‹ La raison dans la folieChapitre 24 sur 84 · Annales médico-psycholof/iques, 1855, p · texte numérisé non relu

Annales médico-psycholof/iques, 1855, p

sanco des maladies mentales aura de la peine à croire qu'elle s'est trouvée au milieu d'aliénés et supposer;i chez ces individus plus d'intelligence qu'ils n'en ont réellement.

Les malades que nous venons de présenter appar tiennent à la catégorie des tranquilles, mais ceux de cette catégorie ne sont pas les seuls à avoir l'air intelligents. Les aliénés demi-agités, les turbulents, voire même certains désordonnés, manifestent de l'intelligence dans leur aspect, dans leur attitude, dans la manière dont ils vont et viennent, dont ils accomplissent les divers actes de la vie ordinaire. Il en est bien peu. parmi les habitans d'un asile d'aliénés, d'une maison de santé, qui n'aient assez de connaissance pour accomplir tous ces actes, s'habiller^ se servir à table, manger seuls, faire en un mot toutes les petites choses que fait chaque jour un homme dont l'intelligence est normale.

Ainsi donc, les aliénés peuvent avoir l'air intelligents, plus intelligents même et plus sains d'esprit qu'ils ne le sont en réalité, et vouloir juger la plupart d'entr'eux d'après l'extérieur seul, d'après l'aspect, d'après l'attitude ou la tenue, c'est s'exposer à de graves méprises.

Mais cependant est-ce à dire que l'aspect, les signes extérieurs doivent inévitablement induire en erreur sur l'existence de la folie ? Un individu qui a l'air intelligent et raisonnable, mais qui cependant est aliéné, ne présente-t-il pas toujours quelques marques extérieures propres à faire soupçonner l'existence de la maladie mentale.

La solution de cette question est d'une véritable importance pratique, surtout au point de vue médicojudiciaire.

Nous pouvons dire que, d'une manière générale, tous les aliénés oflrent, dans leur aspect, quelques indices de leur trouble d'esprit ; mais il faut savoir reconnaî-

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tre ces indices et les apprécier à leur juste valeur, ce qui, dans la plupart des cas, ne peut se faire qu'à l'aide du temps et de l'expérience.

Les deux principales manières d'être que la folie imprime ordinairement à l'individu sont l'exaltation ou

la dépression.

Nous n'avons pas à considérer ici les formes extrêmes de ces dispositions morbides ; les aliénés qui sont sous l'influence de la manie aiguë ou de la lypémanie profonde n'ont plus véritablement l'air intelligent; leur aspect n'est plus celui de personnes raisonnables, et par conséquent il n'y a pas lieu de se demander, à leur sujet, si l'attitude extérieure permet ou non de reconnaître la folie, car la chose est de toute évidence.

Mais dans les formes élémentaires, au premier degré de la manie ou de la mélancolie, la différence extérieure entre l'homme raisonnable et l'aliéné n'est souvent pas si grande qu'il ne faille y regarder de près pour reconnaître les signes extérieurs qui dénotent l'existence de la maladie.

Dans l'agitation maniaque la plus simple, la maladie est habituellement indiquée par les dispositions extérieures, par les mouvements, les gestes, l'attitude et la tenue. Les mouvements ont de la vivacité ; les malades tiennent peu en place, ils ont besoin de remuer, ils gesticulent plus que d'ordinaire et leurs gestes ont une certaine ampleur. Leur attitude montre l'exaltation ; ils redressent la taille et se présentent avec une aisance marquée; ils portent plus haut la tête et semblent déjà disposés à s'élever, par la pensée, au dessus de ce qui les entoure. Ils sont plus expansifs, plus enclins à parler. Véritables mouches du coche, ils font les empressés, sont facilement importuns et seraient souvent tout à fait insupportables si leur mobilité ne les empêchait pas de s'arrêter longtemps près de la même personne. On pourrait comparer leur étnt à celui de certains individus qui sont au premiei' degré de l'ivresse, et

chez lesquels l'entrain, l'animation, une plus grande hardiesse, donnent à tout le corps un extérieur hien caractéristique.

L'état mélancolique se révèle ordinairement par des dispositions extérieures qui sont comme la contre-partie des dispositions maniaques. Le malade gesticule et remue peu; son attitude est réservée, modeste, craintive, pleine d'incertitude; parfois même il se montre inquiet. Loin d'aller au-devant des autres personnes, il se tient à l'écart, cherche la solitude, et craint évidemment d'importuner ceux au milieu desquels ils se trouve. Plutôt que de porter la tète haute, il la tient baissée, son regard est voilé; enfin, s'il parle, il ne le fait que le moins possible.

