‹ La raison dans la folieChapitre 23 sur 84 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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et précis, et souvent sous une forme ({iii les rend tout à fait vraisemblables. Lorsqu'on ne connaît pas la réalité, qu'on ne sait pas avoir afifaire à des aliénés, il est impossible de ne pas commencer par croire qu'ils disent la vérité, et l'on comprend fort bien que ceux à qui ils sont adressés n'aient pas d'abord d'autre préoccupation que de faire droit aux réclamations ou aux plaintes qu'ils contiennent. M. Legrand du Saulle, dans un autre passage de son livre, donne du reste lui-même à ses paroles le commentaire que nous indiquons.

« Les dénonciations des malades, dit-il, sont quelquefois rédigées dans les termes les plus froids, les plus mesurés, les plus perfides. Elles ont souvent une apparence de sincérité et un air de vraisemblance qui, au premier abord, pourraient en imposer à quiconque ne possède aucune donnée sérieuse sur la question de la folie. J'ai eu dans mon service, à Bicètre, en 1869 et en 1870, un homme extrêmement dangereux, qui accusait M. X..., professeur à la Faculté de médecine, des faits professionnels les plus dégradants, M. le président G..., des vols les plus scandaleux, et deux ou trois autres personnes marquantes , des actes les plus coupables. Ses plaintes au parquet étaient sobres, mais catégoriques, et elles étaient conçues dans les meilleurs termes ^ »

Les aliénés persécutés peuvent à bon droit être classés parmi les malades que l'aliénation mentale domine le plus fortement. C'est d'eux surtout que, suivant l'expression commune, on peut dire qu'ils ne sont pas à moitié fous. S'ils écrivent des lettres capables de faire illusion, et conçues d'une manière en apparence raisonnable, c'est qu'en réalité ils ont cependant conservé une somme assez importante de leurs facultés intellectuelles, et leurs écrits, plus que ceux de

1. Legrand du Saulle, Le délivre des persécutions, p. 364, Paris, Pion, 1871.

beaucoup d'autres malades, servent parfaitement bien de démonstration à l'objetVle notre étude.

La seconde classe d'écrits que nous avons indiqués comprend principalement les testaments et les donations. L'appréciation de la valeur de ces documents, lorsqu'ils émanent d'aliénés, est particulièrement délicate. Un certain nombre d'aliénés, qui sont capables d'écrire des lettres raisonnables,, sont tout aussi bien capables d'écrire des donations, des testaments, dans lesquels tous les mots, tous les termes sont appropriés à ce qu'ils doivent dire, et dont la conception générale est en apparence parfaitement saine et raisonnable. La longueur du testament varie, elle peut être d'une ou deux lignes ou de plusieurs pages, et, dans un cas comme dans l'autre, l'acte en lui-même peut ne présenter aucune trace directe soit de démence proprement dite, soit de l'une des autres formes morbides qui constituent l'aliénation mentale.

Nous pourrions discuter ici la valeur de ces écrits au point de vue j udiciaire ; mais nous ne le ferons pas, car ce que nous avons à en dire rentre dans l'appréciation générale de la capacité civile, dont nous devons nous occuper ultérieurement. Nous nous bornerons à rappeler ce qu'ont écrit sur ce sujet trois auteurs qui se sont spécialement occupés de la médecine légale des aliénés.

Un médecin légiste autrichien, Krafft-Ebing, dont l'expérience est très grande et dont les travaux de médecine légale sont empreints d'un jugement sûr et pratique, écrit à propos des testaments :

« Nous devons, en premier lieu, faire remarquer qu'un testament logique dans son contenu, et raisonnable dans sa forme, n'est pas, en lui-même, une preuve de l'intégrité mentale du testateur

« D'un autre côté, des dispositions excentriques et bizarres n'indiquent pas nécessairement un trouble mental chez le testateur, pas plus qu'une idée absurde

chez un homme d'ailleurs sain d'esprit ne le marque du sceau de la folie

« Une autre difficulté considérable est la réduction

à leur juste valeur des dépositions des témoins; le

testament peut avoir été écrit à une époque et dans des circonstances qui rendaient impossible une observation exacte de l'individu; ou bien les personnes qui entouraient celui-ci, ignorantes des symptômes de la folie ou imbues des préjugés du vulgaire, qui ne voit la folie que là où il y a des hallucinations ou des idées délirantes, n'étaient pas capables de reconnaître son état mental réel ' . »

Les deux autres auteurs que nous avons à citer sont Legrand du Saulle et Tardieu.

