DISCERNEMENT DV J^EK ET UU MAL. S^O
listes répondaient aflirniativement, niais leur opinion était mal fondée, parce que, comme on Ta démontré, elle omettait de tenir compte d'un élément indispensable qui manque aux aliénés, à savoir le libre exercice de la volonté.
C'est ce que le D'' Brierre de Boismont exprimait avec une grande force de vérité devant la Société médico-psycliologique.
« Le grand argument pour condamner les aliénés, disait-il, est qu'ils ont la connaissance du bien et du mal, qu'ils savent dissimuler, ourdir un plan, et se défendre souvent avec beaucoup d'adresse. Mais il faut ne pas corinaitre ces malades pour se servir de pareils raisonnements. A moins de réduire les fous à l'état de brutes, d'en faire des idiots, la direction des asiles ne serait point possible, s'ils ne jouissaient pas de ces diverses facultés. L'aliéné est un être qui, le plus ordinairement, ressemble à l'homme raisonnable, dont il a les bonnes et les mauvaises qualités, plus souvent les mauvaises; qui pense, juge, agit, est impressionné comme lui, mais ne peut chasser sa conception délirante, son hallucination, quand même il le voudrait, ce qui peut arriver quelquefois, parce que la volonté est paralysée ^ »
Mais laissons de côté la question de la responsabilité des actes, dont . nous nous occuperons ailleurs, pour ne considérer que ce qui doit nous occuper actuellement, à savoir la persistance, chez l'aliéné, de l'aptitude à discerner le bien du mal.
11 n'est pas besoin de disserter longuement pour établir que cette aptitude existe; il suffit de s'en rapporter aux faits et de les apprécier à leur juste valeur.
iJepuis les cas les plus simples, les plus élémentaires, ceux qui concernent les actes de la vié commune
1. Annules méclico-psycholof/iques, 1867, toiuo X, |). 522; comptes rendus âe la Société niedico-psyclwlof/iq ire.
LA RAISON. \y\:\S I.A FOl.lK.
et qui n'ont on uux-niènies aucune gravité, .jus(|u'aux cas les plus graves, où les actes intéressent la société, on trouve que les aliénés qui sont les auteurs de ces actes peuvent avoir agi en connaissance de cause, avec la notion plus ou moins parl'aite, quehjuelbi.s pleine et entière, du bien ou du mal qu'ils laisaient.
Dans un asile spécial, il n'y a pas de jour (jue les malades ne comniÊttent mille actes répréhensiljles. Les uns détériorent ou détruisent les objets mis à leur disposition; les autres se portent à des violences plus ou moins mar(|uées. Ils en ont pleine conscience, et lorsqu'on les réprimande, lorsqu'on les gronde, ils avouent ({u'ils ont eu tort de commettre les actes qu'on leur reproche.
Un de nos malades, halluciné, étant au moment de sortir de table, prend un verre et le jette à la tète d'un domestique; heureusement il manque son but; mais en même temps il donne un violent coup de pied à un autre à qui il fait très grand mal. Quelques instants après nous rencontrons le malade, et comme nous avions été averti immédiatement de son algarade, nous ne manquons pas de le gronder. Il nous fait des excuses, regrette ce qu'il a fait, demande à être traité comme un chien, mais nous déclare qu'il n'a pu s'en empêcher, parce que les voix qu'il entend le lui avaient commandé. Fallait-il le punir? non certes, c'était un malade, mais quoique malade, plein de discernement. Celui-là, du reste, est coutumier de violences semblables, absolument inopinées.
D'autres disent des injures, des grossièretés, et savent que c'est mal. Nous avons vu souvent que les personnes les plus réservées d'ordinaire, des dames surtout, sont aussi les plus perlées aux grossièret(\s de toute sorte. Beaucoup en ont conscience, comprennent ce qu'elles font, et le déplorent. Une femme du meilleur monde, de la meilleure éducation, tiendi-a un langage dégoûtant, ignoble: elle sait que c'est mal,
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elle en a honte. Faut-il l'en blâmer? il faut avant tout la plaindre.