Presque tous les individus qui sont au début d'une maladie mentale présentent l'un ou l'autre de ces aspects différents.' D'un malade à l'autre il y a de grandes différences dans la combinaison des signes morbides extérieurs; mais quels que soient ceux qui se manifestent, ils revêtent la forme dépressive ou la forme expansive, celle-ci correspondant à l'agitation maniaque, l'autre à l'aâ'aissement mélancolique.

Dans les états chroniques, alors que, de prime abord, et d'après l'aspect plus ou moins intelligent de l'individu, on pourrait n'être pas frappé par l'évidence de la maladie mentale, on trouve souvent aussi des indices capables d'attirer l'attention. C'est un geste, un mouvement, une attitude, habituellement en rapport avec les préoccupations délirantes, et dont la répétition ne manque jamais de frapper l'observateur expérimenté.

La connaissance de ces particularités est fort utile aux médecins d'aliénés, dans la pratique des maladies mentales. 11 n'est certainement aucun d'eux qui ne se soit trouvé en présence d'individus dont il ait soupçonné, deviné la folie, avant même d'avoir eu connaissance de leurs idées déraisonnables; aucun qui n'ait pressenti la folie d'après des signes sans valeur pour

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toute autre personne. Dans ces cas-là, malgré les apparences de raison et d'intelligence, le soupçon est né d'après l'attitude même, d'après la manière d'être et les façons d'agir de ces individus. Mais il faut convenir toutefois que si l'aliénation mentale peut ainsi être présumée, cependant, faute d'indications fournies par des manifestations délirantes, ou par des actes désordonnés, il n'est guère possible, scientifiquement, d'affirmer qu'elle existe et de donner la preuve de son existence.

Parmi les faits que nous avons observés, en voici un où se trouve justifié ce qui vient d'être dit. Quoique bien convaincu que nous avions aiïaire à un aliéné, nous serions certainement resté dans l'embarras pour dire quelles étaient ses conceptions délirantes, si le malade, que nous avions engagé à s'adresser au tribunal pour obtenir la liberté qu'il réclamait, n'avait pas été plus confiant avec les magistrats qu'avec nous-même, et ne leur avait pas exposé, sans aucune réticence, toutes les idées déraisonnables qu'il nous cachait.

En 1880, on confiait à nos soins un ingénieur qui, depuis plus de deux mois, donnait des signes certains de maladie mentale. Le certificat médical produit pour l'admission et les renseignements fournis par la famille ne laissaient aucun doute à cet égard. Cependant, à peine interné, ce malade changea subitement d'allures; il ne s'abandonnait plus, comme il l'avait fait jusque-là, à l'influence des hallucinations et des idées délirantes qui le tourmentaient. Il ne faisait plus rien, il ne disait plus rien qui pût accuser sa folie. Il n'était ni désordonné dans ses actes, ni extravagant dans ses paroles. Pendant plusieurs semaines nous n'eûmes, pour nous confirmer dans l'opinion qu'il était fou, que certaines façons d'agir un peu bizarres. Ainsi il ne se couchait jamais sans avoir minutieusement vérifié tous les coins de sa chambre et l'intérieur des meubles ou le dessous de son lit ; à table, il ne prenait les mets qu'avec défiance; son regard exprimait une véri-

ble préoccupation. Mais rien, en dehors de cela, ne révélait la maladie. Nous avions fait de nombreuses tentatives pour l'amener à nous parler de ses idées, de ses préoccupations. Il se défiait de nous et dès que nous lui parlions il devenait très circonspect.

Gomme cette situation ne pouvait se prolonger indéfiniment et que, pour maintenir une séquestration qui nous paraissait nécessaire, nous ne pouvions nous baser uniquement sur des apparences, nous engageâmes vivement le malade, qui demandait sa sortie, à adresser une requête au tribunal. Il le fit et deux magistrats furent chargés de venir s'entretenir avec lui. Àvec eux il abandonna toute défiance; il s'ouvrit complètement et leur exposa, avec une grande abondance d'explications et de détails, toutes les persécutions imaginaires dont il croyait avoir à se plaindre. Il se croyait obsédé par des ennemis invisibles qui le tourmentaient par l'électricité, le magnétisme, et voulaient l'empoisonner.

Dès lors la nécessité de l'internement ne pouvait être mise en doute. Le tribunal était en mesure de statuer sur les réclamations du malade; et nous, qui étions déjà convaincu de la réalité de la maladie, nous pouvions maintenant justifier notre conviction par des arguments positifs, et non pas seulement, comme nous l'avions fait jusqu'alors, d'après les indices de folie que nous trouvions dans l'attitude, dans l'aspect et dans la manière d'être.

