‹ La raison dans la folieChapitre 35 sur 84 · Annales niedico-psi/rliolof/if/i'es. ]H7y]. \). ÔS.l · texte numérisé non relu

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une autre personne à qui il ne le cédait en rien sous le rapport de la gravité de la maladie.

Un malade, atteint de paralysie générale progressive, qui est en ce moment confié à nos soins, nous étonne chaque jour par les appréciations qu'il porte sur les autres malades internés avec lui. Il se rend compte de leurs conceptions délirantes, cherche à leur démontrer qu'elles sont sans fondement, console ceux qui se désespèrent, s'cflbrce de contenir ceux qui sont agités, leur parle en homme vraiment raisonnahle. Et cependant lui-même est déjà arrivé à un degré assez avancé de démence; il ne se rend pas compte^ de sa situation et il a un délire des grandeurs aussi absurde que possible : il est riche à milliards; il se propose de composer un remède qui guérira d'un seul coup tous les malades.

Il serait sans utilité d'insister davantage sur la persistance, chez les aliénés, du jugement qui s'exerce sur le monde extérieur. Nous n'avons pas dit, sans doute, tout ce qu'il y aurait à en dire, mais assez vcpendant pour montrer qu'un bon nombre d'aliénés sont capables, à différents degrés, d'apprécier judicieusement ce qui se passe autour d'eux, les choses dont ils ont à s'occuper, leurs affaires, leurs intérêts, le monde qui les environne.

Avant de passer à l'étude du jugement que les aliénés peuvent Ibrmer sur eux-mêmes, nous devons dire quelques mots d'une éventualité qui se prcsonto rarement, il est vrai, mais qui peut se présenter, et qui se rapporte à l'objet de ce chapitre.

Cette éventualité est que des aliénés puissent, en matière judiciaire, être appelés en témoignage. Le témoignage comprend, non seulement lé rapport de ce qui a été vu ou entendu, mais souvent aussi une certaine appréciation des événements ou des paroles ijui en font l'objet ; il implique donc possession de la fn-

ciilté de juger, et pour cela nous devons nous en occuper ici. .

Peut-on, dans certaines circonstances, invoquer Je

témoignage des aliénés ?

11 semble, au premier abord, que l'on puisse donner à cette question une réponse affirmative.

En effet, puisque^ comme nous l'avons vu, les aliénés conservent une partie de leurs facultés intellectuelles, qu'ils sont en état de faire attention aux événements qui se produisent autour d'eux, de les comprendre, d'en garder le souvenir, enfin même de les apprécier souvent avec justesse, il semble naturel d"en inférer qu'on puisse, à l'occasion, recourir à leur témoignage.

S'il ne s'agit ({ue de faits de peu d'importance, de faits relatifs 11 la vie commune, on peut efî'ectiyement s'en rapporter quelquefois à leur parole et à leurs appréciations.

Nous avons parlé de ces pensionnaires d'asiles d'aliénés qui sont employés à divers services, à qui l'on confie des occupations variées, que l'on appelle même à prendre soin de leurs compagnons en qualité d'infirmiers. Ces malades ont à rendre compte de leur emploi, de leur service, des incidents qui s'y produisent, et, d'ordinaire, ils le font d'une manière satisfaisante. Ce sont des témoins d'un certain genre, dont le témoignage est accepté sans difficulté.

Les autres malades qui restent dans les conditions ordinaires, qui vivent au milieu de leurs compagnons, sont les témoins plus ou moins attentifs de ce qui se passe autour d'eux, et quelquefois eux aussi peuvent en rendre un fidèle témoignage.' Chaque jour, des incidents d'un genre ou d'un autre le fait constater dans les asiles.

Nous pouvons citer un dément qui, dans maintes circonslaiices, nous a fait retrouver des objets que d'nutres malades avaient tenté de dérober. Nous avons

J^A RAISON ]JAr,8 LA FOLIK.

parlé d'un inélaiic(jli({U(j (]ui croit ne plus exister, el qui cependant sait donner à ses enfants de hons conseils sur la gestion de leurs affaires; or ce même malade, s'il se produit quoique manquement dans le service, nous en avertit, à condition qu'on l'interro.i<e, et toujours son témoignage est exact et véritajjle. La moitié de nos malades sont assurément capables, à divers degrés, de porter des jugements du même genre.

Cette forme du témoignage n'a en réalité qu'une faible importance, car elle concerne des faits d'ordre tout à fait privé, au sujet desquels les erreurs ne sont pas graves, ou du moins pas difficiles à réparer. Il est donc très plausible de l'admettre comme valable et d'en tenir compte.

JVIais dans les affaires graves, notamment dans aff'aires judiciaires, on ne saurait avoir confiance dans le témoignage des aliénés. A la vérité, il est bien rare qu'on ait recours à un témoignage de ce genre, ou du moins il y a peu d'exemples indiquant qu'on ait songé à y recourir.

