Foville fils, Étude clinique de la folie avec prédomi
quont à elle aussi bien qu'à tout l'aspect en général. Mais elle y tient une place si importante qu'elle mérite d'être mise à part; son étude donne lieu, du reste, à quelques considérations spéciales.
Un grand nombre d'aliénés ont une physionomie intelligente; leur regard est expressif, leurs traits ont toute la mobilité que comporte la variété des impressions intérieures, des sentiments divers qui les animent. Quand on parle à l'un de ces aliénés, on voit dans ses yeux qu'il suit toutes vos paroles, qu'il les comprend, qu'il les analyse en lui-même, et avant qu'il ait répondu, on a reconnu qu'il les avait saisies avec intelligence.
Quelques-uns ont même une physionomie qui pourrait les faire croire bien plus intelligents qu'ils ne le sont. Un de nos malades est vraiment remarquable sous ce rapport. Atteint d'imbécillité, il a quelques idées délirantes. 11 a dû être interné à cause des actes très désordonnés qu'il commettait et qui nécessitaient à chaque instant l'intervention de la police. Vu de deux ou trois mètres de distance, il semble doué d'une intelligence développée; ses yeux sont animés; son expression est douce; il a sur les lèvres un sourire très aimable et plein d'expression. On s'approche, on lui parle, on attend une réponse raisonnable; mais on n'obtient de lui que des mots sans suite, des paroles pleines d'incohérence. En réalité, son intelligence est presque nulle.
L'expression de la physionomie, chez un aliéné qui paraît intelligent et dont la maladie mentale ne se manifeste pas par des signes tout à fait évidents, permet-elle, à elle seule, de reconnaître l'existence de la folie ?
Guislain a émis l'opinion qu'il en est toujours ainsi.
nance dïc délire des grandeurs, p. 3'iS. Paris, J.-B. Bailiôro,
« Chaque genre d'aliénation mentale, dit-il, a son faciès, son expression du visage. Chaque aliéné a ses traits qui sont autant de signes capables de diriger dans l'appréciation de ce qui se passe dans l'état intime de son moral. »
« Cette expression de la face, je la nommerai masque de l'aliénation mentale. Elle est éminemment significative, elle seule peut faire voir si une personne est ou n'est pas aliénée ^ »
11 est vrai que dans un grand nombre de cas, ce masque de l'aliénation mentale est caractéristique. Mais l'éminent aliéniste a trop généralisé en disant que tout aliéné trahit sa maladie mentale par l'expression de sa physionomie. Du reste, il a compris lui-même que son opinion, ainsi exprimée, était trop absolue, et dans un autre passage de ses œuvres il l'a rectifiée en ajoutant que ce n'est pas le premier venu qui est capable de distinguer, dans la physionomie, les signes de l'aliénation mentale; celui-là seul en est toujours capable qui a acquis l'aptitude à le faire.
« Gomme base de l'appréciation du malade, vous avez, dit-il, à vous rendre compte du coup d'œil médical. Je le définirai : l'art de voir, dans un ensemble de phénomènes, une foule de détails, là où d'autres ne voient que des généralités, où parfois ils ne voient rien du tout. »
« Sous ce rapport, certaines intelligences sont plus favorisées que d'autres. Elles saisissent beaucoup mieux l'ensemble, la spécialité, les caractères ou la nature d'une maladie. Mais Voculus medicus, ne vous y trompez pas, n'est une réalité qu'alors qu'il s'offre comme le fruit de l'exercice et de l'étude. Ne croyez pas que la plus subtile, la plus rare intelligence, reconnaîtra mieux une maladie quelconque que le plus
