‹ La raison dans la folieChapitre 34 sur 84 · J. Moi-eau, Psychologie morbide · texte numérisé non relu

J. Moi-eau, Psychologie morbide

JUGKML:]N-T sur le monde EXTÉRlErU. lih)

critique des plus éminents, et historien très judicieux, qui eut de nombreux accès d'aliénation mentale.

Mats ce n'est point de ces personnages que nous voulons parler. Nous ne nous occupons que des aliénés ordinaires, et nous devons constater chez quelques-uns d'entre eux la persistance de la faculté de jugement en matière artistique ou littéraire.

En voici un premier exemple que nous trouvons dans le dernier rapport médico-légal fait par M. le D"" Foville père, rapport que nous avons conservé.

Il concerne un individu atteint de paralysie générale, qui avait fait un testament dont l'annulation était demandée. Gomme toujours, en pareille circonstance, il y eut enquête et contre-enquête : l'une, dont tous les témoins affirmaient l'insanité du testateur ; l'autre, où les témoins soutenaient au contraire sa parfaite sanité d'esprit.

Le D'' Foville établit d'une façon péremptoire que le testateur, M. A..., au moment où il avait fait le testamet attaqué, était en pleine évolution de la paralysie générale. Il en présentait des signes certains : troubles de la motilité, affaiblissement intellectuel ; et le D'' Ca^ zalis , ancien médecin de la Salpétrière, praticien expérimenté en fait de maladies mentales, avait reconnu l'existence de la maladie plus d'un an avant l'époque où fut fait le testament. L'état de M. A... s'était progressivement aggravé ; des attaques congestives s'étaient produites, qui avaient hâté la marche de la maladie et finalement causé la mort, survenue deux mois après la confection du testament.

M. A... était un homme parfaitement bien. élevé. Son application au travail, son heureuse intelligence, lui avaient permis de s'élever à un poste important dans un ministère.

Il avait des goûts littéraires; il s'y livrait tout en remplissant les devoirs de sa charge. Il était membre de la Société des gens de lettres, et avait publié un

^'Ji J.A RAiSOX DANS LA FOJ.IE.

oLivrag'O fort apprécié. Il avait un esprit très ouvert, ti'une finesse et d'une sagacité remarquables. . La connaissance de ces qualités est importante pour faire apprécier à leur juste valeur les témoignages destinés à établir que M. A... était sain d'esprit à l'époque où il avait fait son testament. Or un de ces témoignages est relatif à la persistance du jugement en matière littéraire. Le témoin, un ecclésiastique, qui avait rencontré M. A... quatre ou cinq mois avant sa mort, s'exprime ainsi : « Nous parlâmes de plusieurs choses : politique, littérature, poésie, voyages; il me rappela les monuments que nous avions vus ensemble à Paris, Il apprécia parfaitement tout ce dont il me parla. Il me parut tout à fait sain d'esprit. »

A ne prendre que la première partie de ce témoignage, sans tenir compte des conclusions, on voit qu'un homme atteint de démence paralytique était encore en état, malgré la déchéance de ses facultés mentales, d'apprécier, de juger les œuvres d'art et de littérature.

Scipion Pinel parle ^ d'un homme qui avait occupé des postes importants et qui, dans les premiers temps de l'Empire, s'était imaginé avoir régné, être empereur. « Peu de personnes connaissaient ce délire partiel, parce que le malade avait grand soin de le dissimuler! Parlait-on beaux-arts, littérature, sciences ? ses idées étaient lumineuses, précises, savantes ; si la conversa- :;ion tombait sur la politique, il se taisait au milieu des personnes qu'il ne connaissait pas; mais s'il se trouvait auprès do quelques ami initié à son secret, ou de quelque parent dans sa confidence, il lui contait sa grandeur imaginaire, et s'en expliquait avec tant d'esprit et de conviction, qu'on ne pouvait que gémir

1. Scipion Pinel, Physiolofjic de l'homme aliène applir/nrc à l'analyse de l'homme social, p. 126, Pnris, 1833.

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d'une telle infirmité, dans un caractère des plus honorables, »

Quelques aliénés sont capables d'apprécier très judicieusement la condition, le caractère, les qualités des personnes avec lesquelles ils sont en rapport.

Ceux qui sont internés dans les asiles savent distinguer le directeur, le médecin, les autres fonctionnaires. Ceux qui sont en liberté savent distinguer aussi bien les attributions des personnes qu'ils connaissent.

L'aptitude des uns et des autres à juger la valeur morale ou les dispositions extérieures d'autrui so manifeste quelquefois avec une grande netteté. Il est à noter même que, dans certains cas, la maladie contribue à développer chez eux cette aptitude. 11 en est ainsi principalement chez les malades dont nous avons déjà parlé, qui doivent à leur état morbide une exaltation spéciale de leurs facultés intellectuelles.

