Annales mëcUco-psi/chologiqiies, 1845, tonie II, p
2. Pinel, Trailé médico-jjhilosophique de l'aliénaLion mentale, p. 79. Paris, 1809.
occupations, sur ce qui se passe autour de lui, sur les faits les plus ordinaires de sa vie; or il n'y a qu'une catégorie très restreinte de malades qui ne soient pas capables de faire à ces questions des réponses satisfaisantes. Ceux-là seulement qui ont atteint les limites extrêmes de la démence et de l'imbécillité, ou qui sont dominés par un délire généralisé ou par l'agitation maniaque, divaguent dans leurs moindres paroles. Les autres parviennent sous ce rapport à ne laisser paraître rien ou presque rien de leur trouble d'esprit.
Les exemples abondent pour prouver l'exactitude de cette observation. Nous pourrions en citer plusieurs, dont nous avons eu directement connaissance. Un seul suffira; il est du reste très significatif :
Une demande d'interdiction lut récemment formulée contre un de nos pensionnaires, qui, après avoir présenté des symptômes d'excitation maniaque avec hallucinations, est ensuite tombé dans la démence. Ses facultés intellectuelles se sont aflaiblies avec une grande rapidité. A l'époque où s'accomplissaient' les formalités de l'instance dirigée contre lui, il n'avait déjà presque plus d'initiative intellectuelle; il était incapable même de lire un journal ; lorsqu'il en prenait un, il le tenait habituellement à l'envers, et souvent on le voyait se promener avec ce journal aussi gravement que si réellement il en eût fait la lecture. Voici ce que produisit son interrogatoire, dont nous transcrivons en partie le procès-verbal authentique.
D. Quels sont vos nom, prénoms, profession, et domicile ?
li. L..., né le 4 octobre 1847, lils de et de ancien
zouave pontifical, pendant six mois. J'ai deux frères et une sœur. L'un de mes frères est marié; ma sœur a seize ans et mon plus jeune irère cinq an.s.
B. Votre pèi*e et votre mère sont morts. ?
R. Mon père est mort avant mon entrée dans cet établissement, où je suis depuis le ë août dernier. Monsieur le directeur m'a annoncé depuis que ma mère était décédée ; mais j'ignore
si c'est vrai. A cette occasion je n'ai pas pris le deuil faute de
vêtements. Mon père m'avait placé une première fois ici en
parce que je m'étais disputé avec des ouvriers de la propriété.
D. On vous reproche d'avoir menacé d'un coup de fusil le facteur et votre maître-valet, parce qu'ils venaient vers le Heu où vous vous trouviez assis.
K. On a compliqué la situation et dénaturé les faits
D. Savez-vous dans quel établissement vous êtes ?
R. Dans une maison de santé.
D. Ne sentez-vous pas que vous avez éprouvé un affaiblissement intellectuel qui nécessite des soins spéciaux et prolongés ?
R. Je n'en sais trop rien. Gela dépend /le vous ou plutôt des médecins.
D. Avez- vous été longtemps zouave "pontifical ? R. Six mois. Bientôt je 'm'ennuyai et je donnai ma démission.
D. Avez-vous jamais eu l'intention'de vous marier ? et n'avezvous pas eu à cette occasion des difficultés avec votre famille ? R. Je n'ai jamais eu de projet de cette nature
Cet extrait suffit à faire juger du reste. II est impossible de trouver là une seule parole qui trahisse réellement le trouble d'esprit et l'affaiblissement des idées. Et cependant la démence était si notoire, elle se dévoilait si bien lorsque l'individu s'avisait de parler sans qu'on l'interrogeât, elle était enfin démontrée par tant de faits, que les juges n'hésitèrent pas à prononcer l'interdiction.
Pourquoi donc ce dément avait-il répondu si bien à tout ce qu'on lui demandait? La raison en est indiquée en partie dans ces paroles du docteur Legrand du Saulle :
« Il est d'observation commune que, pendant que certains aliénés subissent l'interrogatoire, et que, pour cela morne, leur attention est vivement frappée, ils semblent avoir presque recouvré la raison. Ce n'est pas tout : la nécessité où se trouve le magistrat de répéter au greffier, pour qu'il les inscrive, chaque demande et chaque réponse, tient le malade en éveil, lui donne le
temps de réfléchir et de modifier même ses expressions ^ >>
Mais il faut ajouter que parfois aussi les magistrats substituent involontairement ce qu'ils ont cru comprendre à ce que Taliéné a réellement dit, qu'ils précisent sa pensée pour l'exprimer en langage correct, et la traduisent sous une forme plus raisonnable que la réalité.