1. Guislain, Leçons orales sur les phrénopathies, Iro édition, tome I, p. 17.
m(kliocre médecin, si cette intellift-ence n'a pas été initiée aux secrets de la science et de l'observation, et si elle ne sait transformer en idées scientifiques les impressions que lui fournissent les sens'. »
Cependant, même ainsi expliquée, l'opinion de Guislain est encore trop absolue, et certainement il est des cas où l'œil médical le mieux exercé est impuissant à reconnaître la folie d'après le seul examen du visage. Les indices que fournissent à ce sujet les autres parties de l'extérieur de l'individu sont même habituellement d'une utilité plus grande que les indices fournis par la physionomie. Nous en trouvons la preuve dans les observations recueillies par Guislain luimême. Présentant quelques malades à ses élèves et détaillant les signes extérieurs de la maladie mentale, il dit de l'un d'eux :
« Que penser de cette fille aliénée qui est là, qui marche comme une personne saine d'esprit, qui ne présente clans ses traits rien d'anormal, qui s'occupe même de certains travaux, parfois avec un soin et une entente qui font l'admiration des personnes qui l'entourent? Elle est cependant profondément atteinte^... »
Et d'un autre :
« Le regard de cet aliéné n'offre rien de morbide, sa physionomie n'exprime pas de passions irritantes. Il y a de la gaieté dans ses traits; il y a une expression de malice dans ses yeux. Rien n'est dérangé, rien n'est anormal dans sa toilette. Son maintien est tout à fait convenable. C'est la parole qui décèle ses sentiments C'est un aliéné érotique, répugnant ^ »
1. Guislain, Leçons orales sur les phrénopalhies, l^e édition, tome I, p. 14.
2. Guislain, Leçons orales sur Zes p/we/iopa^/iies, l^o édition, tome I, p. 28.
3. Guislain, Leçons orales sur les phrénopalhies, l^e éditioji, tome I, p. 175.
On dit communément que le visage est le miroir de Fàme; il réflète, dit-on, les impressions intérieures qui sont dues aux mouvements de la pensée, ou qui résultent des modilications émotives ou passionnelles.
Gela n'est pas toujours vrai pour les gens sains d'esprit; un grand nombre d'entre eux sont impénétrables, et leur physionomie ne traduit paé l'état véritable de leur intelligence. Sous ce rapport, les aliénés, comme nous venons de le voir, ne diffèrent pas des hommes raisonnables, ^et quelques-uns d'entre eux, naturellement ou par un efîbrt de volonté, savent assez bien composer leur visage pour qu'on n'y puisse reconnaître ni leur degré d'intelligence ni leur état de folie.
Cependant l'étude de la physionomie chez les aliénés permet de constater certains signes généraux qui sont en corrélation avec les modifications intellectuelles et dont la connaissance est utile pour la détermination de la folie. Le docteur A. Laurent a consacré à cette étude un mémoire intéressant dont voici les données principales :
« Quelques mouvements des sourcils ou des lèvres, dit-il au sujet des malades atteints d'agitation maniaque, des clignements d'yeux, des regards scintillants, annoncent les modifications qui se succèdent dans l'esprit de l'individu. Ces modifications se rapportent précisément à cette faculté qui a reçu le nom d'attention. Lorsque l'individu prend le rôle d'interlocuteur, les mouvements de la bouche, la mobilité saccadée des traits, la vivacité des regards accompagnent les paroles. Les mots semblent se presser, ne pas reproduire assez promptement les idées et n'arriver pas au gré de celui qui veut parler. Ces manifestations sont évidemment des preuves de l'excitation de l'intelligence. On trouve des faits analogues pour les autres genres d'états de l'âme. Ainsi, pour la sensibilité, ce sera, d'une manière inattendue, les expressions faciales
correspondant à la gaieté, à l'impatience, à l'admiration, à la crainte, à la moquerie, etc., à un grand nombre do sentiments et de passions ^ »
Toutes ces modifications de la physionomie sont en rapport évident avec des modifications de la pensée; mais tant que la manie reste à la première période, elles ne diffèrent pas beaucoup des dispositions analogues de la physionomie chez l'homme sain d'esprit; aussi est-il difficile, sinon même impossible d'en tirer des indications relatives à la maladie mentale; du reste elles ne sont pas toujours si apparentes qu'on puisse les saisir à jDremière vue.
A un degré plus avancé de la folie maniaque, au contraire, les jeux de physionomie se succèdent avec une si grande rapidité et avec de telles exagérations, qu'il devient impossible de s'y méprendre.
Dans la lypémanie, l'expression faciale se rapporte souvent aussi à des idées, à des impressions qui ne diffèrent nullement de l'état normal. L'immobilité des traits ou la lenteur de leurs mouvements indiquent l'indifférence des malades en même temps que la concentration de leurs idées. L'expression est celle de l'ennui, de la tristesse ; parfois certaines contractions soudaines et brusques des muscles du front et des cils indiquent l'impatience.
Après avoir examiné l'expression de la physionomie dans la lypémanie et dans l'agitation maniaque, le le docteur A. Laurent l'a examinée dans le délire partiel à forme simple, dans cet état morbide où il n'y a à proprement parler ni excitation ni affaissement, et où le malade est simplement dominé par des idées délirantes, qui règlent plus ou moins complètement sa manière d'agir.