^ J. Moreau a rapporté à ce sujet le fait suivant, qui a été reproduit par divers auteùrs :

« Aux environs de Troj-es existe un petit domaine connu sous le nom de château de Saint-Ponange. Cest là que depuis vingt-cinq ans environ, le sieur G.... ancien imprimeur, habite dans une solitude absolue. Son manoir est protégé par une triple enceinte de haies. {!v> fossés et de Ijarrières. Sur la porte d'entrée, on lit avec surprise cette inscription : Franc fief de droit naturel. Si ffuelque voyageur se présente pour visiter cette habitation, soudain le pont-Ievis se lève et une voix forte fait entendre ces mots . « Arrête, citoyen ! respeci(> mon domaine. Qui es-tu ^ que demandes-tu?» t:et!(« voix, c'est celle du sieur (I..., vieilhird de soixanteseize ans, qu'une exaltation d'idées singulière sur toui ce qui touche la religion, la politique et les rapports sociaux, a rendu uianiatiiie. Fidèl(> adorateur du soleil.

auquel il va faire trois fois par jour des adorations devant un autel de gazon élevé de ses propres mains au mUieu de sa propriété , il entre en fureur lorsque, la cloche du village appelle les fidèles à la messe. Le vent souffle-t-il avec violence, c'est un vent que le prêtre du village lui envoie pour lui être nuisible. Il ne mange jamais de viande et a en horreur tout vêtement tissé avec la toison d"un animal. A ses côtés pend un sabre prêt à frapper ses ennemis imaginaires..., etc.

<c Le 23 août 1843, G... fut assailli dans sa forteresse par quatre malfaiteurs qui, après l'avoir garrotté, lui volèrent son argent. Des agents de l'autorité s'étant présentés chez lui pour lui demander des renseignements, G... ne voulut pas les laisser pénétrer dans son habitation, déclarant qu'il ne ferait connaître que par la voie d'un journal ce qui lui était arrivé. Il écrivit, en efïêt, au Journal de l'Aube, une lettre circonstanciée qui fut lue à Taudiencc. Les accusés furent tous condamnés.

« La déposition écrite de G... a contribué pour beaucoup à la condamnation des malfaiteurs ^ »

Le D'^ Moreau ajoute à ce récit les réflexions suivantes :

«Dans une foule de circonstances, le témoignage d'un aliéné doit être pris en sérieuse considération. Il me parait hors de doute qu'un individu dont le délire est nettement circonscrit, comme il s'en rencontre tous les jours dans les asiles, peut rendre un compte fidèle, impartial, exact de faits particuliers venus à sa connaissance, pourvu que ces (faits se trouvent en dehors de ses convictions délirantes. Toutefois je me hâte d'ajouter qu'une pareille appréciation ne saurait être faite que par des médecins d'aliénés : eux seuls seront eu état de déterminer avec quelque certitude quelle part ivvicnt au délire, quelle part à l'état normal. »

i. Aniialj's ii)'';r7ifO-j>sj/rliolof/i.r/ii('s, J.S'ili, lnnic VII. |). ;2S;-5

Malgré ses restrictions, cette opinion nous semble, au point de vue judiciaire, absolument inadmissible. A notre avis, le témoignage d'un aliéné ne peut être invoqué sans crainte qu'en matière do faits de la vie commune. Nous n'oserions, quant à nous, si nous étions consulté à ce sujet, nous porter garant de la valeur du témoignage d'un. aliéné en matière grave, en matière judiciaire, alors même que nous pourrions faire exactement la part du délire de cet aliéné. Il nous paraît bien plus sage de s'en rapporter sur ce point à l'opinion de Marcé, et. de n'accepter le témoignage d'un aliéné comme valable qu'à titre de simple renseignement.

Marcé dit :

« Le témoignage d'un aliéné, dans l'instruction d'une affaire judiciaire, ne pourra jamais, d'une manière sérieuse, être accepté sous la foi du serment et comme valable de tous points : sous ce rapport, l'aliéné se trouve assimilé avec raison au mineur, chez lequel on suppose, en raison de son jeune âge, le manque de discernement. La forme et le degré de la maladie mentale, la nature des idées délirantes, influent singulièrement sur l'exactitude des faits énoncés par l'aliéné et sur le degré de confiance qu'on doit leur accorder. Si l'idiot et le malade en démence ne peuvent jamais fournir que des renseignements fort confus et fort suspects, il n'en estpasde même du monomaniaque, dont les éclaircissements méritent souvent beaucoup d'attention et peuvent mettre sur la trace des faits les plus importants; mais, je le répète, ce sont de simples renseignements n'ayant de valeur que grâce aux circonstances qui viennent les corroborer, et aux résultats de l'enquête qu'ils p ^uvcnt provoquer ^ »

Legrand du Saulle a formulé une opinion analogue à celle de Marcé. S'étant demandé si l'aliéné est apte à

i. Miii'ci'. Truil." flpft mnl'idh'x :ii">i'-il('x. p. (■>.")■?.

déposer en justice, il répond : « Les témoins judiciaires sont en tiuelque sorte fortuits , c'est le hasard qui les désii^-nc; on est donc forcé de les admettre tels qu'ils S3 pl-ésentent. L'individu atteint d'aliénation mentale confirmée est nécessairement incapable de déposer en justice; mais les faibles d'esprit et quelques déments peu avancés peuvent très bien être entendus, à titre de renseignement, et déposer sur les faits simples qu'ils ont observés. Seulement, il serait convenable que la loi les traitât en mineurs et qu'on ne leur déférât point le serment. Gomment punirait-on, en effet, les infractions à ce serment?

