‹ La raison dans la folieChapitre 36 sur 84 · Annales médico-psijcholoffiqiies^ 1878i · texte numérisé non relu

Annales médico-psijcholoffiqiies^ 1878i

(l'esprit anormal, et n'avait réellement conscience que de ses actes.

B. Le second groupe comprend les aliénés qui ont conscience d'être dans un état anormal, mais qui^ ne veulent pas ou ne peuvent pas admettre que cet état soit de la folie.

Les aliénés de ce genre sont nombreux, et l'on peut en trouver des exemples dans presque toutes les formes de maladie mentale, principalement dans les états où, suivant l'expression admise, le délire est partiel.

« Beaucoup d'aliénés, dit Morel, conservent comme l'on sait la puissance de raisonner même leur délire ; mais ils n'ont pas conscience d'être aliénés, ce qui est différent. Aliénés ! ils ne le sont pas à leur point de vue; ils ne veulent pas l'être. Ils regardent la dénomination de folie, que nous leur infligeons, comme une souveraine injure ^ »

Le D'' Billod s'exprime ainsi sur le même sujet :

« Il est une catégorie de malades qui ont la conscience d'éprouver quelque chose d'extraordinaire, d'insolite; mais qui, au lieu de rattacher ce qu'ils éprouvent à un état maladif, en font l'objet d'mie interprétation délirante, et fournissent de leurs hallucinations une explication qui se rattache au délire lui-même. Il n'est pas rare, par exemple, d'entendre des malades, après avoir rendu compte de leurs idées de persécutions et de leurs hallucinations, s'exprimer ainsi : « Il « faut que j'aie la tête bien forte pour qu'elle ait ré- « sisté à tous ces tourments et pour que je n'en sois « pas devenu fou ou folle. »

« On prétend que je suis folle, me dit un jour une

1. Annales métUco-psydiolo(jiques , 1870, tome 1, p. 115; Société médico-psychologique ; Discussion sit)' la folie aveo conscience.

« aliénée; ah ! bien oui ! (bile, il y a loiigtemps que je « le serais devenue si je n'avais eu la tête aussi so-' « lide, car c'est là justement ce que veulent mes en- « nemis, et ils font tout pour en venir là ! » « Une ancienne religieuse, afléctée d'un délire partiel systématisé, avec prédominance d'idées de persécutions, dont les agents ne seraient autres que les religieuses "formées en société qu'elle qualifie de pectorale, disait, après avoir exposé tout le système de machinations, d'intrigues, dont elle croit être victime: « Si je n'avais pas été protégée par la Providence, j'en « serais devenue folle; mais heureusement j'ai pu ré- « sister jusqu'à présent à toutes les menées de leur « politique religieuse ^ »

Au premier rang des états morbides avec délire plus ou moins généralisé, dans lesquels les aliénés conservent souvent le genre de conscience dont nous nous occupons actuellement, se trouvent la lypémanie et ses variétés, le délire mélancolique, le délire hypocondriaque, etc. Un grand nombre de lypémaniaques ont pleine conscience de ce qu'ils éprouvent, mais ils ne se doutent pas qu'ils soient aliénés. Presque tous protestent énergiquement contre l'imputation de folie, voire même simplement contre l'imputation de maladie qu'ils entendent formuler à leur égard. Ils ne se sentent nullement malades et n'imaginent pas que ce qu'ils éprouvent soit anormal. Ils savent analyser minutieusement toutes leurs impressions, mais ils regardent comme équivalentes celles qui sont réelles et celles qui sont purement imaginaires.

Ces dispositions sont encore plus marquées, en quelque sorte, chez une catégorie de malades qui, d'une certaine manière, se rapprochent des lypémaniaques; ce sont les individus atteints du délire de persécu-

1. Billot! , Des maladies mentales cl nerveuses, tome I, p. 492.

DE LA CUNSCIEKGK DK SOI. 193

tions. Il n'en est pas qui sachent plus parfaitement se rendre compte de ce qu'ils éprouvent ; ils saisissent la trace des moindres phénomènes qui se produisent en eux-mêmes ; ils s'en souviennent, ils les coordonnent ensemble, et c'est de cette coordination, parfaitement consciente, que surgit quelquefois la systématisation de leur délire. Mais dites-leur que tous ces phénomènes sont de la maladie; s'ils ne s'en irritent pas, ils vous prendront en pitié, ou vous traiteront d'aveugles et d'ignorants, incapables de voir ce qui doit, d'après eux, ne pouvoir échapper à personne.

