‹ La raison dans la folieChapitre 38 sur 84 · I.A RAISON DANS J.A FUJ.ll · texte numérisé non relu

I.A RAISON DANS J.A FUJ.ll

« tes filles, deux cœurs d'ur; je suis sûre d'elles et do « leurs excellents sentiments pour moi; eii bien! ne « me suis-je pas imag-iné qu'elles voulaient m'em- « poisonner pour recueillir plus tôt mon héritage! « C'est absurde, je le reconnais, je sais que cela n'est « pas, je suis honteuse pour elles de semblables pen- « sées; mais je ne peux pas m'en défendre, et cela « me tourmente comme si cela était vrai. »

« Citant ce fait un jour devant deux autres malades, la mère et la fille, qui, chose singulière, ofiraient toutes deux la même particularité, la mère s'écria : « Oh ! c'est bien comme moi, voilà exactement ce que « j'éprouve. »

« Un de mes malades de Yaucluse offre la même particularité. Affecté d'un délire partiel, avec prédominance de l'idée qu'on a dirigé contre lui diverses accusations, et en particulier celle d'avoir violé sa fille, il a tout à la fois la conscience d'être aliéné, et. celle de la fausseté de ses conceptions délirantes'. »

Au groupe d'aliénés avec conscience dont il est ici question appartiennent trois des formes morbides que M. le D'' Ritti a, comme nous l'avons dit, spécialement décrites sous le nom de folie avec conscience. Ces formes morbides sont : Vhypocondrie morale, la folie du doute et la peur des espaces ou agoraphobie. Commi^ la conservation de la conscience de soi est un de leurs symptômes essentiels, un de leurs caractères distinctifs, ils ont à notre point de vue un intérêt tout particulier; nous devons donc nous v arrêter un instant, et rappeler les traits les plus marquants de ces états de maladie mentale.

C'est le D'' J. Falret qui, dans la discussion engagée à la Société médico-psj'Chologique sur la folie raisonnante, a décrit le premier l'hypocondrie mo-

1. Hilloil. 7)t'.<; riuilddicf! moHafcs el >u'rvc(/scs , Uuwv l, 1». V.l'i.

raie M. le D'' Ritti en trace à son tour ' le tableau suivant : « L'hvpocondrie morale, avec conscience de son état, est une variété de la mélancolie. Les malades qui en sont atteints présentent le fond commun de la mélancolie, anxiété vague et indéterminée, disposition générale à tout voir en noir, grande prostration des forces physiques et intellectuelles. Ils sont, au moral, ce que les hypocondriaques sont au physique. Ayant parfaitement conscience de leur état, ils s'en affligent et s'en alarment, et en exagèrent même tous les symptômes L'hypocondrie morale revêt le plus souvent

la forme intermittente et se reproduit ordinairement plusieurs fois, sous forme d'accès, dans la vie d'un malade. Quand l'accès est guéri, on voit disparaître comme par enchantement tous les symptômes physiques qui le rendent si pénible. »

Nous avons donné des soins à une dame qui, pendant trois années de suite, avait été prise, au printemps et à r automne, d'accès d'hypocondrie morale bien caractérisés. Cette dame n'avait aucun antécédent héréditaire, ni trace d'aucune maladie nerveuse. Ses enfants, deux garçons et trois filles, aujourd'hui mariés, se portent bien et ont eux-mêmes des enfants bien portants. Le premier accès de cette maladie lui était venu immédiatement après son retour d'âge. Chaque accès ressemblait au précédent. La malade était envahie par une torpeur générale, dans laquelle elle continuait d'avoir pleine conscience d'elle-même et du monde extérieur. Elle se sentait comme anéantie, ne pouvait ni parler, ni manger seule, ni se remuer, ni soigner sa toilette ; elle n'avait pas l'énergie suffisante pour tourner la tête vers ses interlocuteurs; elle était enfin si complètement impuissante, qu'elle n'avait pas même la volonté de vouloir. Pendant l'accès, elle vivait machi-

1. Dh-llonnalra eneyclopMiqne des sciences mëdicalcx , toiiif I. |). 4M.

■^^^ I.V HAISO.X DANS I.A l-'i)lA\-:.

nalement, n'exprimait aucune idée, aucun désir, cl il fallait la soigner comme une enfant. Clela durait de cinq à six semaines, aux bout desquelles elle revenîiit promptement à l'état norinal. Elle avait fini par prévoir ses accès, qui s'annonçaient par une lassitude toute spéciale. Au commencement de l'un d'eux, elle vint nous trouver et put encore nous exposer elle-même son état, bien qu'elle commençât à être abattue. Ayant constaté un mauvais état des voies digestives, nous'conseillâmes des purgatifs répétés ; plus tard, nous prescrivîmes de l'hydrothérapie. Cet accès fut plus court et moins intense que les précédents. En deux autres circonstances, l'année suivante, la même dame vint nous consulter.; ces deux derniers accès, traités par les mêmes moyens, durèrent, l'un, quinze jours, l'autre, une dizaine de jours. Depuis lors, nous n'avons pas revu la malade.

L'agoraphobie fut signalée pour la première fois par Morol qui la rattacha à son groupe si indécis du délire émotif ^ Cette maladie a pour caractère principal un état d'angoisse, un sentiment de crainte excessive, en traversant une place, un pont, une église, un endroit désert, un espace quelconque un peu étendu. Les malades, persuadés, qu'ils ne pourront traverser l'espace qui se présente devant eux, se refusent à marcher; néanmoins, l'angoisse diminue et cesse même complètement s'ils sont accompagnés, s'ils peuvent prendre le bras d'un passant, même s'ils ont l'appui d'une canne ou d'un parapluie. Tous ont conscience de leur état. Ce qui les tourmente surtout, c'est qu'on puisse les considérer comme aliénés.

