‹ La raison dans la folieChapitre 50 sur 84 · ALIÉNÉS RÉCLAMANT PROTECTION CONTRE EUX-MÊMES · texte numérisé non relu

ALIÉNÉS RÉCLAMANT PROTECTION CONTRE EUX-MÊMES

directeur d'asile ou de Maison de Santé qui, dans les cas dont nous parlons, une fois sa conscience éclairée, ait fermé la porte à un vrai malade, malgré la responsabilité qu'il encourait sciemment'. Bien des malheurs, particulièrement des suicides, ont été évités ainsi. « Gomment faire, disait à la commission M. le D''Luys, « dans le silence de la loi, et en présence de malades « d'autant plus intéressants qu'ils sont souvent dans « cette période où la guérison est possible, et qu'ils « viennent à la fois pour demander cette guérison et « pour conjurer les suites du trouble dont ils sentent << leur esprit envahi? »

« La Commission du Sénat a été d'avis d'autoriser ces admissions, et d'introduire dans la nouvelle loi des dispositions permettant de régulariser ces placements volontaires. Elle propose, à cet effet, de décider, par l'article 18, que toute personne qui, ayant conscience de son état d'aliénation mentale, demande à être placée dans un établissement d'aliénés, peut y être admise sur une simple demande signée par elle. Et si elle ne sait pas écrire, la demande est reçue par le Maire ou par un commissaire de police. »

Le Sénat, avons-nous dit, a confirmé et voté définitivement cette disposition nouvelle, qui est certainement des plus heureuses.

1. En 1875, alors que M. Gensier était directeur de notre Maison de Santé, dont nous n'étions encore que le médecin, nous nous trouvâmes en présence d'un cas de ce genre. Le sieur M... (Etienne), âgé de cinquante-neuf ans, céliJjataire, vint nous supplier de le recevoir, parce qu'il était dans un état de mélancolie profonde et qu'il se sentait poussé à se suicider. Pour agir avec toute la régularité possible, M. Gensier l'engagea à aller demander conseil au ])<• Ripoll, professeur ù l'Ecole de médecine, qui naguère avait été son médecin, M. le D'" Ripoll n'hésita pas à faire le certificat voulu. La demande d'admission fut faite, sur nos indications, par le notaire de M. M... Quatorze jours après son admission, M. M... mourait sul)itement, au milieu de la iournée.

LA KAlSUxN UAIsS LA I-'OLIË.

ARTICLK m.

De la simulation de la folie p ai' des aliénés.

Elle a le plus souvent poui" but d'éviter la répression d'actes délictueux. — Quelques auteurs soutiennent que la folie n'est simulée, en général, que par des individus qui ont des tares morbides.

Simuler la folie pour échapper à la responsabilité d'actes délictueux ou criminels, ou pour un autre motif appréciable, c'est assurément faire preuve d'un esprit de conduite, sinon louable, au moins judicieux.

Il y a des aliénés qui, pour des motifs de ce genre, s'efforcent de simuler la folie.

Nous mettons hors de question, bien entendu, les individus dont l'état confine à la folie, mais qui ne sont pas de véritables aliénés, notamment certains faibles d'esprit et des individus qui ont été naguère, mais ne sont plus en état d'aliénation mentale. Nous les signalons néanmoins, parce que ces individus sont très portés à la simulation.

Les aliénés qui simulent la folie peuvent être classés en deux groupes principaux : d'un côté, ceux qui sont en état d'imbécillité; de l'autre, ceux qui présentent l'une des formes de maladie mentale qui s'accompagnent de délire.

La sitnulation de la folie est relativement plus fré- (juente chez les imbéciles que chez les autres aliénés. On peut s'en étonner à bon droit et estimer que ce fait présente un véritable intérêt au point de vue psychologique. N'cst-il pas curieux, en effet, que des individus dont l'intelligence est, non pas troublée, mais amoindrie, aient cependant assez d'ingéniosité pour comprench'e que la pratique de In simulation peut leur être

utile, et quelquefois assez d'habileté pour mener à bien leurs tentatives?