■ Un de nos pensionnaires, homme instruit, qui présente à un haut degré les signes du délire des persécutions, possède nettement cette forme de conscience. 11 a des troubles variés de la sensibilité générale, il est très halluciné, et a des idées délirantes qui sont d'une extrême précision. Gomme il est très expansif et qu'il ne cache rien de ce qu'il éprouve, on peut aisément suivre le développement de ses idées. Il a cru d'abord qu'il était soumis au magnétisme et à l'électricité. Puis, ayant lu divers travaux sur l'hypnotisme, il a, comme il le dit, reconnu son erreur, et ne doute plus maintenant qu'il ne soit la victime de riiypnotisme et des suggestions mentales.

Jusqu'à ces derniers mois il vivait seul, à Toulouse, où sa maladie a commencé. Là, il ne savait à quoi attribuer tout ce qu'il éprouvait, et n'en rejetait la responsabilité sur personne. Il eut l'occasion de s'en aller dans une autre ville de la région, d'où il était originaire et où demeurait sa famille.

Il ne se doutait pas, dit-il, que ce voyage allait lui apporter la révélation des mystères dont il commençait à être victime. Dans sa ville natale, en efl^t, il reconnut bientôt que l'hypnotisme par le(j[uel il se sentait dominé était provoqué par des personnes qu'il croyait do ses amis, notamment par le maire- de la ville. C'était celui-ci qui lui suggérait loiitos ses idées, et

lui en donnait ainsi de très désagi'éables. On lui sujLrg'érait que sa personne tombait en décomposition, qu'il exhalait de mauvaises odeurs. On lui sugg('rait ({u'ojj l'empoisonnait, et que, par contre coup, il répandait le poison autour de lui. A ces sugg-estions s'ajoutaient des voix, qui venaient de partout, et répétaient au malade des mots obscènes. Maintes ibis il s'était précipité avec colère contre l'endroit d'où partaient ces voix; mais ses ennemis, plus habiles que lui, avaient pu s'esquiver avant qu'il ne les eût atteints.

Finalement, il crut devoir s'en prendre directement à celui qu'il regardait comme l'instigateur de ce système de persécutions, et son attitude devint si menaçante qu'on dut l'interner.

Il s'est plaint depuis lors d'être victime d'un inlauH' guet-apens. On l'a, dit-il, renfermé parmi des fous, alors qu'il n'est pas fou lui-même.

Un jour que nous cherchions à le convaincre, non pas qu'il est aliéné, mais que tous ces phénomènes de magnétisme, d'hypnotisme, et que beaucoup d'autres sensations bizarres dont il soufire sont des impressions dues à un état de maladie, à des troubles de la sensibilité générale, il s'est mis en colère. « Est-ce' que vous vous f... de moi? nous a-t-il dit. Je vois où vous voulez en venir. Vous voulez me faire croire que je suis fou comme les autres ! »

Nous devons observer d'ailleurs qu'il est de l'essence même du délire de persécutions que la conscience s'y conserve; si elle y faisait défaut, la maladie ne pourrait suivre une longue- évolution et tournerait à la démence.

« Lorsque le délire tend, dit Lasègue, à se concentrer sur une pensée fixe, le malade commence par la poser avec une certaine réserve. Il hésite, il exprime de lui-même son doute; il demande si, à défaut de l'explication qu'il se donne à lui-même, on en trouverait une autre qui rendit compte des épi-ouves aiix(|uelles il est

soumis. J'ai cru, dit-il, (ju'on m'en voulait, mais jo n'ai pas de preuves ; je me suis démontré l'absurdité do mon opinion. Donnez-moi une meilleure raison, je suis prêt à l'accepter

« Il est hors de doute que l'aliéné éprouve d'abord un malaise indéfinissable, mais qui ne ressemble en .rien à l'inquiétude la plus vive dont se plaignent les gens en santé. C'est ainsi qu'au début de maladies graves, nous ressentons des symptômes impossibles à décrire, mais qui nous font pressentir l'invasion d'une afiection sérieuse. Les malades habitués à l'observation d'eux-mêmes expriment souvent, par des comparaisons frappantes, la singulière impression que causent ces prodromes

« Provoqué par des faits qui mériteraient presque le nom de taquineries, le délire ne s'accompagne pas de grands troubles du sentiment. Vous voyez des aliénés, ainsi persécutés, fuyant de maison en maison, fatiguant les magistrats, les autorités de tout ordre, de leurs plaintes interminables, et qui conservent encore

une certaine égalité d'humeur L'aliéné n'a pris

garde qu'à sa sensation maladive; elle seule le préoccupe, elle seule le pousse à la recherche des causes...

