I-A RAISON ]JAi\.S I.A VOIAK
Ce factura, fort long, continue par l'exposé de que le malade appelle le rêve artificiel, autre pratiqu. dont le but est aussi de le faire passer pour fou, et se termine par de nouvelles considérations sur tous les agents physiques ou chimiques employés pour produire une série de phénomènes aussi artificiels que ]<■ reste, le vertige artificiel, l'étoufiemont artificiel, l'indigestion artificielle, la colique simulée, etc., destinée également à faire peser sur lui l'imputation de folie.
Ainsi M. D... a bien réellement conscience que ce qu'il éprouve est extraordinaire ; il est disposé à admettre qu'on peut le regarder comme aliéné; mais il subit aussi complètement l'influence de son délire que s'il n'en avait aucune conscience.
Ajoutons, pour terminer son histoire, que nous avons déjà parlé de lui précédemment^ à propos de l'aspect des aliénés. A son arrivée dans notre établissement nous n'avions pu le juger que d'après son extérieur, d'après . son attitude. Il ne confia ses idées délirantes qu'aux magistrats dont il avait, suivant notre conseil, réclamé l'intervention.
D. Le quatrième groupe d'aliénés avec conscience comprend les individus qui ont véritablement concience de leur état, qui se sentent aliénés, mais dont la volonté est trop complètement anéantie ou trop impuissante pour qu'ils puissent d'eux-mêmes échapper à leur aliénation mentale. Ils comprennent que leur état est anormal, que leurs impressions sont morbides, que leurs idées sont fausses, absurdes, déraisonnables, que leurs préoccupations sont purement imaginaires, et ne résident que dans leur esprit. Ils saventVéellement, nous le répétons, qu'ils sont aliénés, mais ils ne peuvent s'empêcher de l'être.
Tous ces aliénés n'ont pas au même degré conscience de leur état de folie; les uns n'en ont qu'une cons-
cieiice vague et imparfaite, un sentiment obscur; les autres au contraire le comprennent pleinement et peuvent l'analyser jusque clans ses moindres détails. Entre les uns et" les autres -il y a certainement des degrés nombreux.
Cette forme de la conscience de soi se maniteste effectivement même chez des aliénés dont l'intelligence est plus ou moins affaiblie, plus ou moins oblitérée, chez des malades qui sont tombés dans la démence.
Scipion Pinel, dans un essai de classification des troubles intellectuels, établissant une sorte d'échelle ascendante qui va de l'abrutissement à la raison, et dans laquelle la démence est placée entre l'imbéciUite et le délire partiel, avait naguère indiqué la conservation de la conscience chez les déments. « La démence, dit-il, est le passage presque insensible de l'imbécillité au délire calme; elle se distingue par des efforts inutiles de mémoire, d'attention et de jugement; et surtout par un trait tout nouveau, la conscience de cette
dégradation morale^ »
Dans un récent mémoire, le D''' P. Moreau a insiste spécialement sur l'aptitude de certains déments à avoir conscience de leur état. Il dit à ce sujet : « Dans la démence, comme on le voit dans le délire maniaque et dans le délire partiel, quoique cependant d'une manière moins fréquente, le moi peut être lésé, sans être pour cela complètement privé de cette lumière intérieure à l'aide de laquelle il peut apprécier les changements qu'ont subis ses facultés morales. Je n'entends parler ici que des cas de démence avancée et non de cet affaiblissement progressif des facultés qui est la suite naturelle des progrès de l'âge. Il est peu de vieillards qui ne s'aperçoivent très bien qu'au fur et à mesure que les années s'accumulent sûr leur tète, quel-
