‹ La raison dans la folieChapitre 26 sur 84 · A MONSIEUR LE DOCTEUR G · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE DOCTEUR G

ÉPiTRE (13 mai 1887).

Un docteur éminent sollicite ma muse.

Certes l'honneur est grand; mais le docteur s'amuse,

Car, dans ce noir séjour, le poëte attristé

Par le soufflé divin n'est guère visité...

Faire des vers ici, quelle rude besogne !

On pourra m'objecter que jadis, en Gascogne,

Les rayons éclatants d'un soleil du Midi "

Réveillaient quelquefois mon esprit engourdi;

Il est vrai : dans Bordeaux, cité lîère et polie/

J'ai fête le bon vin, j'ai chanté la folie.

Celle bien entendu qui porte des grelots.

Mais depuis, un destin fatal à mon repos

M'exile loin des bords de la belle Gironde.

Qu'enrichissent les vins le.s plus fameux du monde!

Aussi plus de chansons, de madrigaux coquets!

Plus de sonnets savants, de bachiques couplet.s !

Ma muse tout en pleurs a replié ses ailes, Gomme un ange banni des sphères éternelles ! Dans sa cage enfermé l'oiseau n'a plus de voix... Hélas ! je ne suis point le rossignol des bois, Pas môme le pinson, pas même la fauvette; Vous me flattez, docteur, en m'appelant poète... Je ne- suis cfu'un méchant rimeur, et je ne sais Si ces alexandrins auront un grand succès... Cependant mon désir est de vous satisfaire ; Votre estime m'honore et je voudrais vous plaire. Mais Pégase est rétif quand il est enchaîné; D'un captif en naissant le vers meurt condamné. Si vous voulez, docteur, que ma muse renaisse, Je ne vous dirai pas : rendez-moi ma jeunesse. Non, mais puisque vos soins m'ont rendu la santé. Ne pourriez-vous me rendre aussi la liberté ? Des vers ! Pour que le ciel au poète en envoie Que faut-il? le grand air, le soleil et la joie ! Accordez-moi ces biens : mon luth reconnaissant, Pour vous remercier comme un Dieu bienfaisant. Peut-être trouvera, de mon cœur interprète, Des chants dignes de vous, et dignes d'un poète !

Tout assurément dans ce petit poème indique la persistance d'une intelligence assez vive. Cependant l'auteur est bien réellement un aliéné. Mais il a des apparences telles, que l'on comprend aisément comment ont pu être induits en erreur et le croire sain d'esprit ceux qui, faute d'être bien renseignés sur son compte, ont demandé au Tribunal de le faire mettre en liberté.

Gomme nous l'avons dit dans notre rapport, il ne

semble pas en effet à première vue que M. R

soit en état d'aliénation mentale; sa tenue est bonne, son attitude ne présente rien d'extraordinaire; la conversation se poursuit avec lui d'une manière convenable; il parle avec intelligence de beaucoup de choses, de ses anciennes fonctions d'agent des douanes, de sa famille, de ses habitudes actuelles. Il a du reste un esprit cultivé.

Mais arrivé sur un certain terrain, il se montre imbu d'une série d'idées fauses, déraisonnables, dans

lesquelles la connaissance de la réalité fait découvrir un caractère véritablement morbide. La certitude de l'aliénation mentale ressort du reste d'une étude complète des dispositions de M. R... pendant les dernières années.

Il s'est marié en 1882. Dès le lendemain de son mariage, il crut s'apercevoir que sa femme était mal disposée pour lui, qu'elle cherchait à lui rendre la vie malheureuse, qu'elle s'efforçait de lui faire perdre l'affection de son père et de sa mère et de lui rendre hostiles les gens de son pays. Ces idées, qu'il ne cachait point, s'accompagnaient alternativement de dépression mélancolique et d'exaltation. Son état devint tel que, dès la fin de 1882, les- médecins conseillèrent de l'interner dans un asile d'aliénés.

C'est le 16 octobre qu'il fut conduit à l'asile public de la Haute-Garonne. A peine y était-il entré, qu'il parut s'améliorer. Son père s'y trompa et, malgré l'avis contraire du directeur-médecin, il le fît sortir le 28 décembre.

Dès le 5 janvier 1883 on dût en toute hâte le ramener à l'asile. Aussitôt qu'il était arrivé chez lui l'exaltation avait reparu ; il avait manifesté un délire très prononcé ; il avait fait une tentative de suicide, puis une tentative d'homicide contre sa mère, et il menaçait encore d'autres personnes.