« S'il est vrai que le délire ait son origine dans des émotions toutes personnelles, et sans équivalent durant la santé, on comprend combien peu les conseils raisonnables auront d'influence. Vous ne serez jamais dans le vrai pour le malade, quand, jugeant avec votre bon sens, vous traiterez de niaiseries ce qui le tourmente à un tel degré. Le médecin et l'aliéné ne vivent pas dans le même monde; l'un parle de ce qu'il sent et l'autre de ce qui est'. »

Si l'aliéné persécuté peut aussi complètement s'étudier lui-même, s'il peut analyser à ce point ses im-

I . LusègiiH, Eludes médicales, loiue ], )). 5'j(i. Pai'is ; As.se-' lin, IHSO.

J..V RAISON DANS lA FULlK.

pressions et en tirer les conséquences que comporte son délire, c'est évidemment qu'il a conscience de luimême; mais comme il refuse absolument d'admettre qu'il se trompe dans ses appréciations, qu'il refuse d'admettre qu'il est malade, il est un des exemples les plus caractéristiques du genre de folie avec conscience ([ue nous venons d'envisager.

Les catégories dont nous allons maintenant nous occuper sont celles à qui Ton peut, avec plus d'exactitude encore, attribuer la qualification de folie avec conscience.

C. Notre troisième groupe comprend les aliénés qui se rendent compte de leur état, de leurs actes, de leurs idées; qui, à divers degrés, comprennent que leurs dispositions sont celles de la folie, qui vont jusqu'à reconnaître qu'ils peuvent passer pour fous, .mais qui cependant ne se rendent pas compte nettement qu'ils sont de vrais aliénés. Ils ont des idées délirantes, qu'ils connaissent et comprennent; mais ils en subissent, l'influence comme s'ils n'en comprenaient pas la nature. Quel(|ues-uns, comme un malade dont nous parlerons plus loin, conviennent que dans ce qu'ils éprouvent il y a de la folie, mais veulent démontrer que c'est une folie artificielle, résultat de pratiques auxquelles ils ne peuvent se soustraire, et qui n'ont d'autre but que d'entretenir en eux des dispositions propres à les faire passer pour aliénés.

L'état de conscience, chez ces individus, est assurément complexe, ou, pour mieux dire, ils ont un mélange véritable de conscience et d'inconscience. Ils sont conscients en ce qu'ils comprennent que leurs idées sont déraisonnables, qu'elles ont les caractères de la folie ; mais ils sont inconscients en ce que, sous leur influence, ils parlent et agissent comme s'ils ne le conqirenaient pas.

{';'('s( an groupe actuel de malades qu'appartient un

DE LA tm■SCIE^-CE DE SOI. '107

aliéné dont le D'' BiUod a rapporté sommairement l'histoire'.

Cet individu, pensionnaire do Tasile deA aucluse, affecté d'un délire de persécution avec hallucinations et illusions de Touïe, paraissait convaincu de la^ réalité de ses conceptions délirantes; il se croyait réellement persécuté, et cependant il disait en même temps qu'il croyait bien être malade.

Parmi les observations que nous avons recueillies nous-mème, nous en trouvons deux qui nous semblent présenter pleinement les caractères propres à cette catégorie d'aliénés avec conscience. La première concerne un cas de lypémanie avec hallucinations ; la seconde, un cas de délire de persécutions.

M""> X..., âgée de cinquante ans, est entrée récemment dans la Maison de santé, où se trouvait déjà son frère, atteint de paralysie générale. Elle est malade depuis plusieurs années déjà; mais sa maladie ne s'est développée que lentement. Elle a commencé par éprouver des scrupules de toute sorte, dont la plupart étaient sans importance. Elle se demandait sans cesse si elle avait bien rempli ses obligations quotidiennes, si elle avait donné à son père et à sa mère des soins assez attentifs, si elle affectionnait comme elle le devait les membres de sa famille. A force de s'interroger de la sorte, sans pouvoir se donner des réponses satisfaisantes, elle finit par tomber dans l'inquiétude et l'abattement. Alors survinrent dos scrupules i-oligieux. Elle eut l'idée qu'elle avait fait de mauvaises confessions, qu'elle n'avait peut-être pas bien rempli ses autres devoirs de piété. I^ientôt elle fut dominée par ses idées au point de ne plus penser à autre chose, de ne plus parler d'autre chose. Depuis un an, l'état de mnindie s'est aggravé. Il est survenu d'abord des

p. V.r/. l'iivi^;, (i. Miissoii.

