‹ La raison dans la folieChapitre 42 sur 84 · DISCERNEMENT DU BÏEK ET DU MAL · texte numérisé non relu

DISCERNEMENT DU BÏEK ET DU MAL

dre, ie remarquai le nommé PouUouec, placé depuis six mois à l'asile, où il végétait dans un état habituel de stupeur et dUiébétude. J'attribuai à l'impression de rincendie l'activité extraordinaire dont il laisait preuve, mais le soupçon qu'il pût en être l'auteur ne me vint pas. Un instant après, l'incendie étant a peu près éteint, PouUouec fut surpris mettant de nouveau le feu à une vieille bicoque couverte de chaume.

« Oh! monsieur, me dit-il Je sais que j'ai mente « une bonne punition ; mais si forte qu'on me la donne, « la peine n'égalera jamais le plaisir que j'ai eu a

« mettre le feu.

« Tous ignorez donc, lui fis-je observer, que 1 in- « cendie est puni de mort comme l'assassinat? »

« Oui, reprit-il, quand la maison est habitée ou sert « d'habitation; mais ce n'est pas ici le cas. J'ai causé

un dommage matériel à l'asile. Je vais écrire à ma « mère de le réparer. »

« Surpris d'un pareil langage chez un aliéné qui paraissait habituellement stupide, je le priai de me dire en toute franchise à -quel mobile il avait obéi. Il me fit

le récit suivant :

« Depuis quinze jours je souffrais de la tète; je ne « dormais pas, j'étais terrifié par l'odeur du feu. Une « suggestion intérieure, prenant peu à peu la forme « d'une voix, m'a dit : Imbécile, tâche de mettre le feu

« quelque part, et tu seras guéri J'ai épié, plu-

« sieurs jours, le moment propice. Ce matin j'ai pu « me dissimuler derrière le bâtiment pendant que les « travailleurs allumaient leur pipe, et, après leur dé- « part, j'ai pris dans ma main un morceau de braise « tout allumée, et j'ai souillé le feu sur le foin; quand « la fiamme s'est élevée, je me suis mis à la contem- « pler, et j'CM ai éprouvé un grand, saulagemeut. Mais « quand les travailleurs sont accourus, je me suis « caché, puis j'ai fait comme eux pour éteindiv^ \o «c fou. La voix mystérieuse m'a alors traité de h'iche

l'A HA1S()>; DAXS 1,A Fol.IK.

« cl. m";! orduiiné d'iiicoiidicr lii hiccjquc coiivi'i-i,' ,|,. « cluiuiiie, co que j'étais en train de laii-o quand <m « m'a découvert »

<c Poullouec a V(>cu, dans un état habituel de stupeur, jusqu'au 16 avril 1857, emporté ix celte date par une série d'attaques épi lepti formes. La substance cénbrale était très ramoll e, désorganisée en certains points ^ »

Le dernier exemple que nous allons rapporter a éU't cité plusieurs fois. Mais il n'en est pas moins remarquable et nous en pourrions difficilement fournir un qui prouve mieux la persistance complète du discernement du bien et du mal au cours de la folie. Le malade, atteint de folie impulsive, comprenait toute l'horreur du- crime que ses incitations morbides le'poussaient à commettre.

^ M. le docteur Baillarger, qui donne la relation du fait, a transcrit ce qu'en avait dit un médecin qui avait vu le malade. Ce médecin s'expi-imait ainsi : « J'ai trouvé Glenadel assis sur son lit, ayant une corde autour du cou, fixée par l'autre bout au chevet de son lit; il avait les bras liés ensemble au poignet avec une autre corde. La conversation suivante" eut lieu entre lui et moi, en présence de son frère et de sa belleseur : D, Étes-vous malade? — R. ,Je me porte luen: ma santé n'est que trop bonne. — D. Comment vous appelez-vous? — R. Jean Glenadel. — D. Quel âge avez-vous? — R. Quarante-trois ans. — D. Est-ce de force ou de votre consentement que vous êtes ainsi attaché? — R. C'est de mon consentement, et je l'ai mêni" demandé. — 1). Pourquoi cela? — R. Pour m'enipèchc,' de conimedre un crime dont J'ai horreur et que Jr me seuH malgré moi ^orté à commettre. — ' I). Quel est ('(> crime? — R. J'ai une idée qui iii>)l)sè(le et doni

1. I5iniiue, Qnelquea mMéritni.v apporlrs à lit mcdccinc gnle des aliènes.— Ann. in&dico-îx^j/c/iolnf/iquex, IHHi. (onioN l.

