Annales médico-paycholooiques, 1864, tome IV, p
2. Annales mëdico-psycholoyiqiies , 1867, tome. X, p. i»0. bainte-Gemmes est l'asile public d'aliénés de Mainc-el-Loirc
par M. Brierre de Boismont; elle est d'autant plus importante qu'elle est longue :
Mes chers enfants,
Voici bien longtemps que nous sommes privés du plaisir de converser ensemble. Je ne sais si le désir de me voir et de m'emlDrasser égale chez vous celui que j'éprouve moi-même; mais je puis vous assurer que ce désir est bien vif de ma part.
Qu'il m'a été pénible, mes chers enfants, de ne point recevoir cette année, comme de coutume, vos souhaits à tous les deux, et de ne pouvoir vous donner à l'un et à l'autre un petit cadeau, que j'ai tant de plaisir à vous offrir ! mais cela n'est pas perdu pour vous, je saurai bien encore trouver quelques objets qui vous plairont. Ce qui est perdu pour moi, ce sont ces témoignages de l'affection filiale, ces souhaits de bonne année, si chers aux cœurs des pères et des mères; c'est un devoir qui vous a échappé, mes chers enfants; lorsqu'on est éloigné les uns des autres, la correspondance tient lieu de paroles, et vous pouviez très bien m'écrire. J'ai vivement senti cet oubli de votre part; il m'a été très pénible, mais n'en parlons plus.
Ma santé se remet de jour en jour. Bientôt je rentrerai au sein de la famille pour y jouir des joies et des consolations que le bon Dieu veut bien encore m'accorder.
J'ai une prière à vous faire, mes chers enfants ; voici le carême commencé ; n'oubliez pas qu'il est un devoir rigoureux commandé par notre sainte mère l'Église, celui de faire vos Pâques. Préparez-vous y dès à présent par une bonne confession. Vous ne sauriez me faire un plus grand chagrin l'un et - l'autre que de manquer de remplir ce devoir. Adieu ! mes chers enfants, aimez votre mère comme elle vous aime, et vous la satisferez complètement. Je vous embrasse tous deux dans toute l'affection de mon cœur.
Votre mère et meilleure amie.
Ces accents sont d'une mère dévouée et religieuse qui aurait toute la plénitude de sa raison; ils sont empreints d'une émotion qui paraît sincère et bien sentie. « Or cette lettre, dit le D"" Brierre de Boismont, est écrite par une nymphomane dont l'excitation est extrême et qui est atteinte d'une iblie à double forme depuis dix-sept ans. La crise actuelle a commencé il y
72 LA RAISuN DANS LA FOLIE.
a un an; ollo a débuté par la forme triste avec hallucinations et illusions do Touïe, de la vue, compliquées d'une tentative de suicide, qui n'a manqué que par le plus grand des hasards, A cette forme a succédé l'excitation maniaque qui n'a duré que trois mois. C'est dans cette seconde période, entre un bal fantastique qu'elle veut donner aux domestiques, invités selon les règles, qu'elle croit voir danser, prendre des ratFraîchissements dans une salle sans lumière, et une scène de fureur dans laquelle elle inj urie, se roule par terre en poussant des cris aigus, qu'est composée cette lettre et d'autres en apparence aussi raisonnables, où elle exprime un vif désir de retourner dans sa famille ou d'être placée ailleurs. Mais la folie, qui n'est que contrastes, et qui tient aussi son livre en partie double, la pousse en même temps à écrire des lettres dans ce style :
Mon cher ami,
Oublie-moi; tu ne reverras plus une femme que tu as méconnue; sois heureux avec ton or. Achète-moi, au plus vite, un pot de colcl-cream, deux cent cinquante grammes de poudré de riz; envoie-moi un beau poulet, un canard, une boite de harengs-saurs, du gibier, et cent douzaines d'huitres fraîches.
Brierre de Boismont parle encore d'un aliéné « qui veut réformer le monde, le purifier de ses souillures, qui ordinairement ne parle à personne ou ne répond pas aux questions qu'on lui adresse; qui a en outre la coaviction qu'il ne sera heureux que lorsqu'il aura tue quelques-uns de ceux qui l'empêchent de remplir sa mission. Cet aliéné écrit le même jour les deux lettres suivantes dont l'une est correcte, et l'autre absolument incohérente :
Madame,
Jo! nyi pas l'honneur de vous connaître, mais l'intércM. que je porte a monsieur votre fils m'engage à vous éclairer sur le
ré-ime qu'on lui fait prendre dans la Maison de santé. Depuis un mois 1 va tous lei jours au bain et y reste longtemps ; il ne p end que des aliments peu nourrissants, et souvent même S nÇn pas assez pour soutenir sa faim. Je vous aisse a penser état, on peut avoir la tète forte. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.
Monsieur,
Cette Maison est une prison, où sous prétexte de folie on enferme les individus sans jugement. Les personnes qui la servent ne savent pas plus ce quHls font; par la nature des aliments qu'ils prennent, Us préparent la nourriture de 1 humanité. Des gens qui n'étaient que salés et se moutonnaient, se serrent les mains, deviennent des héros, et ces mêmes héros qui n'étaient que salés, deviennent des âmes et envoient des gens à Dieu».