^■"^ l'A RAISO.X DANS I,A I-'OLIM.

hallucinatiuiis de l'ouïe. M"«X... a cru eut(.'julro qu'on lui disait qu'elle était damnée, qu'on lui reprochait de s'être livrée dans de mauvais lieux, d'avoir lait des actes infâmes. Elle eut aussi quelques hallucinations de la vue. Elle crut que sa honte avait jvjailli sur les siens, que l'un de ses frères avait été tii<', et elle s'imagina voir devant elle son cadavre sanglant. Ces idées, ces hallucinations l'exaltèrent au plus haut degré, et l'amenèrent à faire plusieurs tentatives de suicide. Il fallut l'interner.

Depuis deux ans environ que M"« X... nous est confiée, nous l'avons vue passer par des alternatives fréquemment répétées de calme et d'excitation.

Dans les moments de calme, elle se tient hahituellement à l'écart, visiblement occupée à suivre ses idées ordinaires. On ne peut l'aborder sans qu'elle commence une série de questions : « Mon frère est mort ? Vous me méprisez? ^'ous me crojTz coupable de toutes les infamies que l'on dit sur mon compte?» Et elle cherche à se disculper; elle dit que tous les propos qu'elle entend sont mensongers. Si l'on parait alors approuver ses paroles, elle change aussitôt le sens de son discours : « Yous dites cela pour me faire plaisir ; mais vous n'en croyez rien. » Si l'on se tait pendant qu'elle parle : «Yous vous taisez! s'écrîe-t-elle, voils avouez donc que vous me regardez èomme une infâme ! » Et l'instant d'après, si vous 'vous éloignez, elle vous suit, et témoigne combierf 'él'le se trouve malheureuse d'avoir toutes ces idéés, qui lui sont venues elle ne sait comment.

Les moments d'excitation sont terribles; ils surviennent presque subitement et exigent qu'on exerce sur la malade une surveillance incessante. Tout à coup elle se lève, le visage rouge, l'œil enflammé, ardent, les ti-aits animés; elle se précipite sur les personnes, cherche à les mordre, à les frapper; elle le fait nvec une véritable furie, et avec tant de force (pTun Jour.

ayant saisi a\-oc les dents le bras d'une religieuse qui lam-irdait, elle lui fit, malgré l'épaisseur des vêtements, une large morsure. D'autres fois, elle se précipite, tête baissée,'' contre les murs, s'efforçant de se meurtrir, ou bien encore elle se laboure le visage avec les ongles et s'arrache des poignées de cheveux. On est obligé de la surveiller de près et de la contenir constamment, car elle cherche tous les moyens possibles de se blesser, de se détruire, et sa violence est telle que quatre personnes ont grand'peine à la maîtriser.

Nous avons vu de ces scènes épouvantables durer des journées entières.

■ Souvent, pour mieux contenir la pauvre malade, pour la calmer en même temps, et aussi pour laisser prendre un peu de repos à ses gardiennes, nous l'avons tenue au bain plusieurs heures de suite. Pendant qu'elle y est et que l'exaltation persiste, elle est effrayante à voir, tant il y a de terreur empreinte sur son visage. Elle a très souvent des hallucinations de la vue, hallucinations terrifiantes, car ce sont des cadavres sanglants, surtout celui de son frère, c'est du sang répandu, c'est même la guillotine qu'elle croit voir se dresser devant elle pour son supplice.

Cette malheureuse demoiselle, qui normalement est d'un excellent naturel, une fois la crise passée, demande qu'on ait pitié d'elle, qu'on lui pardonne, et il lui est ■ souvent arrivé de nous dire, dans les moments où elle a conscience de son état : « Que je souffre, monsieur, d'avoir toutes ces idées; elles sont absurdes, déraisonnables, et vous devez sans doute dire que je suis folle. » Ainsi elle comprend fort bien que ses idées sont de la déraison ; elle en a assez pleinement conscience pour les apprécier comme il le faut; et cependant elle y croit comme si elles étaient vraies.