« On peut comprendre, dit Tardieu, qu'un homme qui n'est pas sain d'esprit donne à un testament les

caractères qui appartiennent à la raison de telle

sorte que ce testament puisse être annulé, bien que raisonnable 2. »

« Le discernement fortuit qu'atteste le testament peut, dft Legrand du Saulle, résulter de ces saillies passagères d'un jugement sain, comme on en rencontre fréquemment dans les maladies aigiies de l'intelligence, sans pour cela que la raison soit récupérée ; l'acte demeure discutable, et ne détruit pas l'accusation de folie. Ainsi tombe la doctrine qui consiste à prétendre que la seule sagesse de l'acte emporte le droit de présomption qu'il a été fait dans un intervalle lucide, et qu'un testament olographe, notamment, doit être considéré comme se rapportant à un intervalle

1. Krafft-Ebhig, De la responsabilité criminelle et de la capacité civile, p. 243; traduit par le Dr Châtelain. Paris. G. Masson, 1875.

2. Tardieu, Étude médico-légale sur la folie, p. >ii. Paris. J. B. Baillière et fils, 1872.

lucide, par cela seul que ses dispositions n'offrent rien qui puisse faire supposer l'aliénation mentale ^ »

La jurisprudence française a sanctionné depuis longtemps la justesse de ces considérations, conformément auxquelles de nombreux arrêts ont été rendus. Briand et Gliaudé citent quelques-uns de ces arrêts, en se bornant à indiquer les tribunaux et les dates où ils ont été rendus 2. Tardieu et Legrand du Saulle rapportent des jugements entiers, ce qui permet encore mieux d'apprécier les motifs invoqués par les juges. Quelquesuns de ces jugements sont d'autant plus remarquables, d'autant plus importants, qu'ils concernent des cas de délire limité, partiel, c'est-à-dire des cas où l'intelligence persiste à un degré souvent très élevé. Mais malgré cette persistance partielle des facultés mentales manifestée par la composition régulière et la forme en apparence raisonnable des écrits dont il est question, les tribunaux ont jugé que leurs auteurs étaient en état d'aliénation mentale, et ils ont infirmé, annulé les dispositions que ceux-ci avaient prises. Ils ont ainsi consacré ce principe, sur lequel nous croyons devoir fréquemment revenir, à savoir que si l'intelligence, si la raison n'est oblitérée qu'en partie, la folie n'en existe pas moins et exerce son empire sur les déterminations de l'individu, sur son libre arbitre, avec autant de force que le délire le plus généralisé ou la démence la plus complète.

1. Legraïul du Saulle, Les testaments contestés pour caus^ de folie, p. 74. Paris, A. Delahaye, 1879.

2. Briand et Ghaudé, Manuel complet de médecine légale, p. .527. Paris, J. B. BailUère et fils, 9" édition, 1874.

ARTICLE V

Des manifestations de l'intelligence dans l'aspect

des aliénés.

L'aspect d'un, aliéné peut ressembler à celui d'une personne raisonnable. — Divers exemples d'une erreur commune. — L'intelligence dans l'aspect des aliénés agités et des aliénés tranquilles. — Certaines particularités de l'aspect d'un individu qui paraît sain d'esprit peuvent néanmoins révéler son état d'aliénation mentale. — Gestes des aliénés. — Il n'y a point de types absolus dans les dispositions extérieures des aliénés.

L'aliénation mentale, clans un assez grand nombre de cas, imprime aux individus un état extérieur, un aspect, qui permet de reconnaître immédiatement leur folie. Dans les cas de ce genre, il est inutile d'avoir fait des études spéciales pour savoir à quoi s'en tenir sur l'existence de la maladie mentale.

Mais dans d'autres cas la folie ne se révèle point si nettement par des signes extérieurs, et certains aliénés sont, à première vue, tout à fait semblables à des personnes intelligentes et raisonnables; il en ont l'air et l'aspect; autrement dit leurs allures, leur attitude, leur tenue, leurs manières sont d'une correction irréprochable et rien ne semble y révéler le trouble de l'intelligence.

Il peut arriver alors, et il arrive trop souvent que, faute d'expérience, ou faute d'une observation complète, on se méprenne sur l'état d'esprit véritable de ces aliénés et qu'on les juge plus sains d'esprit qu'ils ne le sont en réalité.

On doit évidemment imputer, en grande partie, cette méprise à l'action que la persistance de l'intelligence exerce sur la personne de l'individu aliéné. Toutefois, il convient de ne pas donner à cette action une

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importance trop grande, car elle peut être plus apparente que réelle. L'intelligence peut faire défaut alors qu'elle semble persister, et, par contre, elle existe parfois encore et fonctionne avec une plénitude plus ou moins parfaite, alors que les manifestations extérieures semblent indiquer son oblitération complète.

A cet égard, l'aliéné est dans une situation analogue à celle de l'homme sain d'esprit.

En effet, il est parfois diflicile, même impossible, d'après le seul aspect d'un individu ordinaire, de déterminer s'il est intelligent ou non. L'homme le mieux doué sous le rapport des facultés d'esprit peut, d'une manière transitoire ou habituelle, avoir un extérieur tel qu'il paraisse plutôt dénué d'intelligence. Par contre, un homme absolument obtus sous le rapport intellectuel peut avoir un aspect, une manière d'être qui le fasse prendre pour intelligent.