1. Scipion Pinel, Physiolor/ic de l'homme aliéné, appliquée à l'analyse de l'homme social, p. 37. Paris, 1833.
ques-unes de leurs facultés s'afiaiblissent, se perdent même complètement »
M. le docteur P. Moreau rapporte des faits cojjcluaiits, ceux-ci entre autres :
« J..., quarante-deux ans, entré à Ricôtre, aflirnie qu'il y a six mois encore il avait toujours eu une bonne santé, sauf quelques maux de tête auxquels il était sujet. Un jour, se trouvant dans la rue du Temple, et courant pour une commission pressée , j usqu'à se mettre en nage, il entra chez un marchand de vin pour se rafraîchir et se reposer. Il ne put prendre la boisson qu'il avait demandée et qui lui parut amère comme de la suie. Tout à coup il tomba sans connaissance, et fut plus de deux heures à revenir malgré l'éther et le vinaigre qu'on lui fit respirer. Depuis! il put continuer ses occupations, mais ses forces n'étaient plus les mêmes. Il y a deux mois environ, une nouvelle attaque semblable à la première le surprit dans son domicile. A la suite, ses facultés se sont encore plus affaiblies. Enfin, il y a huit jours, une nouvelle attaque l'a déterminé à entrer à l'Hôtel- Dieu.
« Ce malade sent sa position; il s'aperçoit qu'il eut comme un enfant, et s'en montre très afflige. Son jugement est vacillant, bien qu'il puisse donner des renseignements à peu près convenables ; il surcharge son récit d'incidents parasites qui le rendent fort obscur. Le défaut de mémoire jette du trouble sur l'exactitude des renseignements fournis.
« M. H... est dans un état de démence manifeste, suite d'excitation maniaque. Il se livre, sans sortir de son calme habituel, sans éprouver la moindre excitation, à une foule d'actes extravagants : il déchire ses vêtements, se barbouille le visage avec du charbon, se l'écorche continuellement avec les ongles, parle seul, débitant une multitude de riens, de plirases qui ne présentent aucun sens. Quoique dans un état de malpropreté dégoûtante, habitant une infirmerie où se
Bli LA COKSClIiiS-GE DE SOI. 200
trouvent des aliénés paralytiques tombés au dernier degré de la dégradation morale, M. H... ne se plaint point de son sort, ne parle pas de l'améliorer, ne s'adonne à aucune occupation sérieuse, vit au jour le jour, comme si sa vie s'était toujours passée ainsi, etc. Cependant M. H... cesse d'être le même lorsqu'il converse avec quelqu'un. Il convient de sa folie, de l'extravagance de ses actions; il ne nie poioit qu'un simple acte de sa volonté dût suffire pour l'empêcher de s'y livrer^ il promet de suivre ponctuellement les avis
qu'on lui donne Toutefois, il y a si peu de chaleur,
d'énergie, dans tout ce qu'il dit; il s'exprime avec une telle insouciance, qu'il est difficile de lui supposer à lui-même la conviction qu'il tiendra ses promesses.
« Je l'engageais un jour à réfléchir sur tous les actes bizarres auxquels il s'abandonnait : N'est-il pas évident, lui disais-je, que tout cela tient au désordre de votre cerveau?
— Eh oui! sans doute, répondit-il, je sais bien que je n'agis de la sorte que parce que je suis fou.
— Mais alors, que ne prenez-vous les moyens de recouvrer la raison ?
— Oh! mon Dieu! je le voudrais bien, mais vous qui étudiez les maladies mentales, vous devez savoir que cela n'est pas facile. Du reste, je puis me corriger, et je vous promets de ne plus rien faire de déraisonnable.
— \'ous ferez bien, car en déchirant ainsi tous vos vêtements, il vous faudrait une grande fortune pour réparer chaque jour ces désordres.
— Oh ! oh! quant à cela, je n'ai garde de m'en soucier. Laffltte, mon banquier, y pourvoira avec mes cinq billions de revenu; ce sont misères que tout cela.
— Vous plaisantez en parlant ainsi; vous ne possédez pas assurément une fortune aussi colossale'!*
— .Je vous l'affirme sur l'honneur... Mais, voyons, combien estimez-vous que je possède de revenus?