Notre seconde observation, qui présente un très grand nombre de particularités fort curieuses, mais dont nous ne ferons ressortirque celles qui nous intéres-

l'A RAISON DANS LA FOLIE.

sent actuellement, est encore plus probante que Tautre, parce que le malade a eu soin dV^crire et de préciser lui-même, par i-apport à son état de conscience, In nature de ses dispositions. Pour ce motif, il nous paraît utile de reproduire plusieurs extraits de ses volumineux écrits, dont nous avons conservé soit In copie, soit l'original.

Le malade, qui est un halluciné, plein d'idéps de persécution, est entièrement dominé par sa maladie, et il se conduit comme un véritable persécuté. Cependant il a entièrement conscience de ce qu'il éprouve et comprend, dans une large mesure, que c'est de la Iblio. Cette folie, d'après lui, est artificielle, elle lui est imposée par des procédés scientifiques qu'il supplie les magistrats de faire étudier et dévoiler, et dont il croit avoir compris la nature. 11 l'explique, en effet, par l'hypnotisme, dont il s'imagine subir l'influence dans des conditions spéciales. Il se compare lui-même à l'hypnotisé, qui a conscience .'de ce qu'on lui impose, des idées qu'on lui suggère, des actes qu'on lui demande de faire, qui les trouve absurdes ou désagréables, mais qui ne peut s'y soustraire.

Remarquons incidemment la disposition que les persécutés ont à rapporter leurs troubles sensoriels aux idées dominantes du moment ; naguère, ce qui agissait sur eux, c'était le magnétisme, puis l'électricité; maintenant c'est l'hypnotisme, dont on s'occupe tant partout. Nous avons observé, récemment, plusieurs persécutés qui se disaient ainsi hypnotisés ; mais les autres n'avaient pas conscience de leur état comme celui dont nous parlons.

M. D..., lorsqu'il est entré dans la maison do snntî'. était malade depuis plusieurs mois.

Dès le début, sa maladie s'est caractérisé)^ par d(>s idées de persécution. Il croyait que tout le monde s'occupait de lui d'une manière défavorable. Dans la villo où ses fonctions le relouaient, il changea plusieurs

DE LA CONSGIEKCE DE SOI. ^Ui

fois de restaurant et de domicile pour échapper aux persécutions dont il se croyait victime. 11 se figurait être épié constamment par un individu invisible qui pénétrait dans sa chambre, même la nuit, et qui voulait lui proposer d'entrer dans une association infâme.

Ces idées délirantes, s'aggravant de jour en jour, lui firent prendre la fuite. A ce moment, et pour plusieurs jours, il perdit assez complètement conscience de lui-même pour n'avoir pu rendre compte d'un véritable vagabondage auquel il s'est alors abandonné. Étant venu à Toulouse, il se rendit, en arrivant,^ chez sa mère. La première personne qu'il rencontra fut sa sœur, qu'il accusa d'être complice de ses persécuteurs et d'être, avec eux, une cause de déshonneur pour sa famille.

Il ne resta que peu d'instants à la maison, et commença alors, à travers la ville, une course folle qui dura jusqu'au lendemain matin.

Ses actes furent si extravagants que des agents de police l'arrêtèrent et, sur la demande de" sa famille, l'amenèrent à la Maison de santé.

Une fois interné, il continua de se croire poursuivi par le même individu qui le persécutait au dehors, et qu'il crut reconnaître dans ceux avec qui il se trouvait. Plein de défiance, il ne voulut entrer en communication avec personne. Quand nous cherchions à le faire parler, il se taisait. Sa défiance et son mutisme ont été si absolus que si nous avons bien connu son délire et ses dispositions d'esprit, c'est surtout grâce à ses écrits. Nous avons conservé en partie ceux qu'il adressait à sa mère, et nous avons obtenu de garder copie d'une partie de ceux qu'il adressait aux magistrats.

Dans les extraits que nous allons reproduire, on trouvera toutes les marques de la forme de folie avec conscience qui fait l'objet de nos considérations actuelles.

Le 14 février 1881, M. D... adressait à M. le procurour de la République le factum suivant, avec ce titre :

« Note sur le phénomène de quasi-somnambulisme imposé et opposé au pétitionnaire. »

« Physionomie générale. Depuis Je mois de janvier 1880, (ui a créé chez moi la faculté d'enregistrer pour ainsi dire, pend'anl mon sommeil, et sans -en avoir conscience, les sensations de rouie, du tact et de l'odorat, et de ne les percevoir à l'étal <hveille ou de sommeil qu'après un long intervalle dont j'ignoiv la durée.