« En 1823, des aliénés renfermés à Bicètre furent appelés à donner des renseignements dans un procès criminel relatif à un incendie qui avait eu lieu dans cette maison. On ne leur fit point prêter serment ^. »

Ainsi donc, s'il y a lieu quelquefois de s'en rapporter en justice au témoignage d'un aliéné, ce ne doit jamais être, même dans les conditions les meilleures, qu'à titre de renseignement, et comme indice pour guider Faction de la justice. Jamais ce témoignage ne doit servir de preuve et faire loi absolue, car celui qui le porte est un aliéné, et, comme tel, il doit être frappé de suspicion. Rien ne prouve en effet que ses paroles échappent complètement a l'influence de son délire.

i. T.egraïKl du Sîiulle, La folie devani les Iribinuiux, p. 573. Pai'is. A. Savy, i-SG'i.

ARTIGJJi II.

De ta conscience de sui dam Ut folie.

J.es aliénés peuveii!: avoii- consjcience de leurs dispositions intimes aussi bien que de ce qui les entoure. — La consciaucc de soi au début de la folie. — Certains aliénés sentent qu'ils deviennent malades ou qu'il se produit en eux quelque chose d'extraordinaire. — La conscience de soi dans le cours de la folie. — A. Aliénés n'ayant conscience que de leurs actes. — B. Aliénés qui ont conscience d'ôlre dans un état anormal, sans comprendre que cet état est de la folie. — C. Individus ayant conscience qu'ils i)euvent passer pour aliénés, mais qui ne croient pas l'être. — B. Aliénés ayant conscience de leur maladie mentale, mais qui ne peuvent se soustraire à sou influence. — E. Aliénés conscients dominés par des impulsions irrésistibles. — Recherches statistiques sur les aliénés ayant conscience de lenr état. — Conscience de soi après la guérison de la folie.

Le mot conscience, appliqué à la folie, s'entend, comme nous l'avons dit, d'un état de maladie mentale dans lequel l'aliéné se rend compte de ses impressions, de ses actes, des phénomènes intimes qui se passent en lui-mêrpe et des dispositions diverses qui eu sont la conséquence.

Ainsi comprise, la conscience de soi dans la folie implique non seulement connaissance, mais encore, à divers degrés, appréciation et jugement.

Dans un excellent article qu'il a consacré à la folie avec conscience', M. le D'' Ritti fait observer que l'étude clini(j[ue des faits ({ui la concernent est de date récente, et que, par conséquent, les variétés qu'elle

1. A. Ritti, La folie avec conscience. — JJiclioiuunre e?ici/'^ clopédique des sciences médicales.

m LA CONStllENCH DË SOI.

peut présenter ne sont, pour la plupart, ({ue vaguement déterminées.

Pendant longtemps, en effet, les médecins, aussi bien que les personnes étrangères à la pratique des maladies mentales, ont regardé comme caractères distinctifs de la folie l'automatisme et l'irrésistibilité d'une part, et d'autre part l'inconscience de l'état morbide. C'est en vertu de cette notion de la folie que Spurzheim en donnait cette définition : « La folie est l'état d'un homme qui est incapable de distinguer le dérangement de ses opérations mentales, qui agit irrésistiblement ^ »; définition que Baillarger traduisait par cette formule charmante : « La folie est une infortune qui s'ignore. »

Mais une étude plus complète des faits montra bientôt que cette manière de comprendre et de définir la folie était inexacte, et nous sommes porté à croire que Spurzheim, en séparant dans sa définition l'impulsion irrésistible de l'inconscience, au lieu de les faire dépendre l'une de l'autre, l'avait déjà compris lui-même.

11 n'est plus permis aujourd'hui de mettre en doute l'existence de l'état de folie avec conscience. Les notions scientifiques sont fixées en principe sur ce sujet, notamment depuis les discussions que la Société médico-psychologique lui a consacrées, à deux reprises diflérentes, en 1869 et en 1875.

Dès la première de ces discussions, la Société eut à examiner une question préjudicielle, dont la solution devait influer complètement sur la suite des débats. On se demanda : Les fous avec consciencè sont-ils des fous;' ou, pour mieux dire, sont-ils de vrais fous?

M. Maury, un philosophe, s'exprima ainsi à ce sujet: < Ne serait-il pas à propos, quand on parle du délire, de distinguer le délire de la raison de celui qui ne porte que sur les sensations, les sentiments, les pen-

I-. Spiuv.lioim, OJ)sermtions sur lu folie, p. 73. Pivris, 1818.

LA RAISON DANS J.A i-'OLlE.

chants ^ Ce dernier genre de délire peut, en efiet, exister seul, sans que la raison ])roprenient dite soit essentiellement altérée; les exemples de ce genre ne pas rares... La volonté y est abolie, non la raison.

« La question qui nous occupe étant de savoir s'il existe des aliénés ayant la conscience du caractère délirant de leurs actes, cette distinction donnerait un critérium propre à la trancher. L'aliéné avec conscience serait celui qui est entraîné à des actes extravagants sans que sa raison elle-même soit pour cela altérée, mais aussi sans que sa volonté ait la force de l'empêcher d'agir; l'aliéné complet serait celui chez lequel la raison, la volonté, les sensations et les sentiments seraient troublés à la fois ^ »

A cela M. J. Falret répondit qu'il ne faut pas confondre la raison et la conscience. Assurément, dans la folie bornée aux sensations et aux sentiments, la raison persiste et avec elle la conscience: mais celle-ci peut encore exister, alors môme que la raison ellemême est troublée, et l'on peut être conscient non seulement du délire de ses sentimejits et de ses instincts, mais aussi de celui de ses idées elles-mêmes.