Si les aliénés sont capables d'apprécier le bien et le mal, le juste et rinjuste, ce n'est pas seulement à propos de leurs actes; ils en font' aussi la distinction à un point de vue tout à fait g'énéral. Le directeur d'un asile d'aliénés des États-Unis demandait un jour à une ving'taine de ses pensionnaires leur avis sur des actes criminels qu'il énuméra ; ils les apprécièrent pour ce qu'ils valaient, en s'appuyant sur des raisons tirées de la morale, de la divinité et de la société; on eût dit un jury d'hommes raisonnables'.
11 n'y a qu'un nombre relativement limité d'aliénés à qui manque absolument la faculté d'appréciation du bien et du mal. Gela n'existe g'uère que pour les malades atteints de délire grave, d'excitation maniaque violente et généralisée, pour ceux qui sont en état de démence profonde ou ceux dont les conceptions délirantes sont assez puissantes pour absorber entièrement leurs facultés mentales. En dehors de ces cas, on peut retrouver l'aptitude au discernement dans toutes les formes et à tous les degrés de folie, même dans la démence qui n'est pas absolument complète. A^oici, à titre d'exemples pris entre beaucoup d'autres, trois faits qui concernent des formes morbides que l'on peut considérer comme étant aux extrêmes de la folie, d'un coté la démence et la stupidité, de l'autre la folie impulsive avec pleine conscience de soi.
La Gazette des tribunaux du 9 avril 1847, rapporte le fait suivant, relatif à un cas de démence sénile. La malade, prise en flagrant ' délit de tentative de vol, cbercliait à donner le change sur la portée de son action, et uiontrait ainsi qu'elle en comprenait la nature délictueuse.
I. Brifrre dt.' Boisniuiit, Des iiaiiddics uiciUdh's, p. rl'l. I'mris. ( lci iiici--Biinii(''rc, LSHO.
22J5 j, v raison dans I,A FoJili.
« Une vieille clame de soixante-dix-sept ans comparaissait dernièrement devant le tribunal de police orrectionnelle sous la prévention de tentative d'escroquerie. Cette femme, qui appartient à une honnête lamille, est veuve d'un capitaine de cuirassiers, et on ne peut guère expliquer que par un affaiblissement des lacultés intellectuelles l'action ((ui l'amène devant le tribunal. Un jour elle entre dans une boutique, et demande pour vingt centimes de tabac; elle jette une pièce de cinq francs sur le comptoir, en demandant qu'on veuille bien lui rendre de petites pièces neuves pour donner à des enfants. Mais' pendant que la demoiselle de comptoir cherche cette monnaie, elle reprend furtivement la pièce et soutient que la marchande l'a prise et serrée. Celle-ci n'ose insister, et ce n'est que sur l'observation d'un monsieur qui venait de passer, et qui avait déjà assisté à une scène pareille, que la dame, dérangeant un vase placé à l'une des extrémités du comptoir, fit semblant d'en tirer la pièce de cinq francs, et la donna à la marchande en s' écriant : « Vous voyez bien que je vous avais donné « la pièce de cinq francs. » Cette même personne avait déjà été arrêtée dans des circonstances absolument identiques, et avait été acquittée à cause de l'affaiblissement de ses facultés intellectuelles ^ »
Le malade dont il est question dans l'observation suivante, rapportée par le L)'' Baume, était dans un état d'obtusion intellectuelle nettemejit nuir(iué, ce qui nel'empêchait pas de bien comprendre qu'il était répréhensible d'avoir allumé un incendie. La crainte d'une punition ne l'avait pas empêché d'agir. Le D'' Baume
s'exprime ainsi :
« Le 14 septembre 1855, j'étais averti, en toute liïde, ({ue le feu avait pris à une meule de loin dans la ferme de l'asile. Parmi les alién(>s les plus occupt^s à l'étein-