« Mode d'exploUation. On s'est borné, en janvier 1880. à m'insinuer des railleries de goi\ts variés, dont on épiait de divers côtés la révélation; de janvier à juin, à emmagasiner, si je puis ainsi parler, des rêves destinés à indispo.ser contre moi des auditeurs subitement apostés.

« Prédispositions possiUes. Ennuis personnels intenses ayant après quelques cauchemars amené un sommeil bavard. Je ne serais pas surpris que, sans en avoir conscience, je puisse tenir une conversation pendant mon sommeil, et qu'ainsi il soit tro]» facile de déjouer par avance tous mes projets.

<ç Causes Quelques-uns de mes adversaires ont. par

voie d'allégorie (ils procèdent ainsi pour me dérouter plus facilement), corroboré mes sensations propres en m'indiquant . comme agent essentiel du phénomène, des frictions électriques sur toutes les parois du crâne

» Adjuvants

.(La note, qu'il serait trop long- de rejDroduire en entier, parle, dans ce paragraphe, de l'emploi occulte des anesthésiques, des aphrodisiaques, déterminant des impressions diverses; la dernière plirase est particulièrement curieuse :

« De fait, j'ai senti à l'occiput des papillcments pariétaux internes, et, cinq à six jours après mon arrestation, une affection violente qui m'a expliqué les expressions pitloiescpies iVaraignée dans le plafond et de cerveau en ébullition

« CireonUances particulières

(Ici, le malade, cherchant à analyser ses sensations, les rapporte à l'ingestion, faite à son insu, de drogues diverses : gaz hilarant, datura stramonium. opium.

sels d'antimoino ou craminonium, chromate de plomb; puis il ajoute :

u Par mou indifférence primitive, et plus tard par l'impossiliilité où l'on m'a réduit, je n'ai pas encore fait les expériences raisonnéps que je me propose, dès ma libération, sur les points

suivants ; • 1+ •

u Je puis percevoir, non sans fatigue, deux récits simultanés. « Les récits préparés avec quelque localité pour cadre, ne s'éveillent que dans cette localité, ainsi que j'ai pu le constater durant mon vovage, dont on n'avait pu prévoir la division. Il est même probable que j'ai pu laisser perdre ainsi bon nombre d'ignominies.

^> Comme c'est seulement après quelques manifestations préalables du phénomène, qu"en janvier 1880 j'ai revécu, pour ainsi dire, la scène d'électrisation qui, je crois, les a provoquées, j'ai lieu 'de croire que, du moins parfois, il y a inversion entre l'ordre d'enregistrement des sensations et celui des perceptions.

« Il serait peut-être intéressant d'observer si le retard de ces perceptions est le même dans deux sens différents, actionnés simultanément.

« Un élément important qui me fait défaut est la durée d'incubation du phénomène. — En janvier, je serais porté à croire qu'elle a été assez longue, un mois ou peut-être plus, et, en juin, on a pu garnir cette mémoire latente d'histoires en nombre 'suffisant pour desservir au moins six journées, avant que se manifestât ce que j'appellerai l'ouverture du robinet.

« J'ignore malheureusement si l'emploi de l'électricité ne s'applique pas à cette dernière phase, et si ce n'est pas un autre agent qui détermine le phénomène complet.

« Conclusions. J'ignore s'il faut voir dans ces phénomènes une extension nouvelle ou une simple application des procédés reconnus comme permettant de vicier par des agents extérieurs la perception correcte des sensations ; mais je crois qu'à la suite de l'abus qu'on en a fait il existait actuellement chez moi l\ l'état permanent, et que pour la vériiication facile que je sollicite avant qu'ils ne disparaissent par voie naturelle ou artilicielle, il suffit, sans aucun agent, de scander, de marteler fortement les svUabes. »

Cette citation, à elle seule, suffirait à démontrer ce dont il s'agit.