M. Maury reconnut la justesse des réflexions de M. J. Falret. Sans doute, comme il l'avait dit tout d'abord, la conscience de ce qui est extravagant et la raison ne peuvent se séparer l'une de l'autre, et, si l'on reconnaît que l'on délire, on fait par cela même acte de raison. Mais il peut arriver aussi, et il arrive que l'individu ait conscience de ses idées délirantes. Dans ce cas la folie se présente sous un jour spécial: il y a dédoublement de l'intelligence, et c'est ce dédoublement qui fait la folie. Une partie de l'individu, la partie consciente, assiste en spectateur raisonnable

■[. Annuli'H nr'd'u ()-p.s!/rli()l()(iiii((cs, l.S)(). loin,' IIJ. |i. | lit. — Soci'il'! médicn-psydi.oloijiqne. — Diacassion sur J:i folie avec

COHScirncc.

i)E LA CONSCIEiS'GE DE SOI. 17?

aux conceptions délirantes qui se produisent dans Fautre partie, comme sans son concours.

Quoi qu'il en soit, il est certain que des aliénés qui ont conscience d'eux-mêmes et de leur état sont néanmoins de véritables aliénés. Du reste, à défaut d'arguments, les faits sont là pour en donner la preuve.

L'étude dogmatique de la folie dite avec conscience doit porter sur les formes de maladie mentale où la conscience de soi conserve habituellement une place importante. M. le D'' Ritti estime que l'on peut aujourd'hui, dans l'état actuel de la science, classer la folie avec conscience en trois groupes principaux, suivant qu'il y a lésion des fonctions intellectuelles, des sentiments ou émotions, et enfin des actes. Conformément à cette classification, il indique et décrit quatre formes morbides principales : le trouble des fonctions intellectuelles avec conscience, dans une forme de folie qui a reçu le nom de folie du doute avec délire du toucher: le trouble des sentiments ou émotions, dans V hypocondrie morale avec idées de suicide et dans Vagoraphobie ou peur des espaces ; et enfin le trouble des actes dans les impulsions homicides.

Au point de vue plus général où nous nous sommes placé, qui est de constater la persistance de l'état de conscience chez les aliénés, la classification indiquée par M. le D' Ritti est imparfaite et, si rationnelle qu'elle soit, elle ne nous aiderait pas à atteindre notre but.

Celle que nous adoptons est basée sur la notion plus ou moins complète que les aliénés ont d'eux-mêmes et de leur état, notion d'après laquelle nous distinguons les catégories suivantes :

Au premier degré se trouvent les aliénés qui ont conscience de leurs actes, qui peuvent même se rendre compte que ces actes sont bons ou mauvais, confor- ,mes ou contraires à la morale naturelle, mais qui n'ont aucune conscience de leur état morbide.

l.A l'.A18(h\ DANS J.A FOLIE.

Au second dogrû nous mettons les aliénés qui (jnt conscience que leur état est anormal, mais qui no comprennent pas, ou qui ne veulent pas admettre que cet état soit de la folie.

Bien que, dans les travaux publiés jusqu'ici sur rétat de conscience dans la folie, ces deux premières catégories n'aient été nullement indiquées, elles méritent cependant qu'on s'en occupe, car elles présentent d'une manière très notable l'appréciation de soi par l'individu lui-même.

La troisième catégorie d'aliénés avec conscience comprend des individus qui se rendent compte de leur état, de leurs actes, de leurs idées; qui, dans une certaine mesure, voient bien que leurs dispositions sont celles de la folie, mais qui cependant parlent et agissent comme s'ils ne le voj-aient pas.

La différence entre cette catégorie et la précédente réside, comme on le voit, dans cette particularité, que les uns ne veulent, à aucun degré, admettre qu'ils soient en état d'aliénation mentale, tandis que les autres comprennent que l'imputation de folie peut à bon droit leur être adressée. Malgré cela ils sont aussi complètement aliénés les uns que les autres.

La quatrième catégorie, l'une des plus intéressantes, comprend les malades qui ayant, à divers degrés, conscience de leur état morbide et de sa nature, s'y abandonnent, sont incapables de réagir, n'ont pas la volonté de le faire, ou bien sont impuissants à mettre leur volonté en œuvre.

Le dernier groupe ressemble beaucoup au précédent; mais les malades y sont, en outre, poussés invinciblement à des actes d'une gravité excepiionnello.

La classification que nous venons d'indiquer concerne les individus qui sont dans la période d'évolution de l'aliénation mentale, ceux dont la maladie est actuelle et bien confirmée. Mais nous ne serions pas complet si nous ne parlions de la conscience au début

et après la guérison de la folie. Il est, en effet, des individus qui se sentent devenir malades, qui comprennent qu'ils vont verser dans l'aliénation mentale. Il en est d'autres qui, guéris, rendus à la raison, conservent le souvenir de leur état passé et l'apprécient tel qu'il était réellement. Les uns et les autres appartiennent, à certains égards, à la catégorie des aliénés avec conscience et nous devons signaler les particularités qui les concernent.

Notre étude sur la conscience de soi dans la folie suivra donc successivement la conscience au début, pendant l'évolution, et après la guérison de la maladie mentale. Les faits vont nous permettre de justifier notre classification. En tout cas, nous ne devons pas perdre de vue, dans l'examen de ces faits, qu'un individu peut être à la fois délirant et conscient, raisonnable et déraisonnable, et que ce qui manque de raison, ce qui existe de délire, suffisent pour constituer sa folie, pour faire qu'il soit aliéné.

I 1. De la conscience de soi cm début de la folie.

