‹ La raison dans la folieChapitre 43 sur 84 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE L-ESPRIT DE GONOriTE C.IUZ LES ALIÉNÉS.

A mesure que nous avançons dans l'étude de la persistance partielle des facultés déraison chez les aliénés, nous nous trouvons en présence de faits qui sqnt de plus en plus propres à étonner, et qui vont à rencontre des opinions communes sur Taliénation mentale. Quelques réflexions se présentent ici d'elles-mêmes :

Gomment ! dira-t-on, des aliénés sont capables de se conduire ? Ils sont capables de prendre une détermination? Mais alors, que devient leur maladie, leur folie? N'est-ce pas le propre de l'homme -sain d'esprit de pouvoir seul agir de la sorte? Qu'un aliéné agisse sans savoir ni pourquoi ni comment il le' fait, cela se conçoit aisément; mais il est contraire à toutes les idées reçues de soutenir qu'il agisse dans un but et pour des motifs déterminés.

L'expérience a montré que, réellement, des aliénés sont capables de se conduire. Mais il ne faut pas se méprendre; il faut se rendre bien compte des conditions dans lesquelles ils le font.

L'homme sain d'esprit doit présenter simultanément deux principales dispositions morales. Il doit pouvoir comprendre la nature bonne ou mauvaise des motifs qui règlent sa conduite; il doit pouvoir librement agir ou no pas agir. Que l'une ou l'autre de ces dispositions vienne à lui maïuiuer, et Tbomme n'est plus réellomont sain d'esprit.

-34 LA HAISO.X ])AXS L.v VOIAK.

Or, c'est à ce point de vue qu'il faut se placer p(jur comprendre comment mi aliéné peut être capable de se conduire, comment il peut obéir à des motifs déterminés, comment il peut régler ses actions dans im ordre et avec une suite d'idées qui semblent exclure l'existence de l'aliénation mentale. S'il a des motifs, ils lui sont suggérés, imposés par son état de maladie; alors, ou bien il les accepte sans pouvoir les raisonner, et les suit aveuglément; ou bien il comprend que ces motifs sont mauvais et qu'il ferait mieux de ne pas leur obéir, mais il leur obéit cependant, parce- que la maladie l'y pousse, et dans ce cas il peut mieux que personne s'appliquer à lui-même ces paroles du poète latin :

Video meliora pvohoriue Deterio7'a seqi(or.

Il voit ce qu'il devrait faire, mais il ne le fait pas, parce qu'il ne le peut pas.

Nous évitons à dessein de prononcer le mot de v olonté, parce que ce mot, malheureusement, prête à l'équivoque. Il est souvent employé dans le sens de libre arbitre. L'aliéné n'a pas son libre arbitre; cependant il peut vouloir, parce qu'ayant des motifs d'action, il est capable de régler sa conduite d'après ces motifs.

En eflfet, comme l'a fort bien démontré M. Ribot, et comme le prouvent des faits nombreux, un homme peut avoir la volonté et ne pas être capable de l'exercer

« Si la mot volonté, dit de son côté le U' Hack Tuke, donne lieu à des malentendus, cela tient à ce qu'on n"a pas soin de distinguer entre l'intention ou le désii- de faire une chose, et le pouvoir de l'accomplir. Un homme veut marcher, et cependant il ne peut pas mouvoir les jambes; dans ce cavS, la volonté, prise dans \o

1. Ribot, Les rnalfidicfi de bi rolnnlè. I';iris. (ùtiiht l'ailliôro, 1883.

ESl'RIT 1)1'] (KJNDUITK. C-^O

premier sons, est complète, absolue D'autre part,

lorsque, clans le langage médical, on dit, à propos d'une paralysie hystérique, que la volonté est paralysée, on veut dire que réellement il n'y a pas intention ou désir de mouvoir les membres »

Oi\ il en est de la volonté dans la folie tout comme dans d'autres maladies; elle peut exister sans pouvoir se manifester normalement. Il y a des aliénés qui ne' font pas ce qu'ils voudraient, et d'autres qui font ce qu ils ne voudraient pas.

Ces conditions étant bien établies pour montrer l'une des différences principales entre l'homme sain d'esprit et Taliéné, il est plus aisé de comprendre comment les aliénés, dans quelques cas, peuvent se conduire d'une manière analogue à celle de l'homme sain d'esprit, c'est-à-dire d'après des motifs déterminés.

Pour suivre un ordre rationnel, notre étude de l'esprit de conduite chez les aliénés doit porter d'abord sur les motifs, les mobiles qui, d'ordinaire, les font agir.

Nous examinerons ensuite quelques-uns des cas principaux dans lesquels la conduite d'un aliéné se rapproche le plus, soit par la forme, soit par le fond, de la conduite d'un homme sain d'esprit et tout à fait raisonnable.

1. Hurk Tuke, Le corps el l'espril, traduit de ranglais par Victor Parant, p. 281, Paris, J.-B. Baillière ot fils, 1886.

ARTICLE l'RKMIER.

Bc.^ motifs princïpavœ qui règlent la conduite

des aliénés.