Faut-il, avec Baillarger et même avec Guislain qui,
1. Dr Laurent, De la physionomie chez les aliénés. Annales médico-psychologiques, 1883.
sur ce point encore, a modifié notablement l'opinion que nous avons rappelée tout à l'heure, faut-il admettre que dans le délire partiel à forme simple la physionomie ne présente rien ou presque rien de spécial? Que son examen ne permet pas de pénétrer le secret des modifications produites dans l'esprit de l'individu? Qu'enfin les malades qui sont dans cet état d'aliénation mentale ont une physionomie naturelle, le masque et le geste de l'homme normal?
Le docteur Laurent n'est point de cet avis, il croit que la physionomie présente des signes propres aux différentes espèces de délire. « Toutefois, dit-il, chez un grand nombre de sujets il faut une minutieuse attention pour découvrir ces signes et le désordre de la physionomie ne frappe pas aussi promptement le regard que chez le maniaque ou le lypémaniaque. 11 est besoin d'une étude comparative avec l'état antérieur ; aussi les parents et les amis nous apprennentils fort bien et voient-ils souvent bien mieux que nous, que des modifications se sont opérées. Il faut donc convenir de la difficulté qui se présente dans cette étude, sans nier la possibilité d'un faciès spécial. »
Nous en avons dit assez sur ce sujet; discuter pluslonguement la valeur des signes fournis par la physionomie, dans la recherche de l'aliénation mentale', serait sortir des limites de notre étude.
Ce qu'il faut principalement retenir, c'est qu'il en est de la physionomie comme de l'aspect en général ; que, dans bien des cas, la physionomie des aliénés ne diftere pas de celle des hommes sains d'esprit; c'est encore que, quelle que soit l'évidence de la folie, l'expression du visage chez les aliénés peut indiquer la persistance des facultés intellectuelles. Observons toutefois que les constatations faites d'après ces signes extérieurs, d'après l'aspect en général et d'après la physionomie, ne sont pas des constatations directes; ce sont plutôt de pures suppositions; elles permettent
de soupçonner que rintolligcnce existe encore, sans fournir le moyen d'en prouver Texistence véritable.
Nous avons examiné les actes principaux des aliénés, et nous avons reconnu que, dans bien des circonstances, on retrouve chez la plupart d'entre eux la marque d'une intelligence persistante. Nous avons constaté que souvent les aliénés s'occupent, parlent ou écrivent comme des personnes intelligentes, raisonnables, à tel point qu'il peut être difficile, à défaut de renseignements complets, ou d'une expérience suffisante, de ne pas se laisser induire en erreur par les apparences.
Nous avons en outre constaté que l'individu en luimême, dans son aspect, dans sa physionomie, présente des signes d'intelligence, ou des dispositions tels, qu'il ressemble tout à fait à une personne intelligente et raisonnable.
Il est donc bien avéré que la plupart des aliénés ,ont encore de l'intelligence ; que les facultés intellectuelles persistent chez eux à des degrés divers.
Nous devons maintenant, comme nous l'avons annoncé, examiner l'intelligence des aliénés, non plus dans ses manifestations extérieures, dans les actes, dans la physionomie, mais bien en elle-même, et dans son fonctionnement général, dans son activité propre et dans ses productions spontanées.
Chez l'homme sain d'esprit, l'intelligence. mettant ses facultés en œuvre produit, sous des formes multiples, des idées de toute sorte. Nous allons voir qu'il peut en être de même chez l'aliéné, et que, dans certaines conditions, celui-ci peut obtenir de son intelligence les mêmes manifestations que si l'aliénation mentale ne le dominait pas. Ce résultat est dû à l'exercice de l'activité intellectuelle normale.
Mais il faut en outre tenir compte de certaines conditions toutes spéciales dans lesquelles la maladie mentale met souvent les aliénés. Leur intelligence subit alors une transformation qui, loin d'abolir les facultés d'esprit, semble au contraire les exalter, les surexciter, leur donner une activité nouvelle. Cette transformation se produit de deux manières différentes. Tantôt c'est de l'exaltation simple : on voit alors les facultés intellectuelles propres à l'individu acquérir une plus grande vivacité et atteindre ainsi quelquefois un niveau élevé de perfection. Tantôt c'est une suractivité qui donne aux aliénés des qualités mentales absolument nouvelles, différentes de celles qu'ils ont dans l'état normal, et qui parfois peuvent les rendre supérieurs non seulement à eux-mêmes, mais encore à beaucoup d'autres personnes.