Il est assez commun de rencontrer des individus qui, au début d'une maladie mentale, et déjà en puissance de maladie, comprennent qu'ils sont dans un état anormal. Ils sentent qu'ils sont l'objet de modifications intimes dans leur intelligence, dans leur caractèrcy dans leurs habitudes, dans leurs sentiments affectifs, dans leurs dispositions, générales. Un certain nombre d'entre eux ont l'idée qu'ils peuvent devenir aliénés; mais les autres ne s'en rendent aucun compte et n'en ont pas la pensée.

M. le D'" Falret a parlé ainsi de ceux qui sont dans le premier cas : « L'aliéné, chez lequel surgissent involontairement des séries d'idées jusque-là inconnues pour lui, des dispositions sentimentales nouvelles, ou

LA RAISON 1)ANS La FULIL.

des impulsions instinctives qui le poussent dans des directions diflerentes, reste longtemps indécis et tiraillé au milieu de ses entraînements divers. 11 est comme surpris de ce monde nouveau dans lequel il a pénétré à son insu et qui l'absorbe malgré lui. Il s'étonne et s'afflige de cette métamorphose, dont il a en grande partie conscience. Il se livre dans son lur

intérieur à une lutte des plus pénibles Il craint

lui-même de succomber dans la lutte et de devenir aliéné'. >>

M. le D'' Ach. Foville a dit à son tour : « Souvent les malades, au début de leur maladie, ont une certaine conscience de leur état; ils sentent que l'équilibre de leurs facultés se perd, et ils se demaiident avec effroi s'ils ne vont pas devenir fous 2. »

Les deux faits suivants, que nous avons observés, sont des exemples de cette sorte de conscience au début d'une maladie mentale.

M. T..., âgé de trente-sept ans, vint nous consulter sur des troubles intellectuels qu'il éprouvait depuis ({uelque temps; il sentait de l'obnubilation dans ses facultés d'esprit. Directeur de la succursale d'un grand établissement financier, il était, par sa position, obligé souvent de rédiger des rapports où les questions d'affaires et les chiffres tenaient une grande place. Jusque-là il avait toujours" eu une facilité extrême à faire sa besogne; il faisait promptement des rapports clairs et bien coordonnés, qui lui avaient acquis l'estime de son administration. Il était façonné à se jouer avec les chiffres, et si nombreux, si compliqués qu'ils fussent, il en tirait toujours facilement les solutions qu'on en pouvait attendre.

1. Annales yjiédico-jisi/cJtologiqi/t's, IStiO, p.. 95. — Discussion sur la folie raisonnanle.

2. Ach. Foville fils, Foue, Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique, toine XV, p. 238. Paris, .T.-B. Baillière.

DE LA CONSCIENCE DE SOI. Ib'l

Au moment où il vint nous consulter, il se préoccupait de ce que, depuis un mois environ, ses idées étaient lentes, confuses ; elles lui écliappaient facilement ; il ne pouvait plus les coordonner entre elles. La confection d'un rapport, même court, lui donnait beaucoup de mal ; il était obligé de se relire fréquemment et ne pouvait arriver au bout de son travail qu'en relisant plusieurs fois de suite ce qu'il venait d'écrire à l'instant même. Une addition de douze à quinze nombres était pour lui une grosse affaire; il avait toutes les peines du monde à l'achever et s'apercevait à chaque instant qu'il y faisait des erreurs.

Il éprouvait encore une autre impression fréquente au début de quelques maladies cérébrales : il lui semblait qu'il avait la tête complètement vide et qu'il n'en pouvait tirer aucune idée.

A ces phénomènes morbides s'ajoutait une insomnie persistante qui aggravait encore le malaise.

Enfin, ce qui expliquait que M. T... fût venu nous consulter, c'est que, comme il le disait, il se sentait devenir fou, et que cette idée achevait de le troubler.

Notre examen nous fît reconnaître le début d'une paralysie générale, déjà caractérisée physiquement par l'inégalité pupillaire et le tremblement fibrillaire de la langue.

Nous étant efforcé de rassurer le malade et de lui donner le change sur son état véritable, nous lui conseillâmes un traitement assez énergique, basé surtout sur l'emploi combiné des purgatifs et de la révulsion, mais qui fut, .comme nous le craignions, sans résultat.

Deux mois plus tard, on amenait en toute hâte M. T. . . dans notre maison de santé ; il était tombé dans une excitation maniaque violente, avec délire ambitieux, et sa fureur ne connaissait pas de bornes.

Lamtiladie suivit son cours, et M. T... a succombé récemment.

Nous venons d'être consulté pour un jeune homme

l'A HAISOX J)A.\S J,A FOLIK.

de dix-iicul'ans qui est atteint de Iblie maniaque simple. Ou nous a raconté ce qui suit sur les débuts de sa maladie :

Ce jeune homme, arrivé presque au terme de ses classes sans avoir beaucoup travaillé, fut pris tout à coup du désir de comljler activement les lacunes de son instruction. 11 voulut d'abord se mettre en mesure d'obtenir le diplôme de bachelier, et il se livra avec ardeur à l'étude, mais, toutefois, sans que l'on pût dire qu'il y mît de l'exagération. Il travaillait ainsi depuis trois, mois environ, content de lui, donnant satisfaction à ses maîtres, et paraissant en bonne voie pour réparer le temps perdu. Jusqu'à ce moment, il avait eu l'esprit libre et une facilité assez grande pour le travail.