Le.s inolil's les pins iiii])ni-tants à pxniniiier soiileoiix qui coiiccinent les actes ré])réheiisibles des aliénés. — Le vol est rarenien! commis dans une intention déterminée. — Les. aliénés incendiaires obéissent souvent à des idées de vengeance, souvpiit aussi à des motifs très iutiles. — Aliénés qui incendient pour attiroi- l'attention sur eux. — Les attentats des aliénés contiT' les personnes sont dus souvent à des idées de vengeance: ils sont souvent aussi le résultat d'hollucinations, d'ordres que les aliénés ci'oient avoir reçus. — I^es motifs de suicide sont très variés.

Les actes des aliénés peuvent être classés en trois catégories: ceux f]iii sont accomplis sous Finfluence d'une impulsion irrésistible; ceux qui sont accomplis en dehors d'une impulsion proprement dite, mais sans que le malade ait conscience de ce qu'il fait ; ceux enfin dont le malade a conscience, ou qu'il accomplit dans un but déterminé.

Les conditions dans lesquelles s'accomplissent ces derniers actes sont très variables, suivant l'état mor- ])ide de l'aliéné. C'est ce qu'a fait parfaitement bien ressortir Morel, dans les considérations suivantes, à propos de l'aliéné homicide.

« L'aliéné homicide, dit-il, commet son acte daus' des circonstances diverses. Le maniaque, sous Tii:fluence de son exaltation et du trouble général de tous les phénomènes sensoriaux, frappe, déchire, et tue, croyant frapper C(>ux (pi'il suppose lui faire du mal. Le mélancolique religieux immole ses amis, ses parents, ses enfants, pour obéir à une voix d'en haut; il est plus ordiuairement sous l'inlliience d'une lialluci-

nation; une autre fois il tue parce qu'il espère pouvoir se livrer à une pénitence qui lui fera gagner le ciel dont il n'est plus digne. G? mélancolique hypocondriaque tue parce qu'il est persuadé que c'est le seul moyen de se débarrasser des ennemis invisibles ou visibles qui l'obsèdent. Tel autre ' mélancolique, poussé par un désespoir immense, fait d'abord des tentatives de suicide, il recherche la mort, il supplie qu'on la lui donne. Il s'imagine ensuite ne pouvoir jamais mourir; il rattache l'existence de tel être qui lui est cher à son existence morbide propre ; il voit pour cet être les supplices qui le menacent, ou la misère qui l'attend lui-même; sous l'influence de cette perversion de sentiments, de cette aberration et de ce trouble général des idées, il cherche à soustraire cet innocent aux maux qu'il croit destinés à lui-même ; il

l'immole ' »

On pourrait se livrer à des considérations analogues à propos de tous les autres actes des aliénés, dont le mobile est variable suivant l'état de maladie qui les fait agir.

Les actes relatifs à la vie commune n'ont qu'une faible importance; nous ne nous arrêterons donc pas à rechercher les causes qui les déterminent. Ce que nous devons dire spécialement à leur égard, c'est que, le plus souvent, l'aliéné les accomplit en vue d'obtenir une satisfaction personnelle. De sa nature, l'aliéné est ■égoïste; il vit surtout pour lui, ne pense qu'à lui, rapporte tout à lui. 11 est donc conséquent avec lui-même lorsque, dans ses actions, il cherche à se satisfaire.

Les actes les plus importants à examiner sont ceux qui concernent les rapports de l'aliéné avec la société, les actes qui d'ordinaire nécessitent l'intervention de la justice, et pour lesquels se pose, à chaque instant, la question de responsabilité, c'est-à-dire les vols, les

iiiccntlîeSy les attentatis contre les personnes. Un grand nombre de ces lu-tes sont laits en vertu de mobiles dont il est aisé de constater Texistewce.

Il est assez rare que les aliénés eoiûiiiettent le vol dans une intention nettement déterniinœ. l^es<]u<.' toujours, en effet, ils agissent dajis ce cas-là sans wk)til" véritable, sous Tinfluence d'une impulsion inconsciente ou irrésistible. Lasègue, dans une étude qu'il n consacrée aux aliénés voleurs S a montré qu'ils appiirtiennent pour la plupart à cette classe d'aliénés qu'il a désignés sous le nom de cérébraux. Ils présentent des défectuosités cérébrales, ils sont sous l'intluence d'iui état véritablement pathologique, dont le vol n'est quelque sorte qu'un symptôme, un épisode. Lorsqu'un vol a été commis dans un but déterminé par un individu sur qui pèsent des soupçons d'aliénation mentiilc il faut donc être en défiance et ne pas croire à la (blie sans de bonnes preuves. Mais faut-il nier l'aliénation mentale uni(juement parce que le vol aura un mobil.' ! Un individu qui a volé avec intention et dans un but spécial doit-il, nécessairement, échapper à l'imputation de folie ? M. le D'' Motet semble être de cet avis lorsqu'il dit : « Quant à moi, je ne suis pas porté à admettre le crime accompli dans le but de se procurer de Targent parmi ceux qui peuvent reconnaître un mobile pathologiques. » En principe cette défiance est justifiée, mais à notre avis elle ne doit pas être érij^Vr en règle absolue.

Les aliénés incendiaires, lorsqu'ils satisfont leurs tendances morbides, obéissent fr(M|uemment à des nintifs déterminés qui sont de plusieurs sortes. Tanlui c^est une idée do vengeance, tantôt c'est le désir d'attirer l'attention. D'autres fois le mobile est absolument

1. Lasèyue, Éludes tnerlirn las : ].,• roi. ,ni.r rlahuics. l'iii i- Assdiii, loine I. l,S8'i.

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