Les défauts que nous venons d'indiquer, dans les interrogatoires judiciaires, sont encore bien plus maninifestes si, au lieu d'avoir affaire à des déments, à des imbéciles, les magistrats ont aff'aire à des malades atteints de formes simples de folie; alors la conversation, l'interrogatoire, peut ne laisser percer aucune apparence de trouble mental, et laisser croire que l'intelligence est d'une netteté parfaite. Legrand du Saulle en donne comme preuve le cas d'une demoiselle D...., atteinte de délire des persécutions, dont les magistrats n'eussent jamais voulu prononcer l'interdiction, s'ils s'en étaient tenus aux résultats de l'interrogatoire.
C'est qu'en effet, pour bien reconnaître l'état d'esprit d'un aliéné, il faut, tout en lui posant des questions, l'abandonner le plus iDossible à lui-même, le laisser parler, et ne l'interrompre que pour le diriger dans la voie indiquée par ses propres paroles. L'interrogatoire judiciaire, tel qu'on le pratique à l'égard des aliénés, manque son but, et souvent ne peut être d'aucune utilité.
On objecte, il est vrai, que s'il était fait d'autre façon, suivant la méthode que les médecins emploient dans les expertises médico-légales, s'il était, non point noté par demandes et par réponses en présence de l'aliéné, à qui la dictée laisse le temps de réunir et de préciser ses idées, mais au contraire apprécié dans leur procès- verbal par les personnes chargées d'y pro-
1. Legi-and de Saulle, De l'inlercliclion des aliénés, p. 131. Paris, Delahaye et Lecrosnier, 1881.
céder, il perdrait le caractère et les garanties d'authenticité qu'il a dans sa forme actuelle. Mais cette objection est sans valeur; elle ne serait admissible que si les magistrats chargés de procéder aux interrogatoires devaient être regardés eux-mêmes comme des gens inintelligents, incapables d'apprécier ce qui leur serait dit, ou bien disposés par mauvaise foi à dénaturer la vérité et à rendre de leurs constatations un compte infidèle et faux.
Il serait certainement bien plus profitable pour la justice, que, dans la plupart des cas, le magistrat, au lieu de procéder par demandes et par réponses, et de consigner immédiatement par écrit les unes et les autres, laissât parler l'aliéné, pour apprécier ensuite, d'une manière générale, l'ensemble de sa conversation. Le malade dont les réponses sont parfois tout indiquées d'avance dans les questions peut, nous le répétons, paraître bien plus intelligent qu'il ne l'est en réalité, et ne point laisser facilement percer le désordre de ses facultés mentales.
Une autre observation qu'il est à propos de faire ici, c'est que les magistrats procèdent souvent aux interrogatoires judiciaires, même lorsqu'ils sont avertis de l'existence de la folie, avant de prendre des informations sur les particularités de la maladie mentale, sur les conceptions délirantes de l'individu dont ils s'occupent. Le défaut de renseignements préalables, qui n'est point compensé par l'habitude d'examiner les aliénés, fait qu'ils marchent au hasard, que rien ne les aide à se mettre sur la trace du délire, et que, malgré toute leur pénétration et leur perspicacité, ils sont tout à fait impuissants à reconnaître des troubles intellectuels même faciles à découvrir. Gela ne manque presque jamais d'arriver avec des aliénés capables de se maîtriser et de dissimuler leurs idées délirantes. Les aliénés de ce genre sont assez nombreux, et nous aurons plus loin à nous occuper de leur dissimulation.
Les exemples qui suivent viennoiil à Tappiii do ces observations.
« Catherine C... est atteinte de démonomanie ; elle s'imagine être possédée du diable qui, luttant dans sa tête avec l'esprit du bien, finit toujours par être victorieux. Insensiblement ces idées ont pris sur son intelligence un empire absolu; elle perdit le sommeil, négligea ses affaires, et au bout de deux ans et demi commit des actes de violence sur plusieurs personnes, et surtout sur ses enfants, ce qui détermina son mari à la placer dans Tasile d'Auxerre. Pendant plusieurs mois, à l'asile, elle resta dans le même état. — Ayant appris la mort de son mari, elle tenta plusieurs fois de se suicider.
