne manquait pas de les avaler, avec la conviction que je lui donnais à dessein les moj'^ens de se suicider C'est ainsi qu'après
seize ans d'interruption de ses études, arrêtées à la seconde, X... se prépara en quinze jours au baccalauréat ès-sciences, et sortit triomphant des épreuves, malgré son délire, qui le portait à considérer cette préparation comme un trompe-l'œil pour masquer ses préparatifs de suicide.
« Pendant le voyage il fit plusieurs tentatives , notamment celle-ci : le lendemain de l'examen, je le trouvais dans son lit, drapé jusqu'au menton, et dans l'attitude la plus calme, les traits toutefois un peu pâles. Défiant, malgré son affirmation qu'il était très bien, je soulevai le drap retenu par sa main gauche; de la main droite, armé d'un mauvais couteau, il était occupé à s'ouvrir le ventre
« Il s'excusa en pleurant : « Si vous saviez combien
« je suis malheureux ! Mais quand ces voix mys-
« térieuses, semblant sortir du plancher, de la muraille « ou du plafond, me traitent de lâche, me menaçant « d'un supplice infâme si je ne me détruis pas, alors « rien ne m'arrête !.., »
« Un jour il écrivait : « Je ne sais pas ce que je « poux être en état de faire; je devrais sans doute « croire ce que l'on me dit, que je prends des hallu-
« cinations pour la réalité mais on ne peut juger
« qu'avec sa propre cervelle! ^ »
Plusieurs particularités de l'histoire de ce malade auraient mieux trouvé leur place dans d'autres parties de notre ouvrage, notamment dans celle où nous aurons à nous occuper de la préméditation et de la responsabilité des actes. Nous avons préféré rapporter le fait ici, parce qu'il prouve surabondamment que la folie la mieux confirmée, masquée momentanément par les apparences de la lucidité, n'empêche pas la persistance des plus hautes facultés intellectuelles; parce qu'il montre aussi qu'un individu, obsédé par les idées délirantes les plus graves, et dont l'aliénation mentale est tout-à-fait franche, nette, peut néanmoins s'occuper d'une manière raisonnable. Ainsi, en fin de compte, se trouve établi ce que nous voulons démontrer ici, à savoir que dans les travaux les plus humbles, dans les professions les plus simples, comme dans les occupations les plus difficiles et les plus élevées, l'aliéné peut agir de façon à montrer clairement qu'il a conservé une proportion notable d'intelligence.
Toutes les occupations dont nous venons de parler permettent de constater l'application en quelque sorte passive de l'intelligence. Elles ne nécessitent, chez l'aliéné, que la persistance d'aptitudes intellectuelles déjà anciennes, aptitudes qui sont plus ou moins développées par l'instruction, par l'éducation précédemment acquise.
Mais il y a des aliénés chez qui la persistance de l'intelligence se manifeste d'un façon plus remarquable encore. Ils sont capables de donner volontairement à leurs facultés d'esprit un développement nouveau ; ils sont capables de s'instruire; ils peuvent apporter une attention suffisante à des études qui sont absolu-
1. Quelqites matériaux apportés à la médecine légale des aliénés. — Annales médico-psychologiques, 1881, tome VI.
ment nouvelles pour eux, et auxquelles ils n'avaient jusqu'alors été aucunement initiés.
Pour mettre à profit cette disposition très importante, on a créé, dans certains asiles, des écoles véritables, comprenant, autant que possible, les éléments ordinaires de l'instruction donnée aux individus dont l'intelligence est saine.
En France, il n'a été fait j usqu'ici que peu de chose à ce point de vue. On a eu beaucoup d'initiative pour développer tout ce qui concerne le travail manuel et les exercices de corps ; mais le travail de l'esprit a été demandé seulement à quelques individus qui se trouvaient dans des conditions spéciales. C'était notamment le cas du malade observé par le docteur Baume.
En Angleterre on est allé plus loin, et nous trouvons à ce sujet des renseignements pleins d'intérêt dans un mémoire publié, en 1882, dans le Journal of Mental science.
Le docteur John Fox, auteur de ce mémoire, y expose les résultats obtenus dans l'asile d'aliénés de Richmond, où un véritable système d'entraînement scolaire a été appliqué, non seulement à un nombre restreint de pensionnaires, mais à toute la population de l'asile. Voici, en résumé, qu'elle est l'organisation de ce système :
Les aliénés de l'asile de Richmond, au nombre de quatre cent cinquante, sont groupés dans cinq divisions : les nouveaux; la ferme; les épileptiques et les suicideurs; l'école et l'infirmerie. La dernière division seule est dispensée des exercices.
Sur quatre-vingt-quatre aliénés employés à la ferme, soixante-dix suivent trois fois par semaine un cours du soir. Les trois autres divisions étudient quatre heures par jour. Chaque quartier a son école, fréquentée par la plus grande partie des malades.