Nous devons nous occuper de ces formes de l'activité mentale chez les aliénés, parce qu'elles sont éminemment en rapport avec la persistance de l'intelligence. La première forme est celle de l'activité simple, ordinaire, normale; nous réunirons les autres sous le nom d'exaltation ou suractivité intellectuelle.
ARTICLE VII
Activité intellectuelle normale dans la folie.
Aptitude des aliénés pour les études scientifiques. — Productions artistiques des aliénés : peintres sculpteurs, graveurs, musiciens. — Productions littéraires : ijoëtes, prosateurs. — •J.-.J. Rousseau. — Rapports du génie et de la folie.
Les détails où nous sommes entré dans les articles précédents nous ont déjà indiqué en partie ce que peut être l'activité intellectuelle normale chez les aliénés. Gomme nous l'avons vu , un certain nombre 'd'in-
dividus atteints d'aliénation mentale conservent la possession plus ou moins nette de leurs facultés d'esprit; ils sont capables d'attention; ils se souviennent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont appris, et ils savent associer leurs idées en conséquence. Nous les avons suivis dans leurs occupations quotidiennes, occupations professionnelles ou autres, dans lesquelles ils ont à faire preuve d'intelligence. Leur activité intellectuelle se manifeste encore mieux dans des conversations vraiment raisonnables, dans des écrits de différentes sortes, conversations et écrits où ils paraissent être dans un état normal.
Pour compléter cette partie de notre étude, nous devons montrer que les aliénés, en faisant usage de leur facultés d'esprit, spontanées ou acquises, peuvent produire des œuvres intellectuelles proprement dites, scientifiques, artistiques ou littéraires. Il va sans dire que nous ne nous occupons que des aptitudes qui existent pendant que la folie domine l'individu, et non point des aptitudes qui ne se manifestent que dans les intervalles de certains accès de maladies mentales, dans la manie intermittente, par exemple, où le malade traverse des périodes dans lesquelles il a vraiment repris possession de lui-même et n'est plus réellement aliéné.
On rencontre assez souvent des aliénés qui peuvent s'occuper de science, lorsqu'ils y sont encouragés et poussés. Le malade dont le docteur Baume a rapporté l'histoire était dans ce cas, et il est bien peu de médecins aliénistes qui n'en n'aient observé de semblables. Mais ces malades n'agissent, ne travaillent que sous l'impulsion qu'on leur donne. Abandonnés à eux-mêmes ils sont incapables d'initiative. Il est rare d'en rencontrer qui, d'eux-mêmes et spontanément, produisent des œuvres scientifiques. En voici un exemple dont l'bistoire est due à Brierre de Boismont. « Le capitaine B..., ancien élève de l'école poly-
technique, avait été placé dans mon établissement parce qu'il se figurait qu'on voulait l'empoisonner, et que, sous l'obsession de cette idée, il avait menacé plusieurs personnes de les tuer. Peu de temps avant son admission, il avait communiqué à la chambre des pairs un mémoire très remarquable sur les fortifications. Lorsqu'il abandonnait son idée fixe, il parlait avec une raison supérieure; il n'était pas toujours facile de le mettre dans son thème favori. Des députés, des généraux vinrent me témoigner leur étonnement de sa séquestration; ils paraissaient croire à un attentat contre la liberté individuelle. MM. Ferrus, Orfila, Devergie, furent chargés de l'examiner. Ils lui firent plusieurs visites. Les conclusions de leur rapport furent qu'il était aliéné, et que son genre de folie exigeait qu'il fût renfermé dans un établissement spécial. Le capitaine s'adressa aux tribunaux, parut devant les magistrats, avoua qu'il avait eu des idées d'empoisonnement, et qu'il en reconnaissait la fausseté. Il fut mis immédiatement en liberté. Peu de temps après ses amis, qui avaient si vivement pris son parti, me dirent qu'il les avait injuriés, menacés comme empoisonneurs, et qu'ils s'étaient complètement mépris sur son état^ »
S'il y a peu d'aliénés qui produisent d'eux-mêmes des œuvres scientifiques, il y en a beaucoup, au contraire, qui sont capables de produire des œuvres artistiques ou littéraires.