Ayant ainsi conscience de leur état, ils luttent quelquefois très énergiquement contre leurs craintes exn-

•1. Morel, Délira ërnoUf : A/-r/iir('s r/enéniles de i,i<'(h'<-l ne l.S(î().

DE LA CONSCIENCE Dl-: SOI. 215

o-érées; ils se raisonnent, se blâment, s^idressent à eux-mêmes énergiques encouragements. Quelquefois, au commencement de la maladie, ils parviennent a se vaincre; mais, avec le temps, rien n'y fait; la peur est devenue irrésistible, et malrjré les luttes intérieures les plus violentes, les malades sont vaincus et demeurent cloués sur place.

La folie du doute, à laquelle s'ajoute fréquemment un élément morbide spécial qu'on appelle la crainte du touclier, comprend deux ordres de symptômes prédominants, qui tous deux sont la marque de l'état de conscience : l'interrogation mentale produite par le doute, et la crainte du contact des objets extérieurs. Ce dernier pbénomène ne survient d'ordinaire qu'a un degré assez avancé de la maladie.

Les malades atteints de l'une ou de l'autre de ces formes de folie ont, au moins dans la première période de leur maladie, pleine conscience d'eux-mêmes et de leur état, que presque toujours ils apprécient à sa juste valeur. Mais ils sont absolument impuissants à se soustraire à leurs préoccupations délirantes. Sous ce rapport il y a donc quelque ressemblance entre eux et ceux de la dernière catégorie dont nous avons à parler. Toutefois, entre les uns et les autres, il y a une différence fondamentale; c'est que ces derniers ont en outre à subir, d'une façon irrésistible, l'impulsion à accomplir des actes plus ou moins graves. Les premiers sont ceux dont M. Ribot a décrit l'état sous le nom d'affaiblissement de la volonté par défaut d'impulsion, tandis que l'état des autres a été étudié, par le même auteur, sous le nom d'affaiblissement de la volonté par excès d'impulsion^; ceux-ci, eu égard à la gravité de leur état, méritent certainement une place a part.

1. Piibot, Les maladies de la volonté, |.|>. :W ol 71, Paris, (Ifrmf-r HailliAro, 1883.

E. Les malades de cette catéf,^orie « ont, dit M. Ribot, pleine conscience de leur situation; ils sentent qu'ils ne sont plus maîtres d'eux-mêmes, qu'ils sont domin<'s par une force intérieure, et poussés invinciblement à commettre des actes qu'ils réprouvent. »

Une folie de ce genre est bien la plus terrible f^u'on puisse imaginer. Cependant les personnes étrangères à l'étude des maladies mentales ont eu beaucoup de peine à en admettre l'existence. Les magistrats surtout, lorsqu'on leur représentait comme atteints de folie impulsive des individus qui avaient conscience de leurs actes, et qui, en dehors de leurs accès d'impulsion, paraissaient quelquefois parfaitement raisonnables, les magistrats restaient dans une défiance et une incrédulité absolues. Ce qui justifiait leur attitude, c'est que, dans certaines circonstances, ils étaient entraînés à croire que la folie en général était constituée principalement, peut-être même uniquement, par la lésion des idées. Ils ne tenaient aucun compte des désordres physiques, qui sont cependant de beaucoup les plus importants, et qui sont en réalité l'essence même des maladies mentales. Mais aujourd'hui le doute n'est plus permis, car les faits se sont présentés avec une évidence irrécusable.

M. le lY Dagonet, qui a 'consacré à la folie impulsive une étude complète et fort intéressante, en décrit plusieurs variétés : Ja folie impulsive homicide, la "folie suicide, l'impulsion au vol, à l'abus des boissons, à la bestialité, etc.

Deux exemples, pris parmi les plus marquants, suffiront pour faire connaître les malades qui appartiennent à cette catégorie d'aliénés avec conscience.

Le premier est dû à lîsquirol :

«Unpaysan, néàKrundjach,en Souabe, et de parents

1. pagonet, Des impulsions dans la foUa, el de l/i folie impulsitK'. : Annales mddico-2)sj/cholngiq>(f^s, 1870, tomo III.

crui ne jouissaient pas de la meilleure santé, âgé de vini-'t-septans et célibataire, était sujet, depuis Page de huit ans, à de fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans. sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer la raison : au lieu d'accès d'epilepsie, cet homme se trouve, depuis cette époque, attaqué d'un penchant irrésistible pour le meurtre. Il sent rapproche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour avant l'invasion. Du moment où il a ce pressentiment, il demande avec instance qu'on le garrotte, quon le charge de chaînes, pour l'empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut « que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant. » Sa mère et son père, que du reste il chérit tendrement, seraient, dans ses accès, les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il « d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je « t'étouffe! »

« Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir ; il se sent très abattu, et éprouve -de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence ; il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre, il se rend coupable d'un crime. Lorsqù'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant et tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours. Lorsqu'il est fini, le malade s'écrie : « Déliez-moi : hélas ! j'ai bien souffert; mais « je m'en suis tiré heureusement, puisque je n'ai tué « personne^ »

Ce fait est d'autant plus remarquable qu'il appartiHut à l'épilepsie impulsive, maladie où habituellement les impulsions surviennent sans que les individus

Page 1