Mais, si intéressantes que soient, sous ce rapport, les actions des imbéciles, nous ne les donnerons pas comme un argument décisif dans la question qui nous occupe. 11 ne faut point, en effet, exagérer la force de leur raison ; il faut reconnaître, d'une part, avec le D'" Ijillod, que leur simulation est souvent grossière et imparfaite et, d'autre part, qu'elle n'est sans doute que le produit d'une imitation plus ou moins inconsciente.

Il n'en est pas de même pour les individus qui sont atteints de l'une des formes délirantes de la folie. Ces individus ont souvent, en effet, conservé assez d'intelligence pour bien voir ce qui se passe autour d'eux; assez de conscience d'eux-mêmes et de jugement pour se rendre compte de ce qui peut leur être utile; enfin, un esprit de conduite assez régulier pour arriver à leurs fins à l'aide de moyens bien choisis.

La simulation de la folie par des aliénés véritables est-elle commune ?

Le D"" A. Laurent, dans son ouvrage sur la simulation de la folie, n'en cite aucun exemple. Avec Vingtrinier, Griesinger et Baillarger, il se borne à reconnaître que, d'après l'expérience psychiatrique, ces faits peuvent se rencontrer 2.

Il ajoute toutefois cette remarque intéressante : « Certains aliénés, dans les asiles ou établissements spéciaux, entendent les médecins faire devant eux des explications sur différents symptômes de la maladie, prédire l'arrivée de tel ou tel phénomène morbide ou de telle ou telle transformation. Ils se mettent à simuler

1. Billofl, Des maladies mentales et nerveuses, tonii' TT, \). 240.

2. A. f.aurent, Étude médico-légale sur la simulalion de la folir, |,. y,-2H. Pni'is, V. Masson, 1808.

2{'yc I.A RAISON DANS l.A FOIJK.

ce phénomène ou cette transformation, soit pour dérouter le médecin, soit pour se rendre iniéressanls. Ils éprouvent du contentement à se créer,- de toutes pièces, des hallucinations qu'ils décrivent à leur manière, soit verbalement, soit dans des^écrits fort longs. Cette sorte de simulation ne saurait avoir une durée fort longue, et par conséquent tarder à être reconnue. En outre, le plus souvent, on distingue bientôt l'invraisemblance de pareils symptômes. »

Le D'' Kiernan, dans un mémoire plus récent, sur un cas de simulation de la folie j;par un aliéné, dit que des observations semblables à la sienne ont été publiées par plusieurs auteurs; il cite notamment : Nichols, Roy, Workman, Hughes, Spitzka, Gray, Laehr, Pelman, Ingels, Stark.

Le rapprochement des faits observés par ces auteurs et de celui qu'il a observé lui-même lui suggère les conclusions suivantes :

« Un aliéné peut simuler la folie.

« Les formes d'aliénation mentale qui se prêtent le mieux à la simulation sont rimbécillité ou la manie chronique.

« L'aliéné peut feindre la folie lorsqu'il est accusé d'un crime , ce qui crée un embarras très grand pour la recherche de la vérité ' . »

La simulation, en outre, porte j)resque toujours sur un état morbide différent de celui dont le simulateur est atteint. Il en résulte un mélange de folie véritable et de folie simulée qui complique singulièrement lo diagnostic. Le médecin expert n'a point de (àche plus difficile et plus ingrate à remplir que celle qui consiste alors à démêler le vrai du faux. Souvent il s'en tin'

1. The AUenisL and Neurologisl, avril, 1882; Amudes nw'dico-2)sycJiolOf/iques , ISSG, loni!' IIL p. 290; analyse par li^ 1)'' A. (larrier.

ALIKNÉS SIMULANT LA FOLIK. 203

à son hoiiiieur, et, il faut Lien le reconnaître, nul autre que lui ne serait capable de s'en tirer.