Mais, presque inopinément, ces dispositions changèrent. Le jeune homme perdit d'abord la mémoire; il ne parvint plus à graver dans son souvenir les matières qu'il avait à étudier. Il ne pouvait même plus retenir deux lignes de prose ou le moindre distique. En mémo temps, il lui sembla que le vide se faisait dans ses idées, il ne pouvait plus rien y coordonner. Malgré ses efforts, son travail était devenu infructueux, inutile.

Il eut pleinement conscience de ce qu'il éprouvait et en rendit complètement compte au directeur du pensionnat, à qui il confia un jour sa crainte de devenir fou. On chercha à le tranquilliser. On lui fit prendn^ du repos. Mais l'abandon de l'étude ne lui rendit pas la netteté des idées ni la mémoire. Il ne tarda pas à tomber dans l'abattement et manifesta .des idées do désespoir. Alors, il dut rentrer dans sa famille; il y était à peine' depuis un mois que survint, comme nous l'avons dit, le délire maniaque.

Une question qu'il serait intéressant de résou(hv est de savoir si tous les individus qui deviennent ali(>)i(\s peuvent en avoir conscience, ou si cette aptitude esi réservée d'une part à des individus qui ont l'habitude

de s'étudier eux-mêmes, de réfléchir à ce quMls éprouvent, et qui sont assez intelligents pour le faire avec fruit; d'autre part à des individus qui, ayant eu roccasion d'observer chez autrui le développement de raliénation mentale, ou ayant eux-mêmes été précédemment aliénés, peuvent comparer ce qu'ils éprouvent avec ce qui s'est produit dans l'une ou l'autre de ces circonstances.

Il est aisé de comprendre que l'expérience acquise dans ces derniers cas rende plus facile l'exercice de la conscience au début d'une maladie mentale.^ C'est ce qui est arrivé pour la personne qui fait l'objet de l'observation suivante :

M"*' de X... a versé dans la folie vers l'âge de quarante ans. Elle est flUe et sœur d'aliénés ; sa mère et une de ses sœurs, plus jeune qu'elle, sont mortes en état de maladie mentale; un de ses frères, âgé de trente ans, est, depuis une dizaine d'années, atteint de' délire des persécutions avec hallucinations. A l'âge de trente-huit ans environ, la personne dont il s'agit s'est aperçue que son moral se modifiait profondément : de gaie elle devenait triste ; au lieu d'être expansive, elle devenait morose; au lieu d'être active, elle était indolente et indifférente. Puis, elle a éprouvé du vague dans • les idées, un sentiment d'inquiétude générale et indéfinissable, et enfin elle a été prise de scrupules qu'ellemême qualifiait de ridicules et d'exagérés. Pendant toute cette période d'environ deux années, elle a constamment eu le sentiment très net qu'elle devenait aliénée comme. les autres perso^mes de sa famille; elle a fait quelques efi'orts pour réagir. Elle s'apercevait, comme elle l'a dit à maintes reprises, que la folie survenait chez elle de la même façon qu'elle était survenue chez sa mère et chez sa sœur, qui avaient passé par une période semblable à la sienne avant de perdre complètement la raison. Non contente de l'effort moral qu'elle tentait d'opposer à Ui maladie, elle sollicita et suivit

LA RAISOX DANS lA POLIR.

assidûment un traitement pliysique. La prédisposition l'emporta et la folie finitpar se déclarer complètement, consistant- en une lypémanie mélancolique, avec idées' de damnation, préoccupations délirantes sur la chasteté, et idées de suicide. A cette période, la conscience fut complètement obscurcie.

La conscience que cette malade avait du début de sa' folie, en se comparant à ce que sa mère et sa sœur avaient été, s'appuyait évidemment sur cette comparaison même.

^ Griesinger a signalé l'état de conscience, au début d'un accès de folie, chez des individus qui avaient eu déjà d'autres accès. Il le signale spécialement au sujet de la manie. « Les individus, dit-il, qui ont eu déjà antérieurement un accès de manie, disent souvent euxmêmes qu'ils vont avoir une rechute; ils demandent qu'on les surveille et qu'on les éloigne alors de leur entourage habituel^ »

C'est la comparaison de leur état actuel avec l'état par lequel ils ont passé antérieurement qui fait que ces malades ont conscience de la nouvelle invasion de la folie.

Il peut en être de même au début de formes morbides différentes de la folie maniaque. En voici un exemple qui concerne un lypémaniaque halluciné :

M. A..., employé des contributions indirectes, a été interné une première fois dans notre maison de santé en 1858. Le certificat de quinzaine, fait par le D-" Délaye, porte que M. A... était atteint de lypémanie avec hallucinations de l'ouïe et qu'il était dominé par des préoccupations religieuses. Malheureusement le dossier de ce malade ne contient aucun autre renseignement pour cette époque; le registre ajoute seulement que, dix ans plus tard, M. A... put rentrer dans sa

1. (Iricsiiiger. Traité dea maladies mentales, \vAi\\\\[ \rM- W I)'- Doninic. p. 928. Paris, A. n,^l:ihayo. 180").

DE LA CONSCIENCE DE SOI. IcO

famille, sinon guéri , au moins trèa notablement amélioré.

Les renseignements que nous avons recueillis nous ont appris que l'amélioration se maintint après le retour dans la famille. M. A... put vivre au milieu cle ses frères et sœurs sans manifester, à aucun degré, les signes de trouble d'esprit que naguère il avait présentés. Lui-même se trouvait bien et disait ne pas ressentir ce qu'il avait autrefois éprouvé.