Parchappe dit à ce sujet :

<( On ne saurait contester que chez certains fous, à un certain degré d'excitation cérébrale, ne corresponde une aptitude exceptionnelle à exercer le jugement. C'est ainsi que certains maniaques montrent à certains égards une sagacité d'observation et une rectitude de jugement qui semblent tout à fait en dehors de leur portée intellectuelle ordinaire, et qui les conduisent quelquefois à de singulières saillies.

« Visité par une personne qui lui était inconnue, mais chez laquelle la démarche, la physionomie et la toilette indiquaient une certaine satisfaction de soimême, un maniaque s'écrie : «Oh! qu'il est vain! » Un visiteur d'une physionomie peu distinguée et d'un extérieur simple luiM'ut présenté en qualité de médecin : « Lui, médecin ! c'est un domestique. »

« Un ouvrier toilier, pendant un accès de manio qui a duré plusieurs mois, se montrait (brt gai, fort plai-

■•''"^ l'A RAISON DANS LA l'OLlK.

sant et tournait finement en ridicule les plus déraisonnables de ses compagnons d'infortune.

« Il n'est pas très rare que des fous, eux-mêmes fort capables d'extravagances, se moquent des autres fous, et s'expriment très librement et très judicieusement sur leur -compte, en les traitant d'insensés. Ainsi, une malade très agitée, me voyant importuné par les demandes ^ déraisonnables d'une autre malade, me disait : « No l'écoutez pas, monsieur le médecin, elle est en démence »

Griesinger dit également à propos des malades' qui présentent de Texaltation maniaque.

« On voit quelquefois ces individus, les maniaques, émettre des pensées, des idées qui sont d'une élévation à laquelle leur esprit n'atteignait pas dans Tétat de santé ; souvent, selon qu'ils sont disposés ou suivant les circonstances, ils disent des mots pleins d'un esprit caustique et mordant; ils font des comparaisons fines etrisibles, s'exi^riment avec une éloquence qui ne leur est pas habituelle, émettant avec une grande assurance des opinions hardies. J'ai vu, par exemple, une maniaque, qui avait un talent tout spécial pour mettre en relief la ressemblance, même très éloignée, qu'elle apercevait entre certains animaux et la physionomie des personnes qu'elle voyait 2. »

J. Falret a signalé les mêmes aptitudes", la môme facilité de jugement, chez les malades atteints de folie circulaire, dans la période d'excitation de leur maladie. « Ils sont, dit-il, devenus méchants, difficiles à vivre, disposés à nuire, à taquiner, à faire des niches ou même à faire le mal. Leur langage réflète ces dispositions nouvelles de leur caractère; il devient mordant, et ils

1. Piircliii|)|)L', Sj/inpLnyii'ilnlnijic de lu fn/if: .[»»'( /es Nt-rlin,p-syeho loç/ iq tien, 1850 .

2. r-Jriosin<(or, TraUfî des ui'iUidu-s menlnlex , lra<liicti..ii Doumii.-. )ni!,ff' \m. J>i,ris. A. Dclnlmyo. 1860.

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ont souvent des réparties vives, et spirituelles, mais ordinairement très blessantes. Ils saisissent avec une extrême facilité les ridicules, les travers ou les défauts de ceux avec lesquels ils sont en relation, et choisissent toujours les paroles qu'ils savent leur être le plus pénibles pour les leur jeler la face '. »

Pour mieux montrer que les aliénés sont cap^d^les de se faire une idée exacte de l'état mental de leurs compagnons d'infortune, qu'ils savent se juger réciproquement et apprécier avec justesse le délire les uns des autres, nous citerons encore les faits suivants.

.Brierre de Boismont rapporte l'histoire d'une dame B... qui était hallucinée, et qui présentait une notable perversion morale. « Cette dame, dit-il, qui, dans la conversation avec les personnes.du dehors, ne laissait rien percer de déraisonnable, était jugée par les autres aliénées comme une des plus malades de la maison, et, un jour, une de ses camarades lui dit : Madame, quand on raisonne comme vous le faites, on est un vrai pilier de Maison de santé 2. »

Le D"" Foville se promenait un jour entre deux de ses malades, tous deux hallucinés, qui lui exposaient leurs impressions délirantes. Après les avoir écoutés un certain temps, il se disposait à se retirer lorsque l'un d'eux, l'arrêtant et le prenant à part, lui demanda si tout ce dont il avait parlé lui-même était aussi déraisonnable, aussi absurde que ce dont l'autre l'avait entretenu. M. Foville le lui affirma et entra sur ce sujet dans les explications nécessaires. L'interlocuteur accepta les explications pour fondées, et le résultat fut qu'il ne tarda pas à modifier ses propres idées; il guérit. Ainsi, au milieu de son délire, il avait su parfaitement apprécier l'insanité de ce qu'avait dit

1. J. Falrct, I)(i la folie rnisonndnle nu folie movalo, p. 20, Paris, 18()0.

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