Annales médico-psychologiqxces, tonio VII, p. 39G
ments sont exprimés, par la parole écrite ou parlée, avec une véritable éloquence.
La suractivité intellectuelle, dans les conditions morbides qui viennent d'être indiquées, consiste surtout dans l'extension des facultés intellectuelles normales. L'intelligence s'agrandit; mais elle existait déjà, elle fonctionnait antérieurement, possédant à un certain degré les qualités qu'elle manifeste.
L'action de la maladie mentale sur l'intelligence, envisagée à ce premier point de vue, est déjà fort remarquable. Elle est plus remarquable encore dans une seconde forme de suractivité intellectuelle, où elle ne se borne pas à étendre, à développer des qualités préexistentes, mais où elle en crée véritablement de nouvelles. C'est une transformation complète qu'elle fait subir à l'individu, lui communiquant des qualités qu'il n'avait pas et qui parfois même sont contraires à ses qualités, à ses dispositions normales. C'est bien alors une réelle suractivité, car les facultés mentales qui se manifestent sont comme surajoutées aux facultés habituelles de l'individu.
Cette seconde forme de la suractivité intellectuelle a été observée depuis longtemps. Trélat nous apprend que plusieurs auteurs anciens, notamment Anton. Guainerius, Érasme et Forestus, l'ont signalée dans leurs ouvrages; mais, avec les idées de leur temps, ils la rapportaient à l'influence démoniaque. Si leur interprétation des faits est défectueuse, si même il est arrivé que leurs récits pèchent par l'exagération, du moins est-il certain qu'ils avaient bien vu dans l'aliénation mentale les phénomènes curieux que nous signalons.
Sous l'influence dont il s'agit, disent ces auteurs, « un paysan ignorant fera des vers latins ; un autre parlera tout à coup un idiome qu'il n'avait jamais appris, et ne pourra plus en dire un mot dès qu'il sera guéri ; une femme chantera des hymnes et des poésies latines qu'elle n'avait jamais connues; un enfant blessé
à la tête fera des syllogismes en langue allemande et ne pourra plus proférer une seule expression de cette langue dès qu'il ne sera plus malade \ »
Les observations recueillies par les observateurs modernes ont un caractère de précision plus grande ; elles ont été recueillies d'une manière plus scientifique. Nous pouvons donc les faire entrer seules en compte, sans nous arrêter à discuter ce qu'il peut y avoir de vrai ou de faux dans celles que les auteurs anciens nous ont laissées.
La suractivité intellectuelle, qui transforme l'individu au point de lui donner des qualités, des aptitudes, des facultés d'esprit qu'il n'avait jamais manifestées antérieurement, a été signalée par divers auteurs, soit à propos de faits isolés, soit comme un phénomène propre à certaines formes ou à certaines phases de maladies mentales.
Un écrivain étranger à la pratique des maladies mentales, Esquiros, que nous avons eu déjà l'occasion de citer, a mentionné les faits suivants, qui sont très significatifs :
« Le D"" Leuret, dit-il, nous racontait l'histoire d'un aliéné de Bicêtre qui, durant, sa maladie, avait manifesté un remarquable talent d'écrire et qui, dans l'état de santé, eût été tout à fait incapable d'en faire autant. « Je ne suis pas tout à fait guéri, disait-il luimême au médecin qui le croyait en convalescence ; j'ai encore trop d'esprit pour cela. Quand je me porte bien, il me faut huit jours pour écrire une lettre. Dans mon état naturel, je suis bête ; attendez queje le redevienne. » Le même observateur nous citait encore l'exemple d'un négociant dont les affaires avaient périclité : durant sa maladie, cet homme trouva la force de les relever; la solution de chacun de ses accès de délire était le*
1. Trélat, Recherches historiques sur la folie, p. 81. Paris, J.-B. Baillière, 1839.
perfectionnement d'une mécanique ou l'invention d'un moyen pour favoriser l'essor de son industrie ; il se trouva, au bout de cette folie précieuse, avoir reconquis sa raison et sa fortune.
« On nous a montré, à Montmartre, dans l'établissement du docteur Blanche, des traces de dessin au charbon faites sur un mur ; ces figures à demi-effacées , dont l'une représentait la reine de Saba, et l'autre un roi quelconque, sortaient de la main d'un jeune écrivain distingué, rendu depuis à la raison; la maladie avait développé chez lui un nouveau talent qui n'existait pas dans l'état de santé, ou qui, du moins, jouait à peine un rôle insignifiant. Le D-" Voisin nous a dit avoir rencontré des fous chez lesquels le sens de la construction s'exaltait par le délire, et qui, en poursuivant l'idée fixe du mouvement perpétuel, créaient toutes sortes de machines ingénieuses. On dit que Marion Delorme rencontra dans un hospice de fous le premier homme qui eût l'idée d'appliquer les forces de la vapeur aux besoins de l'industrie, Salomon de Caus. La plupart des talents créés par la maladie quittent l'individu avec la maladie elle-même ^ »
De tous les états de maladie mentale, c'est assurément la folie à forme maniaque qui produit le plus ordinairement la suractivité intellectuelle dont il est question. Nous en trouverions le témoignage dans presque tous les auteurs qui ont décrit cette forme morbide.
Pinel après avoir fait observer que les accès de manie semblent quelquefois porter l'imagination au plus haut degré de développement et de fécondité, ajoutait: « Quelquefois encore, les propos sont assujetis à un ordre régulier et dirigés par le bon goût; les pensées Jes plus, saillantes, les rapprochements les plus ingé-
1. Esquiros, Paris aie dLv-neuvièrne siècle. — Les Maisons de fous, tome II, p. 163.
nieux et les plus piquants donnent à l'aliéné l'air de rinspiration et de l'enthousiasme. Le souvenir dupasse semble se dérouler devant lui avec facilité, et ce qu'il avait oublié dans ses intervalles de calme se reproduit alors à son esprit avec les couleurs les plus vives et les plus animées. Je m'arrêtais autrefois, étant médecin de Bicètre, devant un malade qui, pendant son accès, discourait sur les événements et la Révolution avec toute la force, la pureté et la dignité du langage qu'on aurait pu attendre de l'homme le plus profondément instruit et du jugement le plus sain. Dans tout autre temps, et dans ses longs intervalles de calme, c'était un homme
ordinaire ^. »
Leuret dit également, à propos de la manie : « Il m'est arrivé plusieurs fois de prendre une idée trop favorable de la capacité intellectuelle de quelques personnes, lorsque je n'avais pour les juger que la connaissance de ce qu'elles faisaient ou disaient pendant un accès de manie. Tel malade qui m'avait frappé par ses discours ou ses saillies, n'était plus, après sa guérison, qu'un homme très ordinaire et bien au-dessous de l'opinion que j'avais conçue de lui 2. »
Marcé a rapporté l'histoire d'une jeune femme qui était d'un esprit cultivé, mais d'une intelligence ordinaire, et qui, pendant le cours d'un accès maniaque, avec prédominance d'idées de jalousie, « écrivait à son mari des lettres qui, par leur éloquence, par le style passionné et énergique, pouvaient être placées hardiment auprès des pages les plus brûlantes de la Nouvelle Héloïse. Une fois l'accès passé, les lettres redevenaient simples et modestes, et jamais, en les comparant aux autres, on n'eût cru qu'elles provenaient de la même plume ^. »
1. Piriel, Traité médico-pJiilosophiqiie de la folie, p. 110.