La production artistique doit, dans une certaine mesure, être considérée comme la plus facile, parce qu'il s'y mêle une part de métier. Le peintre, le sculpteur, le graveur qui, d'eux-mêmes et sans copier un modèle placé sous leurs yeux, confectionnent une œuvre nouvelle, montrent bien qu'ils sont capables d'invention ; mais ils sont aidés par leur habileté acquise ; ils sont
1. Brierre de Boismont, De l'interdiction des aliénés ; Annales médico-psychologiques, 1852, p. 417.
aidés aussi par le souvenir de leurs anciens travaux, qui sont pour eux comme des modèles invisibles ù d'autres qu'à eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, il est assurément remarquable de voir ces artistes, tombés dans la folie, continuer à exercer leur art dans l'asile qui les a recueillis, alors même que leur délire est très étendu ou qu'ils ont presque complètement versé dans la démence.
Ce fait a été observé et signalé même par des personnes étrangères à la pratique des maladies mentales. Théophile Gauthier, à l'occasion d'une visite qu'il avait faite à l'hospice des aliénés de San-Servolo, à Venise, écrivait :
« La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend pas toujours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers et des peintures, où le souvenir de certaines lois de l'art avaient survécu au naufrage de la raison. La quantité est souvent fort bien observée dans des poésies d'une démence complète. Domenico Theotocopuli, le peintre grec qu'on admire dans les églises et les musées d'Espagne, a fait des chefs-d'œuvre fou. Nous avons vu en Angleterre des combats de lions et d'étalons en fureur, exécutés par un aliéné, sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rougie au feu, et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault frottée au bitume »
On se rappelle l'histoire récente du caricaturiste de talent qui se cachait sous le pseudonyme d'André Gill. Cet artiste était atteint de paralysie générale et son agitation maniaque avait nécessité qu'on l'enfermât à Cbarenton. Il y reprit un peu de calme et recommença alors à produire des caricatures, livrées à la publicité dans les journaux pour lesquels il avait l'habitude de travailler. Ces caricatures avaient encore le mordant et la force de ses œuvres anciennes. A les voir, il était
• Théophile Gauthier, Voyage en Italie. Paris, Charpentier.
ACTIVITÉ INTELLECTUELLE NORMALE. lUO
impossible de deviner qu'elles fussent l'œuvre d'un fou. Aussi les nombreux amis du malade, trompés par les apparences, crurent y reconnaître l'indice de la guérison et le firent mettre en liberté. Mais la démence inhérente à la maladie avait déjà profondément marqué son empreinte. Rendu à lui-même, André Gill se montra incapable de se conduire, et l'on dut au bout de peu de temps le réintégrer à Gharenton.
Parmi les artistes, il faut mettre les musiciens dont quelques-uns, notoirement atteints de folie, ont continué, pendant leur maladie, à -produire des œuvres musicales d'une valeur égale à celles qu'ils avaient produites lorsqu'ils n'étaient pas dominés par l'aliénation mentale.
Les productions intellectuelles [les plus communes chez les aliénés sont les productions littéraires. Il n'est pas un asile d'aliénés qui n'ait pu en recueillir quelque échantillon. En premier lieu viennent évidemment les lettres des malades, lettres à leurs parents, à leurs amis, fort bien coordonnées, exemptes souvent de toute trace de délire. Puis viennent leurs réclamations, présentées sous forme de mémoires quelquefois très étendus, adressés aux administrateurs, aux magistrats, où les faits et les arguments sont rassemblés d'une manière en apparence irréprochable. Au dessus de cela enfin il faut mentionner les œuvres de fantaisie dont quelques-unes sont vraiment dignes de remarque.
C'est la facilité à produire des œuvres littéraires de ce genre qui a conduit quelquefois les malades des asiles à se réunir, à se concerter pour composer des journaux, entièrement rédigés par eux. Des tentatives de ce genre ont été faites en Angleterre à plusieurs reprises, tentatives que Marcé a signalées dans son étude sur les écrits des aliénés. Les journaux littéraires dont il parle {The Neio Moon, The York Star, The Opal), étaient rédigés et inqorimés par les malades eux-mêmes dans les murs de plusieurs asiles. On
y trouvait des productions diverses, et notamment des morceaux poétiques dont quelques-uns, par l'originalité du rhythme, par leurs accents passionnés, par le fini de leurs descriptions, étaient, paraît-il, pleins de charmes. Marcé parle spécialement « d'un malade, John Clare, qui déraisonnait dès qu'il abordait la prose, mais qui s'est élevé, dans des élégies tendres et mélancoliques, à une rare perfection de style et aux pensées les plus choisies ^ »
L'exemple des asiles d'Angleterre fut imité naguère à Gharenton, où les pensionnaires eurent d'eux-mêmes l'idée de fonder et de rédiger un journal, le Glaneur de Madapolis. Il ne faudrait pas supposer que toutes les productions insérées dans ce journal fussent, nous ne dirons pas parfaites, mais même seulement bonnes. Quelques-unes cependant ne sont pas sans valeur.