Mais, quelques années plus tard, il recommença à se sentir malade; il dit qu'il se trouvait dans l'état où il était lors de son premier internement; que les hallucinations recommençaient, ef que même il se laissait aller à l'idée de tuer certaines personnes que son délire le portait à considérer comme ennemies de sa famille, et particulièrement de ses sœurs. Ne se trouvant pas suffisamment maître de lui, il demanda à être interné de nouveau ; il pria son frère de remplir les formalités nécessaires et vint sans difficulté se présenter dans la maison de santé en 1875. Depuis lors, son état de maladie s'est confirmé, avec tous les caractères qu'il avait pendant la première crise. M. A... est obsédé par des hallucinations ; il a des terreurs^ religieuses. Il se croit indigne de pénétrer dans une église, et même de prier dans l'intérieur d'une habitation. Gomme il est pieux, il ne néglige pas ses prières, mais les fait dehors, au pied des arbres, ou sous un promenoir quand il pleut.

A une époque où il paraissait plus calme, sa famille lui a offert de le reprendre près d'elle; il s'y est refusé. Par contre, dans certaines périodes où il est plus fortement obsédé par les hallucinations ou les idées délirantes, il demande sa sortie, alors qu'il n'est nullement opportun do la lui accorder.

A ces cas de rechute véritable dans les maladies mentales, nous pouvons assimiler, dans une certaine mesure, le retour des accès, soit dans la folie intor-

mittente, soit clans la Iblie à formes alternes. Chaque accès nouveau constitue une sorte de rechute. Or, il arrive souvent que les malades atteints de ces formes de folie ont conscience de l'état, soit maniaque, soit mélancolique, où ils vont tomber de nouveau.

J.-P. Falret, dans son mémoire sur la folie circulaire, dit au sujet du stade mélancolique : « Il est des ma' lades qui exercent assez d'empire sur eux-mêmes pour ne pas laisser apparaître le trouble de leur intelligence, qui peut d'ailleurs n'avoir lieu que momentanément! Ils dissimulent quelques idées délirantes qui leur restent encore de la période d'exaltation, ou quelques autres qui commencent à poindre et indiquent l'imminence de la période de dépression ^ »

Nous avons observé, à plusieurs reprises, l'état de conscience au début de l'accès maniaque chez un de nos malades atteint de folie à formes alternes.

Ce malade, M. B..., est actuellement interné pour la vingt-troisième fois. Son premier internement remonte à l'année 1852. C'était surtout au moment des périodes d'excitation maniaque qu'on devait le priver de sa liberté, parce qu'alors il devenait un fléau pour la petite ville , où il demeurait. Il n'y avait pas de malices, de mauvais tours, de méchancetés qu'il n'exécutât, et par ses propos, ses discours, il mettait la moitié de la population en hostilité contre l'autre. Il se livrait, en outre, à des actes d'immoralité accomplis avec une hardiesse extrême. Cependant il ne fut pas interné cà chacun de ses accès maniaques ; de 1852 à 1875, date de son dernier internement, il en avait eu bien plus de vingt-trois, mais un certain nombre d'entre eux n'avaient pas donné lieu à des faits aussi déplorables que ceux dont nous venons de parler. Or M. B... se rendait souvent compte de ce qu'il

i. J.-P. Fiilrel, Leçons sitr le.t maladies mentales, p. 'aST). P:iris, .T.-B. BnillkH-e, 1862.

•Ulait revenir à l'état crexcitation ; il. avait conscience de ce qu'il faisait et des animosités qu'il soulevait contre lui, et plusieurs fois il lui est arrivé de dire à sa mere, avec laquelle il vivait :

« Mérotte, nous devons aller à Toulouse. »

La mère comprenait, se mettait en mesure d'amener son fils à la maison de santé. Il s'y prêtait parfaitement, et même, en plusieurs circonstances, arrivé à la gare du chemin de fer, il se chargeait d'aller demander les billets, en prenait un d'aller et retour pour sa mère, et un simple pour lui.

Le même malade a aussi quelquefois conscience de l'invasion de la période de dépression, où il paraît d'habitude extrêmement malheureux. Dernièrement il nous disait, au commencement d'une de ces périodes : «Oh! monsieur, que c'est triste de devenir comme cela! » Et comme nous insistions pour savoir de lui ce qu'il entendait par ces paroles, il nous regarda d'un air navré et nous dit simplement : « Tous le savez bien ! » '

Nous avons assez parlé de l'état de conscience au début de la folie; nous allons maintenant examiner les manifestations les plus variées et les plus complexes de cet état, celles qui se produisent au cours même des maladies mentales.

§ II. De la, conscience de soi dans le cours de la folie.

La classification dont nous avons indiqué précédemment les bases repose sur des caractères qui nous paraissent assez nettement tranchés. Du reste, comme nous l'avons dit, les faits doivent la justifier. Nous devons faire remarquer que les exemples produits ne peuvent être tous rangés exclusivement dans telle ou telle catégorie. Il peut fort bien arriver que, chez

le môme aliéné, la conscience de soi se manifeste de différentes manières ; si bien que l'individu puisse être mis successivement dans plusieurs catégories différentes, -selon l'époque et la diversité de son état de maladie. Autant que possible cependant, nous n'avons pris comme exemples que des faits se rapportant, d'une matière spéciale, au groupe que que nous avions à présenter.