Depuis sa réintégration, il a été tour à tour excité et déprimé, mais toujours obsédé par les mêmes idées. Dans la dépression, il s'imagine qu'on l'accuse de crimes, qu'il va passer en cour d'assises, qu'il est méprisé de tout le monde, et que tout cela est la faute de sa femme. Il est manifestement halluciné.

En dernier lieu la dépression et l'excitation ont été moins marquées. M. R... est devenu plus tranquille, et c'est ce changement qui, en grande partie, a fait illusion à ses amis.

Mais son amélioration est plus apparente que réelle,

car il garde pleinement les idées fausses, les idées délirantes qui, dès le principe, ont fait la base de son trouble d'esprit. Ces idées, il les expose dans la conversation, ainsi que dans quelques-uns de ses écrits les plus récents. Dans une lettre adressée à sa mère en août 1887, M. R... se plaint de l'inconduite de sa femme qui se prostitue partout, et qui, comme il croit l'avoir entendu dire, est venue jusque dans l'asile pour s'y livrer à diverses personnes, n'agissant ainsi que par haine contre lui. « Je pense, dit-il en terminant cette lettre, que tu es édifiée sur le compte de M...; elle est le vice, l'hypocrisie et la canaillerie personnifiées. »

Ajoutons que M""' R... mère se porte garant de la parfaite honorabilité de sa bru, aux bons sentiments et à la bonne conduite de laquelle elle s'applique à rendre justice.

En terminant notre rapport, nous exprimions la crainte que M. R..., mis une seconde fois en liberté, fût encore aussi dangereux qu'il l'avait été la première, parce qu'il est dans le même état d'aliénation mentale. Le tribunal s'est rangé à notre opinion et a repoussé la demande qui lui était faite.

A côté des aliénés renfermés dans les asiles, on est en droit de placer ici des littérateurs, des hommes de lettres, qui ont été certainement atteints de folie et que leur état de maladie mentale n'a point empêchés de produire des œuvres remarquables.

Parmi ces littérateurs il faut mentionner en première ligne J.-J. Rousseau, que l'on compte à juste titre parmi les écrivains les plus distingués, les plus éminents. J.-J. Rousseau était certainement aliéné; c'est un fait aujourd'hui bien avéré. Il était halluciné et tourmenté par des idées de persécution, dont on trouve la trace dans plus d'un passage de ses œuvres. Qu'on lise notamment ses Confessions, et l'on y reconnaîtra les signes les plus marqués d'une folie grave, invétérée.

J.-J. Rousseau croyait voir partout des ennemis, des conspirations, une coalition générale, de vastes plans pour le perdre. C'est évidemment la maladie mentale qui l'amena à écrire ses diatribes violentes contre des personnes à qui il n'aurait dû rendre que des témoignages d'afifection ou de reconnaissance ; qui le porta à donner, comme il le dit lui-même, des soufflets sur la joue de son bienfaiteur. Et cependant, malgré la perturbation de ses facultés mentales, quelles pages éloquentes il a écrites! quelles idées admirables il a développées! Il faut toutefois faire la part de la folie, et reconnaître que si l'intelligence naturelle a permis à J.-J. Rousseau de produire des perles, sa maladie les lui a souvent fait cacher dans du fumier.

C'est la constatation des aptitudes dont nous nous occupons actuellement qui a conduit un auteur distingué, J . Moreau, à généraliser et à établir des relations certaines entre le génie et la folie'. Dans un ouvrage qui, malgré le paradoxe, est vraiment remarquable et plein d'aperçus d'une grande portée, J. Moreau soutient que le génie et la folie, issus d'une même origine, évoluent sur un même terrain et sont comme frère et sœur. « Les dispositions d'esprit, dit-il, qui font qu'un homme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses pensées et de ses conceptions, par son excentricité ou l'énergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur source dans les mêmes conditions' organiques que les divers troubles moraux dont la folie et l'idiotie sont l'expression la plus complète. »

Ainsi énoncée, cette opinion devait soulever des objections nombreuses, qui ne lui ont pas fait défaut. Si elle a été admise sans conteste par quelques admirateurs, elle a été, d'un autre côté, fortement combattue

Mas,son^\''859" ^'^^ ^^^'^''^^^^^'^ morbide. Paris, Victor

ACTIVITÉ lîsTELLEGTUELLE NORMALE. 113

et repoussée. Prise d'une manière absolue, elle est certainement exagérée; mais cependant elle est vraie pour quelques cas, dont Fauteur a lui-même réuni des exemples. Elle pèche surtout par excès de généralisation.