Insistons sur cette particularité, dont il a déjà été question tout à l'heure, à savoir que pour reconnaître, uniquement d'après son aspect, d'après son extérieur, qu'un individu est atteint de maladie mentale, il faut avoir l'habitude d'observer les aliénés, il faut être instruit de leurs façons d'agir et savoir apprécier à leur juste valeur des actes qui semblent, en eux-mêmes, n'avoir aucune signification particulière.

Voici, par exemple, un malade, un halluciné, dont

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rintelligence s'est afiFaiblie et qui est tombé dans la clémence. Son extérieur ne présente rien d'extraordinaire, rien de manifestement anormal. Approchez-vous de lui pour le salufer; il vous rendra votre salut, vous dira même quelques paroles aimables, vous écoutera posément pendant que vous lui parlerez. Mais pendant ce temps, il fera quelques gestes avec la main. Vous remarquerez peut-être ces gestes et vous croirez que s'il se passe la m.iin près du visage, c'est pour écarter un insecte importun, que s'il la passe sur son vêtement, c'est pour enlever quelque poussière. Point ; il est occupé d'écarter des farfadets qui montent sur lui et le taquinent continuellement.

Un autre malade, également halluciné, fait, pendant une grande partie de la journée, des mouvements gymnastiques avec les bras. Sans doute il s'exerce, il veut entretenir la souplesse de ses membres. Non ; il frappe des milliers de Turcs, à qui tous les jours il fait mordre la poussière.

Presque tous les aliénés chroniques ont ainsi des gestes, une attitude, des mouvements habituels qui, à première vue, n'ont rien d'anormal, mais qui, cependant, se rapportent bien réellement à leurs conceptions délirantes.

Si l'on n'en tient pas compte, si on ne les apprécie pas à leur valeur véritable et que l'individu ne manifeste aucune idée déraisonnable, qu'il n'ait point une tenue incorrecte, il peut fort bien arriver que l'état d'aliénation mentale soit entièrement méconnu.

Cela arrive souvent, en effet, et donne matière à des erreurs plus ou moins graves, surtout dans les affaires judiciaires. Il se produit ainsi que, dans les enquêtes auxquelles ces affaires donnent lieu, les témoins appelés à donner leur avis sur l'intégrité d'esprit d'une personne dont il faut juger les actes, déclarent qu'ils la croient raisonnable, parce ({ue, à défaut d'actes désordonnés ou d'idées tout à fait absurdes, ils n'ont pas

SU apprécier à leur juste valeur des indices dont l'importance ne saute pas aux yeux de tout le monde. . Du reste, il faut bien le reconnaître, la majeure partie des gens ne veulent admettre pour véritablement aliénés, que ceux qui sont complètement déraisonnables et absurdes, ou qui se livrent à des actes pleins d'extravagance et de désordre.

C'est ce qu'exprimait fort bien un malade traité à l'asile de Ville-Evrard, et qui, après sa guérison, écri vait au docteur Dagron :

« Dans la société, on regarde comme un fou vérita ble tout individu qui, dans la rue, dans un lieu public, ou dans l'intimité, prend des poses bizarres, un costume excentrique, ou prononce à haute voix des paroles incohérentes, accompagnées ou non de gesticulations. Il faut aux yeux de la foule des preuves manifestes et extérieures d'insanité pour justifier l'épithète de fou. Les actes délirants qui n'ont pas pour cortège une attitude burlesque, une mise hors de saison et un langage incomprétosible, ne sont généralement pas considérés comme actes de folie. »

Paroles très justes que le docteur Dagron complétait en disant :

« S'il s'agit d'un homme riche, on dit de lui qu'il est original ou excentrique, et d'un ouvrier pauvre, qu'il est un simple d'esprit. D'une femme riche, on conjecture qu'elle a des vapeurs ; d'une ouvrière, qu'elle a un amour contrarié.

« Toute personne s'habillant, marchant, mangeant comme tout le monde, ne sera pas considérée comme follet »

Ce qui vient d'être dit de l'aspect des aliénés établit donc la vérité de ces deux propositions qui sont en quelque sorte le corollaire l'une de l'autre : d'une part

1. Dagron, Des aliénés et des asiles d'àliënés, tome II. ]>. I l . Paris, Delahaye, 1875.

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cet aspect montre dans bien des cas la persistance plus ou moins grande de Fintelligence; d'autre part il permet souvent, à un œil exercé, de reconnaître l'existence de l'aliénation mentale. Mais dans ce dernier cas il faut y regarder de près, car les aliénés, soit réunis dans les asiles, soit isolés en dehors des établissements spéciaux , soit libres au milieu de la société, peuvent avoir une attitude parfaitement correcte, pour ainsi dire normale, ne trahissant pas de prime-abord la maladie mentale dons ils sont atteints.