^A. Le premier groupe comprend les aliénés qui n'ont conscience que de leurs actes, sans avoir aucunement conscience de leur état. Un grand nombre d'aliénés ont ce genre de conscience, qui se confond en grande partie avec la persistance pure et simple de l'intelligence. Ils peuvent à la fois se rendre compte de ce qu'ils font, et indiquer les idées auxquelles ils obéissent; mais dominés absolument par la maladie mentale, ils ne soupçonnent aucunement qu'ils sont aliénés.

Bien qu'il compte beaucoup d'individus, ce groupe n'a qu'une faible importance. Un seul exemple "suffira donc ; il concerne une malade soumise à l'observation médico-légale du D'' Lafitte, et dont voici l'histoire en abrégé :

Le 26 janvier 1877, vers six heures du matin, la nommée E..., femme D..., se présentait au concierge de la maison d'arrêt de Rennes en lui disant qu'elle venait se livrer elle-même à la justice parce que, la veille au soir, vers six heures, elle avait noyé ses deux enfants. Étonné d'une démarche aussi insolite, à une heure aussi matinale, celui-ci, croyant avoir affaire à une femme qui n'avait pas sa raison, l'invita, pour s'en débarrasser, à s'adresser à la gendarmerie qui occupe justement la maison voisine.' Suivant cet avis, D... se fit conduire devant le brigadier, et lui fit la déclara- ' tion suivante :

« Hier soir, vers trois heures, j'ai quitté le domicile

BE Lk CONSCIENCE DE SOI. lô^

lie mon mari... J'emmenai avec moi mes deux petits garçons, âgés l'un de trois ans et demi, l'autre de deux

ans et demi Arrivés sur le pont, nous avons pris

la rive droite du canal, et, comme depuis longtemps l'idée de noyer mes enfants me poursuivait, j'eus la pensée de mettre mon projet à exécution. Pour cela j'attendis que le jour fût plus avancé; puis... je descendis sur la berge du canal; je fis rouler alors mes deux enfants dans l'eau, et je m'en allai aussitôt; mais ayant entendu pousser des cris, j'ai supposé qu'on avait pu me voir, et, revenant sur mes pas, j'aperçus l'alné de mes enfants qui était parvenu à se retirer de l'eau et qui disait en pleurant : « J'ai perdu mon gâ- « teau dans l'eau, j'ai de l'eau plein mes souliers... » Je pris alors l'enfant dans mes bras et je le précipitai de nouveau dans le canal. Gomme il faisait des efforts pour regagner la rive, je le repoussai dans l'eau, et il disparut. — Je continuai alors mon chemin... Ne voulant pas rentrer chez moi, j'ai passé la nuit dans les champs... et je viens ce matin vous déclarer mon crime, pour que vous me mettiez en prison, et que je

subisse la peine que j'ai méritée »

La femme D... fut conduite sur le théâtre du crime. Elle indiqua avec le plus grand sang froid et le plus grand calme l'endroit où elle avait fait rouler ses enfants dans le canal, et, plus loin, l'endroit où elle avait

rejeté l'ainé

On chercha les enfants, on les mit sous les yeux de cette femme qui ne manifesta pas la moindre émotion.

Interrogée sur les motifs qui avaient pu la déterminera leur donner la mort, elle répondit. qu'en le faisant elle avait espéré les soustraire aux malheurs dont elle était victime elle-même, et qu'elle avait pensé qu'ils seraient plus heureux au ciel; elle ajouta qu'il y avait déjà longtemps qu'elle était poursuivie par l'idée de noyer ses enfants; qu'elle en avait fait l'aveu à son

mari... et que le jour même elle avait dit à sa sœur et à une autre personne son iiitention à cet égard.

Cette femme appartenait à une famille de fous. Elle même avait été d'un esprit assez sain jusqu'au milieu de sa dernière grossesse, la cinquième. On avait aloi s vu changer son caractère ; elle était devenue triste ci paraissait préoccupée. D'afi'ectueuse et bonne qu'eli<' était précédemment, on la vit devenir acariâtre et irritable. On constata qu'avant et surtout après l'accouchement sa tristesse et ses préoccupations semblèrent augmenter. Elle qui soignait bien ses enfants et- lr> aimait beaucoup, s'était mise à les négliger. Elle n'avait de goût pour rien, se montrait inquiète, mécontente de tout ; son activité naturelle avait fait place ii une sorte de torpeur; elle voulait passer au lit des journées entières, ce qui était contraire à ses habitudes. Elle se mit alors à manifester, sans motif, des sentiments de désespoir, des idées de suicide et d'homicide. D'un autre côté, on constata des troubles d'ordre physique, des maux de tête, de l'insomnie, quelques accès d'exaltation. Tous ces phénomènes, rapprochés des prédispositions héréditaires de la femme E. D... et de la manière dont elle avait accompli son crime..., firent reconnaître un état de maladie mentale certaine, la lypémanie d'origine puerpérale.

E. D... était irresponsable; elle fut l'objet d'une ordonnance de non-lieu et séquestrée à l'asile d'aliénés de Rennes ^

Ainsi cette femme avait conscience de ses actes et des idées auxquelles elle obéissait. Elle comprenait jusqu'à un certain point que ces idées étaient coupables et mauvaises. Mais, bien qu'elle eût fait connaître ses intentions, elle n'eut à aucun moment la pensée de réagir. Elle ne comprit pas qu'elle était dans un état

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