C'est ce qu'exprimait fort judicieusement le D"" Acti. Foville fils, dans un article bibliographique consacré naguère à l'ouvrage du D'' Moreau. « Il n'est pas douteux pour nous, dit-il, et nous pensons qu'il ne le sera pour aucun de ceux qui liront ce livre, que souvent les manifestations les plus brillantes de l'intelligence en côtoient les déviations les plus lamentables, et que ces états opposés prennent leur source commune dans une même constitution névropathique. Mais cela est-il aussi fréquent que le pense M. Moreau? Est-ce là la règle ou seulement l'exception? N'y a-t-il pas aussi des esprits normalement supérieurs qui, grâce à l'excellence de leur organisation et aux conditions spécialement favorables qui ont présidé à leur naissance, produisent naturellement des choses grandes et belles^? »

Assurément non, le génie et la folie ne dépendent pas l'un de l'autre, et n'ont pas absolument entre eux des connexions intimes. Mais la folie n'empêche pas de faire acte de génie, et surtout elle n'empêche pas les aliénés de faire, dans un grand nombre de circonstances, un usage régulier et normal de leurs facultés intellectuelles.

1; Annales médico-psychologiques , tome VI, p. 189. 1860.

ARTICLE VIII

De la suractivité intellectuelle dans la folie.

L'exaltation intellectuelle est la règle dans certains états de folie. — Extension des facultés normales, ou naissance de facultés nouvelles. — Aliénés devenus artistes, écrivains, orateurs, par le fait de la maladie. — La suractivité intellect tuelle s'observe même dans la démence. — Trois exemples remarquables de suractivité intellectuelle au début de la paralysie générale. — Résumé du chapitre.

Il est assez fréquent de voir que la maladie mentale éxalte les facultés intellectuelles et leur communique plus de force et de vivacité.

Cette exaltation est même, en quelque sorte, la règle dans certains états d'aliénation mentale, dont elle constitue l'un des signes prédominants. Dans quelques cas, elle en marque le début ; dans d'autres, elle se produit seulement alors que la maladie est déjà confirmée. Il en est ainsi dans la manie aiguë simple, dans la période maniaque de la folie à double forme, et quelquefois aussi au début de la paralysie générale.

Les malades comprennent eux-mêmes que leurs idées sont plus vives, plus nettes, plus abondantes. Leur imagination a plus de force ; les souvenirs leur reviennent avec une extrême facilité. Il y a une véritable extension de toutes leurs facultés mentales.

Le D"" J. Falret a fait de cette suractivité intellectuelle, sous le nom d'exaltation maniaque, un tableau excellent :

« Ce qui caractérise l'exaltation maniaque, dit-il, c'est la surexcitation générale de toutes les facultés, l'activité exagérée et maladive de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté, ainsi que le désordre des

actes, sans trouble considérable de l'intelligence, et sans incohérence du langage. Les malades, en effet, examinés superficiellement, ne semblent pas présenter de délire ; leur langage paraît suivi et raisonnable ; ils étonnent même par l'activité et la fécondité de leurs idées, par leur esprit et leur imagination pleine de ressources ; mais ils frappent également par la violence de leurs sentiments et de leurs impulsions instinctives, ainsi que par le désordre et la bizarrerie de leurs actes.

« Ces aliénés sont sans cesse en mouvement et ont une activité correspondante à leur activité intellectuelle et morale... Ils dorment peu.... leur intelligence est comme en fermentation... les idées pullulent dans leur esprit... leur mémoire est surexcitée... Ils se rappellent de longues tirades des auteurs classiques qu'ils avaient apprises dans leur enfance et dont ils n'auraient pu retrouver que des fragments isolés avant leur maladie. Ils composent des discours, des poésies... Ils sont téméraires et entreprenants... Leurs sentiments et leurs instincts sont métamorphosés comme l'intelligence est surexcitée... Ils deviennent méchants... inventent mille histoires... » ^

L'expansion qui prédomine dans cet état porte les malades à vivre, en quelque sorte, en dehors d'euxmêmes. L'exubérance des idées se traduit chez eux par l'exubérance des paroles et l'exubérance des actes. Elle se traduit aussi par l'exubérance des écrits. Elle agrandit l'intelligence, au lieu de la restreindre; elle la rend plus claire, plus nette, au lieu de la troubler et de l'obscurcir ; elle donne à l'esprit un enthousiasme et un élan extraordinaires. C'est ce qui fait que chez quelques-uns de ces malades le style des écrits s'élève et brille d'un éclat particulier, que les pensées, les senti-

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