LA RAISON DA.NS l.A FOLIK
— Trois OU quatn! iiiilki iVuiics, peut-être;'
— Vous le pensez? Eh bien! soit! effectivement : je ne puis guère posséder davantage.
— Vous ine trompiez donc?
— Mais en vérité non; ne suis-je pas ibu?...
« Ce qui domine donc chez ce malade, ajoute le
D'" P. Moreau, c'est une insouciance profonde Sa
volonté, sans énergie, et comme dépouillée de .sa spontanéité, est le jouet mobile des impulsions les plus opposées. M. H... est cependant en état de distinguer le bien du mal, le juste de l'injuste; il est facile de lui faire sentir son erreur ; mais abandonné à lui-même, il redevient ce qu'il était auparavant ^ » -
Il arrive quelquefois aux malades atteints de paralysie générale d'avoir d'eux-mêmes et de leur maladie la conscience dont nous nous occupons. « A ce point de vue, dit le D'' Marandon de Montyel, le Mie paralytique se rapproche de la folie vésanique. Il n'est pas rare, comme l'a écrit le D'' Dagonet, de voir chez des malades atteints de paralysie générale des lueurs de conscience, et, à certains moments, l'appréciation de la maladie dont ils sont affectés. Il semble alors que les poussées congestives, qui sont une des complications de la paralysie générale, diminuent, à certains moments, de manière à permettre à la conscience de se manifester d'une manière plus ou moins intermittente. »
M. le D'', Marandon de Montyel fournit à l'appui l'observation suivante :
« M. X...., âgé de quarante-huit ans, ingénieur, entre à l'asile des aliénés de la Haute-Garonne en 1879. Sa maladie est attribuée d'une part à l'hérédité congcstive, d'autre part à des excès de travail. Au moment
1. p. Moreau, JJc la démence, dans ses rapports avec l'elal. normal des facuUés inlclleciaellcs cl a/feclives, ]\ :-5n. I':iris, .Vsscliii. I.S7S.
lie son admission clans l'asile, on constate tous les . symptômes psychiques et physiques de la paralysie . générale progressive, à forme expansive, au premier degré. Durant six mois la maladie évolue sans la ■moindre lueur de raison; les symptômes s'aggravent : tant du côté de l'esprit que du côté du corps. M. X... ! reçoit la visite d'un de ses amis, visite qui, sur le mo- : ment, parait l'impressionner beaucoup. Le lendemain 1 matin nous trouvons le malade avec la conscience i nette de sa situation. Non seulement il se rend un , compte exact de ses troubles paralytiques, tels que ! tremblement des mains, embarras de la parole; non : seulement il apprécie la déchéance de ses facultés ; physiques et morales, mais, particularité curieuse, il juge sainement son délire expansif des grandeurs. Il ' dit avoir la tête remplie d'idées de millions et de milliards, la nuit voir en rêve des montagnes d'or et des fleuves de pierres précieuses, et que c'est trop absurde pour y croire. Vivement affecté de son état, il priait en grâce de le guérir. Le soir toute conscience avait ■ disparu, et la maladie reprenait son coursé »
Les aliénés qui sont atteints des formes simples de ' maladie mentale, agitation maniaque ou IjqDémanie, ont très souvent conscience de leur état morbide. Nous pourrions aisément en rapporter de nombreux exemples; nous nous bornerons aux suivants, observés par le lY Billod :
« Une de mes malades, dit-il, me rendait compte : chaque jour de toutes les conceptions délirantes qui avaient assiégé son. esprit dans l'intervalle de mes visites, ajoutant : .Je sais bien que tout cela est faux, mais cela me tourmente et m'attriste comme si c'était vrai. » Une fois, par exemple, elle me dit : « Vous « connaissez mes deux nièces; ce sont deux excellent
'I. Araraiidon du Montyel, RedierclwK .sur la folle atcc ooiisc/u'jice; Arrhimn de neiirnlofjie, loiiio TV, \). llKj, 1,S<S"^.