On ne compte qu'un nombre insignifiant d'oisifs
dans les divisions diverses, dont la plus intéressante est naturellement l'école. Sur cent quarante-quatre aliénés qu'elle contient, quatre-vin^-t-dix suivent les cours. Ils sont divisés en deux sections, où ils sont répartis d'après les connaissances qu'ils possèdent. L'instruction est organisée d'après les programmes officiels, appliqués aussi complètement que possible, et sagement appropriés aux besoins individuels, M. John Fox divise les facultés de l'esprit en morales, mentales, esthétiques et physiques. Aux premières s'adapte l'instruction religieuse; aux secondes des leçons d'objets, de couleur, de forme, la lecture, la géographie, l'arithmétique. Les facultés dites esthétiques sont appliquées à l'écriture, au dessin, à la musique. Enfin les facultés physiques sont développées par les exercices corporels ^
Quoique l'auteur ne le dise pas, il est à supposer que les résultats pratiques de cette organisation ne sont pas aussi fructueux qu'ils le seraient dans une réunion équivalente de personnes sensées ; mais ce qui est déjà beaucoup, ce dont nous devons tenir plus particulièrement compte au point de vue de la persistance .de l'intelligence chez les aliénés, c'est qu'il soit possible d'appliquer ceux-ci à un genre de travail qui ne s'adresse qu'à l'esprit, et qui est regardé généralement comme l'apanage exclusif des individus raisonnables.
En France, comme nous l'avons dit tout à l'heure, le système scolaire n'a été appliqué nulle part d'une manière aussi générale. Mais on y a pris d'autres moyens de mettre en jeu, d'une manière analogue, les facultés intellectuelles des malades internés dans les
1. Dr John Fox, L'éducation des aliénés et le système scolaire à l'asile de Richmond. — The Journal of Mental science, 1882.
asiles. Ces moyens sont les représentations dramatiques, les fêtes diverses et l'étude de la musique.
Les représentations dramatiques présentent à notre point de vue un double intérêt. Elles montrent, chez ceux qui y assistent, la mise en jeu des facultés d'attention et d'association des idées ; chez ceux qui en sont les acteurs elles témoignent, en outre, de l'exercice de la mémoire. Dans la plupart de ces fêtes, ce sont souvent en efl'et des malades, des aliénés, qui sont chargés de récréer leurs compagnons d'infortune, et ils s'acquittent de cette mission en personnes qui possèdent bien encore une bonne partie de leurs facultés mentales.
. Dès le commencement du siècle, les habitants de la Salpétrière et de Bicêtre furent initiés à ce genre de distraction, dont l'un des organisateurs principaux, Leuret, avait poussé le développement à un très haut degré. Tout y était exclusivement l'œuvre des malades, la préparation des drames, voire même des tragédies, que l'on jouait avec un succès plus ou moins grand, la fabrication des décors et l'ornementation de la salle de spectacle. Il faut ajouter cependant que Leuret, qui était un audacieux, compromit lui-même par des exagérations les résultats de son entreprise et qu'il se vit interdire de la continuer.
Depuis lors d'autres asiles ont marché sur ses traces, mais avec beaucoup plus de réserve.
Les récits des fêtes de ce genre sont nombreux dans les annales médico-psychologiques et dans divers recueils scientifiques; nous n'en reproduirons qu'un seul, qui donne une idée de tous les autres, et qui est en lui-même intéressant. Il concerne une représentation dramatique organisée à l'occasion du carnaval, dans l'asile d'aliénés de Montde vergues, près Avignon.
« L'asile d'aliénés de Montdevergues, dit le narrateur, a donné, le dimanche gras, sa fête annuelle du carnaval. Après un concert vocal composé de la
musique de nos meilleurs maîtres, exécutée par les aliénés avec un ensemble parfait, les pensionnaires ont joué un des charmants proverbes de Théodore Leclerc : Le conseiller d'une femme. Costumes, mémoire, sens, réplique promple et sûre, rien n'a fait défaut. C'était plaisir de voir avec quelle fine coquetterie, quelle grâce naturelle, de Grémy, très jolie femme d'ailleurs, demandait des conseils à son mystérieux confident. Il fallait voir aussi avec quel entraînement affectueux M. Derville, maniant avec aisance la badine et le lorgnon, gourmandait sa sœur sur ses projets de mariage; et puis Picard, ce prudent gardechasse, cherchant à. détourner sa femme Germaine, soubrette alerte, médisante et bavarde, d'une curiosité qui compromettrait leur position; et puis cette douce et soumise Ernestine, fille de M""^ de Grémy; et puis ce bon M. Dartigau, etc. ; tout cela était étourdissant. La pièce finie, les artistes ont été applaudis par plus de trois cents mains, interprètes fidèles de la satisfaction générale ^ »
Les preuves d'intelligence données par les acteurs de cette petite comédie ressortent nettement de la manière dont ils jouaient leurs personnages. Leur mémoire s'était manifestée dans l'étude des rôles ; leur attention s'appliquait tout entière à donner la réplique à leurs interlocuteurs. A l'exemple de l'acteur Monrose, dont nous avons parlé, et même sans avoir comme lui l'habitude de la scène, ces aliénés ont fait momentanément trêve à leurs préoccupations délirantes, pour interpréter convenablement une des plus délicates et des plus difficiles comédies de Théodore Leclerc.
Quant à l'auditoire de ces représentations dramatiques, il est le plus souvent maître de lui et fort attentif à ce qui se passe. L'auteur du compte rendu qu'on vient de lire l'indique clairement. Un journaliste assis-