Ella était internée depuis un an, lorsque son interdiction fut demandée. Elle subit un interrogatoire public, eut assez d'empire sur elle-même pour répondre avec justesse aux questions qui lui furent posées, et ne fut interdite qu'après un nouvel examen dans l'asile ^ »
Il y a quelques années, le président du tribunal civil de Rouen disait au médecin en chef de l'asile d'aliénés de Quatre-Mares, après avoir passé une heure avec un malade dont on poursuivait l'interdiction : « Voyez, mon cher docteur, voici un jeune homme qui vient de répondre parfaitement à toutes les questions que je lui ai posées. Je connais sa famille, ses relations, toute son existence antérieure, et sur aucun point je n'ai pu le trouver en défaut; bien plus, il n'est pas étranger au mouvement qui s'opère autour de nous, il l'apprécie même assez judicieusement. Toutefois, je le tiens pour insensé; la rapidité avec laquelle il passe d'un sujet à un autre, sa loquacité, son attitude, sa
1. H. Girard do Gailleux, Quelqxies considérations sur le IraiLemenl des maladies mentales, — Annales médico-psychologiques, 1844, tome IV, [). 329.
physionomie, tout me frappe; mais ce n'est qu'une impression, impression que je ne puis faire passer dans mon interrogatoire, qui cependant ne contient que les réponses d'un homme sensé. Dites-moi donc où il faut frapper? » C'était un point bien délicat et bien pénible; il fallait rappeler à ce pauvre jeune homme un malheur de famille qui a bouleversé sa vie. Il entend à chaque instant la voix de sa mère qui l'appelle, et sait qu'elle est descendue dans la tombe il y a dix ans; mais il ne peut douter qu'elle ait été rendue à la vie, puisqu'elle est là, derrière la porte, qui crie à son fils d'accourir dans ses bras. Il espère « que le pouvoir du préfet va faire tomber enfin cet obstacle, et que, réuni à sa mère, il proclamera les merveilles des sciences modernes, qui, grâce à la médecine, au magnétisme et au galvanisme, font de nouveau sortir Lazare de son sépulcre. » Entraîné sur ce sujet, le malade se livra à ses divagations habituelles, et il s'ensuivit une scène émouvante que l'on dut abréger en mettant fin à l'interrogatoire.
A l'asile public d'aliénés de Dijon, la justice vint un jour interroger une jeune fille. Une lettre, revêtue de la signature de plusieurs habitants très honorables de la ville, avait été remise au parquet. On y affirmait que M"® X... n'était pas aliénée, et que ses parents avaient préféré recourir à une séquestration arbitraire, plutôt que de laisser s'accomplir une union à laquelle ils étaient opposés.
Après un long entretien, rien ne pouvant mettre sur la voie du désordre intellectuel, le médecin de l'établissement fut appelé, et il affirma que non seulement la jeune fille était folle, mais encore que probablement elle ne guérirait jamais. « Pour vous en convaincre, ajouta-t-il, veuillez simplement demander à mademoiselle quel est le nom de son père. » — « Je suis, interrompit sur le champ la malade, de la famille de Marie Stuart, de Louis XIV et de Henri IV. Des raisons se-
crêtes, que je ne connais pas, ont forcé mes parents à me remettre, au berceau, entre les mains de mercenaires; mais le jour de la délivrance approche, et je vais bientôt recouvrer le rang, les titres et la fortune de mes ancêtres. » Elle était tellement intarissable sujce chapitre, qu'il fallut clore là le procès -verbal. Les murs de sa chambre étaient littéralement couverts d'inscriptions ayant toutes trait à ses connaissances historiques, combinées avec des conceptions délirantes; elle était la petite-fille, l'arrière petite-fille, la nièce, la sœur même de grands personnages dont quelques-uns étaient morts depuis plusieurs siècles ^
En résumé, de ces considérations et de ces faits, il résulte, que d'après leurs conversations on peut constater chez presque tous les aliénés la persistance à divers degrés des facultés intellectuelles; que la plupart des individus atteints d'aliénation mentale sont capables de parler, de s'entretenir, de converser plus ou moins longuement d'une manière raisonnable ; enfin que la perspicacité et l'habileté la plus grande, sans l'expérience, sans la possession de renseignements préalables , ne suffisent point , dans certains cas, pour faire découvrir dans une conversation , dans un interrogatoire, les manifestations du délire.
Ce n'est donc point uniquement parce qu'un individu aura tenu des propos raisonnables, qu'on sera en droit d'affirmer qu'il est sain d'esprit. Bien des gens sont trop aisément portés à conclure de la sorte et se trompent complètement. Aussi faut-il souvent n'accueillir qu'avec la plus grande réserve les témoignages, les appréciations de ceux qui, dans les afifaires judiciaires, dans les enquêtes ou les contre-enquêtes, sont appelés à donner leur avis sur l'intégrité mentale de personnes qu'ils n'ont entendues qu'en pas-
1. Legrand du Saulle, Traité de médecine légale, p. 596. Paris, A. Delahaye, 1874.
sant, une ou deux fois, dans des conversations qui ont pu être tout à fait banales. Les témoignages produits dans de telles conditions sont presque sans valeur. En effet, quoi qu'il soit dominé par une maladie mentale bien caractérisée, qu'il soit obsédé par les conceptions délirantes les plus absurdes, ou même que ses facultés intellectuelles soient déjà notablement affaiblies et qu'il soit tombé dans la démence, un aliéné affecté par la vue de choses nouvelles ou de personnes qu'il ne connaît pas, distrait momentanément de son délire, amené à parler de choses qui lui sont familières, peut tenir une conversation vraiment intelligente et raisonnable et donner le change sur l'état véritable de son esprit.