« Belle tète mcds de cey^velle, point ! »

Or, la difficulté qui existe à l'égard d'un individu quelconque existe à l'égard des aliénés, et souvent, comme nous venons de le dire, il est impossible, d'après leur seul aspect, d'apprécier le degré d'intelligence qui leur reste.

Certains aliénés mélancoliques, complètement affaissés sur eux-mêmes, paraissent n'avoir conservé aucune trace de raison ; cependant leurs facultés d'esprit sojit très actives, ils comprennent toutes les modifications morales qu'ils éprouvent, ils sont attentifs à tout ce qui se passe autour d'eux et ils en gardent un souvenir si précis, qu'après la guérison, ils peuvent en rendre le compte le plus exact.

Certains déments, au contraire, dont l'attitude est parfaite, qui conservent, par suite de leur éducation première, une grande politesse et des manières pleines d'urbanité, qui ont une tenue irréprochable, et qui, dans leurs divers mouvements, se présentent avec

toute l'aisance d'hommes du monde, ces déments peuvent n'avoir presque plus d'intelligence, et mieux encore que les individus réputés sains d'esprit ils ressemblent à la statue du fabuliste.

La même remarque s'applique à certains autres aliénés, dont l'attitude est telle qu'on peut se méprendre à leur égard, s'imaginer tout d'abord qu'ils ne sont pas atteints de iblie et que leur intelligence fonctionne régulièrement. Ici encore il en est des aliénés comme des gens sains d'esprit.

Le docteur Baume rapporte à ce sujet une anecdote curieuse.

Un des disciples d'Esquirol lui disait un jour : « Maître, indiquez-moi donc un critérium sûr pour distinguer la raison de la tolie. »

Le lendemain, le maître réunissait à sa table son disciple et deux personnages, l'un correct jusqu'à la perfection dans sa tenue et dans son langage, l'autre exubérant, plein de lui-même et de son avenir. En prenant congé, le disciple rappela au maître le critérium qu'il lui avait demandé la veille : « Prononcez vous-même, lui dit Esquirol, vous venez de dîner avec un fou et avec un sage. » — « Oh ! le problème n'est pas difficile : le sage, c'est cet homme si distingué, si accompli ; quant à l'autre, quel étourdi ! quel ca'ssetête, il est vraiment à enfermer. »

« Eh ! bien, lui dit Esquirol, vous êtes dans l'erreur ; celui que vous prenez pour un sage se croit Dieu; il met dans son attitude la réserve et la dignité qui conviennent à son rôle, c'est un pensionnaire de Charenton. Quant au jeune homme que vous prenez pour un fou, c'est un de nos bons littérateurs, c'est M. Honoré de Balzac... ' »

1. Baume, Quelques matériaux apportés à la médecine légale des aliénés; Annales médico-psychologiques, 1881,

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L'erreur de ce jeune homme tenait évidemment à ce qu'il s'en rapportait uniquement à l'aspect des individus, à leur attitude, à leur manière d'être, et que cet aspect lui paraissait être celui de personnes intelligentes et raisonnables.

Ce qui s'applique ainsi à certains aliénés, pris individuellement, s'applique également à des aliénés réunis en groupe, et qui peuvent avoir un aspect tout à fait propre à faire illusion.

On raconte que Pinel, faisant visiter la division des aliénées de la Salpétrière à une dame, avait déjà parcouru avec elles plusieurs salles remplies de malades, lorsque cette dame, s'arrêtant, demanda à l'illustre médecin où étaient les folles et si elle pourrait bientôt les voir. Elle entendait par là les malades agitées, qu'on lui montra quelques instants après ^

Autre exemple : voici un salon où sont réunis une dizaine d'individus; c'est pendant l'hiver; quelquesuns sont assis autour du foyer, où ils se chauffent tranquillement; un d'entr'eux lit le journal, deux autres font paisiblement une partie de cartes à laquelle ils sont très attentifs. Tous se lèvent poliment à l'arrivée d'une personne étrangère, la partie est suspendue, le journal a été abaissé. Ils attendent patiemment le départ du visiteur, en le regardant d'une façon qui n'a rien d'extraordinaire ; ils ont vraiment l'air d'être tous intelligents. Le visiteur partira peut-être avec la conviction qu'il a passé au milieu de gens raisonnables. Cependant tous ceux qui sont réunis dans ce salon sont des aliénés ; les deux joueurs sont atteints l'un de paralysie générale, l'autre de folie circulaire ; le lecteur est un halluciné persécuté, les autres sont des déments de diverses catégories. Leur attitude est si convenable, leur tenue si correcte que, faute d'être avertie d'avance, une personne étrangère à la connais-

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