IMSC.HRNKIMI^NT D'' l^HvX ET Dl' MAL. '-31

je ne suis plus maître : il faut que je tue ma bellesœur, et je le ferai si je n'en suis pas empêché. — 1). Depuis quand avez-vous cette idée? — R. H y a six ou sept semaines. — D. Avez-vous donc à vous plaindre de votre belle-sœur ? — R. Du tout, monsieur ; c'est une idée malheureuse que j'ai là, et je sens qu'il faut que je la mette à exécution. — D. N'avez-vous jamais eu Vidée de tuer aucune autre personne que votre belle-sœur ? — R. J'eus d'abord la pensée de tuer ma mère, et cela me prit à l'âge de seize à dix-sept ans, lorsque je commençais à être homme, je m'en rappelle bien ; depuis, Je n'ai pas eu une pensée de bonheur, et J'ai été le plus malheureux des hommes. — D. Vous avez surmonté cette malheureuse pensée? — R. .Je ne pouvais plus résister, lorsque, ayant atteint vingt-cinq ou vingt-six ans, pour m'ôter cette idée de la tète, je m'engageai. .Je fus deux ans en Espagne avec mon rén-iment; puis; je rentrai en France. Mais mon idée me poursuivait partout ; plus d'une fois, je fus tenté de

déserter pour aller tuer ma mère — D. Aviez-vous

à vous plaindre de votre mère^ - R. Non, je l'aimais bien. Aussi, je me dis : « Aller tuer ta mère, qui a eu -tant de soin de ton enfance, qui t'aime tant, malgré la funeste idée que tu nourris contre elle! Non, je ne le ferai pas; mais il faut pourtant bien que tu tues quelqu'un. » J^t c'est alors que l'idée me vint de tuer ma

belle-sœur — D. En la tuant, ne craindriez-vous

pas de plonger votre fi'ère et vos petits neveux dans la misère et dans le désespoir ^ — R. Cette idée me vient un peu ; mais je me dis que l'on me tuerait et que je ne les verrais pas. On ,se débarrasserait d'un monstre tel que moi, je cesserais de vivre; je ne puis

espérer d'autre bonheur »

A ces faits, on pourrait en ajouter d'auti-es (pii présentent des particularités du même genre et que nous avons rapportés en d'autres parties de c(>t ouvrage. Quebiues-uns concci-nent des formes de fo!i(>

différentes de celles dont nous vouons de parler. Mais quelle que soit la l'orme morbide à laquelle ils appartiennent, les uns et les autres prouvent avec évidence que les aliénés sont capables, à divers degrés, et dans des circonstances multiples, de discerner lo bioii du mal.

Nous avons a(;lievé d'examiner les conditions diverses dans desquelles se manifeste la persistance du jugement chez les aliénés.

iNous avons vu qu'à cet égard les aliénés peuvent être, jusqu'à un certain point, dans des conditions analogues à celles de l'homme sain d'esprit; qu'ils peuvent, comme lui, exprimer des jugements justes et sensés sur tout ce qui leur est extérieur, sur le monde physique comme sur les choses de la vie morale. S'il s'agit des personnes, ils peuvent en apprécier la manière d'être, les aptitudes, les qualités ou les défauts. Quelquefois même, ils ont, par le fait de leur maladie, une vivacité de jugement supérieure à celle de bien des gens raisonnables. S'il s'agit des choses de la vie, ils savent apprécier tout ce qui concerne leur bien-être, leur habitation, les conditions matérielles de leur existence. Les questions d'affaires, les questions d'art ou de littérature ne sont point en dehors de leur capacité, de leurs aptitudes. A un degré plus élevé, n'ous les trouvons capables de se connaître, de s'apprécier, de se juger eux-mêmes avec une netteté quelquefois complète. Enfin, ils jouissent pour la plupart, mais à des degrés divers, de cette faculté de jugement que Ton peut considérer comme la plus parfaite : ils sont capables de discerner le bien du mal.

Poursuivons notre étude, et nous reconnaîtrons que. dans quelques circonstnnces, les aliénés possèdent encore la troisième faculté de la raison, celle qui permet de se déterminer, d'agir conformément à des motifs. Ils ont, en un mot, l'esprit de conduite.

P:SPRIT DE CONDUITE,

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