Reste un troisième point relatif à l'aspect des aliénés dont nous devons dire quelques mots.

Y .a-t-il des formes de folie caractérisées par un type spécial, permettant de les reconnaître d'une manière certaine? Le type est la réunion des attitudes, des gestes, des mouvements, de l'aspect général, de toutes les dispositions extérieures capables de caractériser un groupe d'individus. Quelques auteurs le croient, notamment Guislain et Brierre de Boismont, et ils ont cherché à l'établir.

Brierre de Boismont a décrit plusieurs types qu'il donne comme presque absolus. L'un des plus frappants est celui des mégalomanes, des individus atteints de folie orgueilleuse. Pour juger de la valeur des autres types, il nous suffira d'examiner ce que vaut celui-ci ; voici donc le portrait des mégalomanes :

« Ils ont une démarche caractéristique, ils portent « la tète haute, ils ont le regard fier, protecteur, ils « ne parlent à personne, sourient de pitié quand on « leur adresse la parole, s'emportent si on s'opiniâtre « à leur parler, ils vont à pas comptés ou restent im- « mobiles dans une attitude de fierté ^. »

Assurément il y a des mégalomanes conformes à ce

1. Brierre de Boismont, Bibliothèqtie du médecin praticien, tome IX, p. 495.

type, et c'est peut-être le plus grand nombre; mais combien en dilïèrcnt !

Voici par exemple une demoiselle qui croit être la sainte Vierge, régale de Dieu; elle tient, dit-elle, le monde dans sa main ; elle se complait dans la contemplation de ses mérites extraordinaires; elle croit être la beauté même, ce qui est loin de la réalité; elle croit personnifier la vertu la plus parfaite. Elle n'a, dans son for intérieur, que du dédain pour tout ce qui l'entoure ;

« Et les faibles mortels vains jouets clic trépas,

« Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

Mais voyez-la se promener dans le jardin : rien dans son extérieur ne vous fera soupçonner la hauteur de ses idées ; rien ne vous permettra de lui appliquer le vers du poëte latin :

« Et vera incessit patait dea. »

De tous les aliénés, les malades atteints de paralysie générale sont les plus ordinairement disposés à avoir des idées orgueilleuses, à croire qu'ils sont de grands personnages; on les entend céléljrer leur puissance, leurs immenses richesses, leurs qualités incomparables. Ils sont plus forts que tous les hommes ; ils ont des milliards; ils sont excessivement heureux. Et cependant il est bien rare que leur aspect trahisse la hauteur de leurs conceptions; chez quelques-uns même il y a un contraste complet entre leurs idées et leurs dispositions extérieures; ils s'en vont au hasard, marchant comme des personnes ordinaires, ne laissant rien percer des pensées orgueilleuses qui remplissent leur esprit.

Il est donc exagéré de soutenir qu'il y ait des types de folie ; et c'est avec raison que M. le docteur Ach. P'oville fils a écrit les paroles suivantes au sujet des descriptions de Brierre de Boismont :

« Nous ne méconnaissons pas ce que cette descrip-

tion, presque textuellement reproduite depuis par divers auteurs, a de pittoresque et même d'exact dans certains cas; mais elle est loin de s'appliquer à tous les malades. Sans doute, il est certains exemples de mégalomanie où l'individu tout entier est imbu de son importance et le montre par la hauteur et la dignité qu'il apporte même aux actes les pins insignifiants ; mais cette attitude n'est pas générale. Ainsi que le fait remarquer Spielmann, l'ancienne individualité subsiste toujours, à certains égards, à côté de la nouvelle, et elle peut, aussi bien que celle-ci, régler l'attitude et inspirer les gestes de l'individu. On ne saurait donc, à notre avis, regarder le caractère altier des gestes et des regards comme constant, ni par conséquent lui attribuer une valeur de quelque importance pour le diagnostic ^ »

En résumé, dans un certain nombre de cas, l'attitude, l'aspect, l'extérieur des aliénés n'ont rien d'extraordinaire; dans leurs allures et leur manière d'être, il n'y a rien qui distingue alors ceux-ci des gens raisonnables; et par conséquent il ne faut point, d'après leur seul aspect, nier leur état de folie.

ARTICLE VI

Des manifestations de l'intelligence dans la physionomie des aliénés.

Certains aliénés, d'après leur ph^'^sionomie, paraissent plus intelligents qu'ils ne le sont. — La physionomie peut indiquer ou ne pas indiquer l'état d'aliénation mentale. — Concordance de l'expression du visage avec certains états de folie.

La physionomie fait partie de l'extérieur de l'individu, et les observations de l'article précédent s'appli-

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