M. D... a, comme on le voit, pleine conscience de ce

LA RAISON DANS lA FOI.IIÎ.

qu'il éprouve, il l'analyse avec un soin minutieux dont on a la preuve dans sa phraséologie variée, destinée à désigner la diversité de ses impressions ; il se rend compte que tout cela peut passer pour de la folie, dont il écrit ailleurs le nom, et il emploie à ce sujet l'expression pittoresque iVaraignée dam le plafond, qui vulgairement s'applique à une intelligence déraisonnable. Il comprend qu'il est victime d'influences mystérieuses destinées à le faire regarder comme fou ; mais il ne va pas au delà et ne comprend pas que ce qu'il éprouve est de la maladie mentale et qu'il est réellement aliéné.

Quelques autres passages de ses écrits sont si curieux que, bien qu'ils n'ajoutent presque rien à la démonstration, nous les reproduisons également.

C'est en 1883 que M. D... commença à attribuer son état à l'hypnotisme. Il écrivit alors :

« La science reconnaît qu'on peut créer artiliciellement, au moyen de l'électricité, l'état de somnambulisme ou d'hypnotisme Il existe au moins une famille d'aliénistes qui utilise

ce phénomène pour entretenir le trouble mental de ses pensionnaires, et n'a pas craint d'exporter ce procédé à domicile pour

en augmenter le nombre J'insiste d'autant plus qu'après

des efforts tentés pendant trois ans et demi contre ma }-aiso)i.

et ma santé on s'efforce de fortifier ces attaques par des

procédés nouveaux, dont il m'est difficile, par mon internenement absolu, de rendre un compte exact, mais dont je jjuis tout au moins définir avec précision le début »

A la même époque il expliquait, dans une lettre adressée à une personne de la maison, la manière dont tout est machiné, sans qu'elle le sache, pour agir sur les malades.

« ... La plus inoffensive de ces manœuvres consiste à utiliser des innovations récentes, peut-être en partie inédites, à ])()rter des sons distincts à l'oi'eille dés sujets sans qu'ils ])uissenf

apercevoir leurs interlocuteurs Quant aux appareils, je

pense que ceux qui sont employés sont disséminés dans divers

bâtiments Il vous sera toujours facile de vérifier les orifices

assez nombreux |)i'ati([ués diins nos chambres et (ju'on ulilisi'

oouchéy

DE LA CONSCIEN-CÈ DÉ SOL S05 , poursuivre ces phénomènes pendant que nous sommes

Voici une dernière citation, en date de 1883.

. Quand la justice voudra s'en occuper, il lui sera peut-être facile de s'assurer que depuis longtemps on pratique ici 1 ait de créer la folie artificielle, chez des esprits qui ne .avent pas se défendre de ces manœuvres par une instruction nréalable ou des habitudes de critique et dont on a grand soin .railleurs d'atïaiblir les chances de résistance en imposant au corps les substances connues pour actionner le système ner-

veux.

.( 11 serait peut-être même possible de retrouver l'iiistoire de ces pratiques.

« Ce furent d'abord sans doute de simples trucs, soigneusement dissimulés, d'optique ou d'acoustique ordinaire.

« Puis vinrent les projections électriques ou les émissions des téléphones ou des microphones dissimules dans les plafonds, où la justice peut les constater aisément.

« Si le sujet de ces pratiques, naïf ou sans défiance, raconte, soit à des tiers aussi ignorants que lui, soit aux opérateurs malintentionnés, les sensations qui ne sont pas encore tombées dans les connaissances vulgaires, et qu'ils ne peuvent pas ou ne veulent pas expli.fuer, on conçoit combien facilement U acquiert la réputation d'halluciné véritable, qui tourne, par la prolongation en apparence justifiée de son séjour, a son

bénéfice. ,

« Mais encore jusque-là faut-il en quelque sorte 1 aveu <lu sujet lui-même pour pouvoir le taxer d'hallucinations.

« Vienne, en attendant, le moyen de créer l'hypnotisme artificiel, on fera exalter à volonté le sujet vaincu et, par un artifice odieux, on le fera prendre sur le fait. « .Je m'arrêterai d'abord à ce phénomène de. l'hypnotisme

artificiel , ,

» Lorsque le sujet est convenablement prépare, on peuu iKuidant son sommeil, et sans qu'il en ait conscience, enregistrer pour ainsi dire, dans son système auditif, des sons quil ne perçoit que plus tard; dès le début, je n'ai pu rendre mieux compte du phénomène qu'en le comparant aux effets d un

phonographe naturel

« On peut, par ce procédé, lui imposer des conseils inéluctables, et le pousser, avec une force irrésistible, a des actes compromettants. C'est nitisl ([u^ je suis parfois victime »

Page 1