Tels sont, notamment, ces extraits d'une poésie sur « La Locomotive. »
Le soleil est couché. Partout, dans la campagne, Les villageois nombreux suspendent leurs travaux;
Ceux qui durant le jour ont travaillé la terre, Regagnent en causant leurs paisibles foyers; La parole leur rend la marche plus légère, Ils arpentent gaiement les rocailleux sentiers.
A leur débouché sur la route, Une barrière en bois les force à s'arrêter ;
Derrière elle un gardien écoute Un bruit indéfini qui ne fait qu'augmenter.
Après deux minutes d'attente
Nos travailleurs voient s'avancer Une masse noirâtre, essoufflée, haletante. Qui dans quelques instants devant eux va passer.
L'objet est noir, il marche, il roule, Il fume, il Kifle, il est en fer,
1. Marcé, De la valeur des écrits des aliènes; Journal de médecine mentale, 1864.
ACTIVITÉ INTELLECTUELLE NORMALE. lU/
La vapeur sur sa tète en serpent se déroule,
Il fait un vacarme d'enfer.
Lorsque la nuit, dans la prairie.
On l'entend hurler et mugir.
On dirait la ménagerie
De Satan en train de rugir.
Et le feu que porte son âtre, Feu que dans son parcours il projette au dehors,
Éclaire d'un reflet rougeâtre Des ressorts musculeux se mouvant sans efforts.....
Tout le reste du poème, qui compte plus de deux cents vers, est à peu près de même valeur que ce que nous venons de citer. Comparé à d'autres œuvres poétiques, à celles même qui ont aujourd'hui quelque renom, il ne peut être considéré comme inférieur. Et cependant voici quel était alors l'état d'esprit de l'au leur, dont le docteur Sentoux a rapporté l'histoire :
F..., à la suite de travaux intellectuels excessifs, avait été pris d'idées tristes et d'hallucinations de l'ouïe ; on l'insultait, on le menaçait... 11 s'imagina qu'on en voulait à sa personne, et se proposa de vendre chèrement sa vie. Gomme il était devenu extrêmement dangereux pour les personnes sur lesquelles portaient ses soupçons, on se décida à le conduire à Gharenton.
Il y resta sombre, ombrageux ; il vécut à l'écart ; rien ne put le faire sortir de son isolement, l'arracher à ses préventions ; il refusa constamment de répondre aux lettres de sa famille.
Malgré cet état d'affaissement mélancolique, de lypémanie, malgré la persistance des hallucinations et des idées délirantes, il entreprit divers travaux, notamment une traduction des œuvres de Dickens, et composa plusieurs poésies, entre autres celle dont nous venons de donner des extraits : ce malade finit par avoir un accès de délire aigu, sous la violence duquel il succomba*.
1. Sentoux, Ba la surexcitation des facultés intellectuelles dans la folie. Thèse de Paris, p. 122. 1867.
Récemment (octobre 1887), nous fûmes chargé par le Tribunal civil de Toulouse d'aller à l'asile public d'aliénés de la Plaute-Garonne examiner un pensionnaire dont les amis réclamaient la mise en libertéau cours de notre examen, cet individu nous remit un carnet rempli de petits poèmes qu'il avait composés depuis son internement dans l'asile. Quelques-uns de de ces poèmes, d'un tour vraiment heureux, tant pour le fond que pour la forme, ont certainement du mérite et indiquent la conservation d'une intelligence bien douée. On peut en juger par le morceau suivant, qui est du reste un des meilleurs; la versification en est correcte ; les idées qu'il exprime ont de l'enjouement et de l'a propos, elles ont même de la délicatesse, un certain ton de Véritable poésie, et sont loin de trahir une grande perturbation mentale. L'auteur s'adressait, sous forme d'épître, au médecin-adjoint de l'asile, qui venait d'être promu à un autre poste et partait pour sa nouvelle résidence.