Ces exemples concernent des aliénés appartenant à des catégories très difiérentes les unes des autres, et qui sont sous l'influence de diverses dispositions morbides. Ils nous donnent lieu de faire une remarque déjà faite à propos des conversations. Ils prouvent en effet que des malades, même au milieu d'un délire généralisé, d'une exaltation qui ne leur laisse presque aucun répit, peuvent momentanément faire trêve à leurs divagations et écrire des lettres ou d'autres documents pleins de bon sens et de raison, dans lesquels se manifeste, à divers degrés, la persistance plus ou moins grande de toutes les facultés mentales.
Il est une observation très importante à faire au sujet de certains écrits qui, en eux-mêmes, ne présentent rien de déraisonnable; c'est que les faits dont il y est question, bien que pleinement vraisemblables, ne sont nullement conformes à la réalité; c'est que les sentiments qui y sont exprimés, quoiqu'ils semblent s'appuyer sur des motifs fondés, sérieux, n'ont cependant
1. Annales médico-psychologiques, iSQ^t, tome IV, pp. 256 et suiv.
qu'une base sans consistance et qu'ils reposent entièrement sur des idées nées dans l'imagination d'un malade. Lorsque ces écrits sont soumis à un contrôle minutieux ils se montrent sous leur véritable jour et l'on reconnaît aisément qu'ils doivent être considérés comme l'expression la plus certaine de l'aliénation mentale.
Le D'' Belloc rapporte qu'il fut appelé devant le tribunal de Rennes, comme expert, dans l'affaire d'un nommé Grand) ouan, halluciné, qui, se croyant victime d'un complot, avait tué sa mère sous l'influence de son obsession. L'avocat impérial, qui trouvait l'aliéné responsable, avait tiré de son dossier une lettre écrite en prison par l'accusé, et destinée à une femme qu'il avait voulu épouser. Cette lettre, qu'il lut avec une émotion profonde, était la peinture la plus vraie, la plus attendrissante et la plus sympathique de la passion honnête pour la femme aimée. L'auditoire fondait en larmes. Se tournant alors vers M. le D"" Belloc, l'avocat impérial lui dit d'une voix pénétrée : « Eh bien ! monsieur le docteur, est-ce la lettre d'un fou ? » Le moment était solennel, car la peine de mort était demandée. Notre confrère ne se troubla pas : « A qui cette lettre est-elle adressée? répliqua-t-il. — A Marie Valanou. — Alors, dit M. Belloc, je maintiens plus que jamais la folie de Grandjouan, car il sait depuis deux ans que cette femme est mariée; il a vu de ses yeux la cérémonie et il en connaît les suites! » — L'accusé fut déclaré non coupable et envoyé dans l'asile de Rennes.
La particularité sur laquelle nous insistons en ce moment concerne plus particulièrement les écrits des aliénés qui se croient persécutés. Ces malades, plus (]ue tous les autres, sont portés à confier au papier leurs préoccupations morbides. Quand ils sont enfermés dans les asiles d'aliénés, ils écrivent lettres sur lettres, réclamations sur réclamations; ils formulent de longues plaintes, rédigent des mémoires justificatifs interminables, adressés principalement aux magistrats, aux
autorités dont ils sont ea droit de réclamer rinterventioii. Dans bien des cas, tout ce qu'ils disent est si vraisemblable, si parfaitement empreint d'intelligence et de raison, que les magistrats ou d'autres personnes ne peuvent manquer, tout d'abord, d'en être émus. Mais une enquête se fait, les allégations sont contrôlées, et la folie des plaignants devient alors facile à reconnaître.
Les archives des tribunaux sont riches en documents de ce genre, qui fourniraient matière à une volumineuse publication.
Le D'- Legrand de Saulle, dans un de ses ouvrages, a consacré un chapitre intéressant à ces écrits des persécutés ^ 11 reproduit un certain nombre de lettres, empruntées aux archives des tribunaux de la Seine ou de la préfecture de police, et qui, presque toutes, sont en conformité avec ce que nous avons dit tout à l'heure.
Avant de les reproduire, le D-" Legrand du Saulle écrit ces paroles, qui sont justes, mais qui cependant ont besoin de commentaire : « J'ai eu, dit-il, la bonne fortune de posséder une immense collection de lettres et un dossier assez volumineux d'écrits de persécutés. J'en extrais quelques passages significatifs, afin de faire voir combien le délire est apparent et peut être facilement reconnu 2. »
Oui, le délire est apparent dans ces lettres ; mais souvent il ne l'est que pour ceux qui ont l'expérience des malades, qui sont habitués à lire des écrits des persécutés, et qui savent, sous les apparences raisonnables, découvrir la réalité morbide.
La plupart de ces écrits sont conçus d'une manière absolument correcte; il n'y a aucune incohérence de langage; les faits y sont articulés en termes nets
1. Legrand du Saulle, Le délire des persécutions. Paris» Pion, 1871.