ARTICLE IV
Des manifestations de l'intelligence dans les écrits
des aliénés.
Deux sortes d'écrits, les uns d'ordre privé : lettres, mémoires, réclamations; les autres d'ordre public : testaments ou donations. — Les uns et les autres peuvent être entièrement raisonnables dans la forme. — Exemples de lettres écrites par des aliénés. — Dénonciations vraisemblables des persécutés.
Ce qui vient d'être dit des conversations s'applique . en grande partie aux écrits des aliénés.
Un certain nombre d'individus, frappés d'aliénation mentale, sont capables d'écrire des lettres et d'autres documents tout à fait raisonnables, où leur désordre d'esprit n'imprime aucunement sa trace.
Il convient de diviser en deux classes les écrits des aliénés; les uns, que nous pouvons appeler les écrits ordinaires, sont des lettres, des mémoires, des récla-
mations, des récits divers; ils n'ont d'importance que pour les faits de la vie commune ou pour la situation actuelle de l'individu; les autres, qui ont une grande importance au point de vue social, sont les écrits susceptibles d'avoir un caractère authentique, et notamment les testaments et les donations.
Marcé qui, l'un des premiers, a étudié d'une manière spéciale les écrits des aliénés, fait à leur sujet ces judicieuses remarques :
« On peut admettre, dit-il, en règle générale, que les écrits des aliénés confirment l'existence du délire, et même, dans quelques cas, mettent sur la voie de fausses conceptions jusque-là inconnues. Cette loi toutefois subit des exceptions fort curieuses, et dignes d'être signalées.
« Il faut, par exemple, chez les sujets atteints de délire partiel, bien distinguer les mémoires, les confidences qu'ils écrivent pour eux-mêmes, des réclamations qu'ils adresent à leur famille et à l'autorité pour demander leur sortie, lorsqu'ils sont internés. Si, dans les premiers, ils s'épanchent à leur aise, dans les autres, pour peu qu'ils soient calmes, et que le délire soit limité, ils se maintiennent admirablement, et leurs lettres irréprochables ont causé plus d'une méprise et plus d'une fausse démarche. Le contraste qui existe alors entre les écrits et l'état intellectuel s'explique sans peine par l'étendue très limitée du délire, et, dans certains cas. par l'empire que la volonté peut exercer momentanément; mais il est des circonstances dans lesquelles cette anomalie cause un légitime étonnement. »
Marcé en donne immédiatement un exemple : « Tel était, ajoute-t-il, le cas d'une dame, atteinte de folie partielle, remplie d'idées fausses et de sentiments déraisonnables, qui prenait sans motif en aversion telle ou telle personne de sa famille, dont les
lettres cependant étaient parfaites et ne pouvaient donner le moindre soupçon d'un état morbide ^ »
Les exemples analogues sont très communs, on pourrait en citer un grand nombre qui concernent, non seulement des malades atteints de délire partiel, mais même des malades dominés par le délire généralisé, atteints de folie maniaque ou de lypémanie. Pinel écrivait à propos d'un de ces malades :
« Quelques aliénés sont si susceptibles de fixer leur attention au milieu de leurs divagations chimériques, qu'ils peuvent écrire à leurs parents ou aux autorités constituées des lettres pleines de sens et de raison. J'engageai un jour un d'entre eux, d'un esprit très cultivé, à m'écrire pour le lendemain, et cette lettre, écrite au moment où il tenait les propos les plus absurdes, fut pleine de sens et de raison 2. »
Moreau (de Tours) parle d'un jeune homme dont les discours étaient empreints de l'exagération et de l'incohérence propres à l'exaltation maniaque, et qui écrivait des lettres pleines de sens, où les idées s'enchaînaient et s'associaient de la manière la plus irréprochable 3.
Brierre de Boismont dit avoir soigné un littérateur qui présentait les symptômes les plus prononcés de la paralysie générale progressive, délire ambitieux, discours incohérents, tremblement des membres , etc
Malgré ces symptômes, il put jusqu'au dernier moment écrire des lettres raisonnables et dont les caractères étaient nettement tracés, quoiqu'il manquât souvent de force pour retenir les objets.
1. Marcé, De la valeur des écrits des aliénés au point de vue de la séméiologie et de ta médecine légale. — Journal de Médecine mentale, 1864.
2. • Pinel, Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale, p. 79.