Les annales françaises de psjT-hiatrie et les traités spéciaux que nous avons consultés contiennent très peu d'observations de folie simulée par des aliénés. Nous n'en avons rencontré que deux : l'une qui est empruntée à un journal italien, et qui a été recueillie par le D'' Lombroso; l'autre, qui est due au D'' Marandon de Montyel.

Celle du D'' Lombroso concerne un individu, nommé Farina, inculpé d'homicide, que personne ne croyait fou, et qui se mit à simuler la folie maniaque. Mis en observation au manicôme de Milan, Farina donna bientôt des signes évidents de folie véritable, différente de la folie simulée. Il avait des hallucinations et était atteint de délire de persécutions. C'était sous l'influence de son délire qu'il avait tué; il regardait sa victime comme l'un de ses persécuteurs. Déclaré irresponsable, Farina resta au manicôme; plus tard, ayant cessé de simuler, il écrivit une autobiographie qui ne laissa plus aucun doute sur la réalité du désordre de ses facultés mentales et fournit d'utiles renseignements sur la marche de sa maladie

Le fait observé par le D'' Marandon de Montyel est très complexe. La narration en est si pleine d'intérêt, que nous serions tenté de la reproduire en entier; mais à cause de sa longueur, nous devons nous borner à la résumer.

Le 21 février 1877, la nommée Hortense Pap..., épouse Mar...,' était placée en observation à l'asile d'Evreux, dirigé .alors par le I)'' Broc. Cette femme était accusée d'avoir tenté de noyer son enfant. L'observation, à l'asile, dura du 21 février au 17 avril.

Les premiers jours, l'inculpée parut avoir perdu la

1. Annale.s médico-psychologiques, lii^Si, Loiiie XJI, p. 149: Extrait des Archivio i/.aliano pcr le malatie nevvose.

mémoire; elle disait ne pas reconnaître des personnes qu'elle avait vues, ne pas se souvenir du meurtre de son enfant, dont elle ne savait même plus le sexe. Le soir, elle avait oublié les incidents de la matinée.

Le 23, les apparences se modifièrent. Mar... eut une crise d'excitation, déchira en morceaux un vêtement qu'elle cousait, se mit à marcher avec précipitation et à gémir comme une femme en proie à une- préoccupation douloureuse. Elle ressemblait en cela à une autre femme, atteinte de lypémanie anxieuse, avec laquelle elle se trouvait.

Désormais, des crises de ce genre se renouvelèrent assez souvent, alternant avec un état d'hébétude, avec des accès de gaieté subite et marquée. An moment de la visite médicale du matin, Mar... avait de l'hébétude; à la visite du soir, elle manifestait une douce gaieté; dans l'intervalle, elle se montrait souvent anxieuse.

Dans le principe, elle dormait une nuit sur deux; mais ayant été réprimandée sévèrement le 5 mars, elle eut dès lors un sommeil régulier et normal.

Le 6, elle tenta de s'évader. Ramenée à l'asile presque immédiatement, elle devint plus expansive, plus confiante, et se mit à parler de son affaire, manifestant une vive crainte de retourner à la prison. Mais, dans l'ensemble, elle continua d'agir comme avant son évasion .

Le docteur Broc, considérant que l'état de cette femme ne se rapportait à aucune forme connue de folie, déclara qu'il y avait simulation, ot Mar... fut • renvoyée à la prison.

D'un autre côté, voici ce que faisait connaître l'étude des antécédents de cette femme et de la manière dont elle avait accompli la tentative de meurtre.

D'après un certificat du maire de sa commune, elle avait eu, six ans plus tôt, un accès de folie. Une dame, chez qui elle avait servi depuis lors, attestait que, parfois, elle n'avait pas la tète à elle.

En outre, et cela était souverainement important, au moment où elle avait été arrêtée, presque aussitôt après avoir commis son crime, elle avait paru, aux gendarmes qui l'avaient arrêtée et aux autres témoins, presque absolument inconsciente.

En présence de ces constatations, et sur les conclusions plus complètes du D'' Broc, une ordonnance de non-lieu fut rendue, et Mar... fut reconduite à l'asile d'aliénés.

Elle y arriva joyeuse, promettant d'être bien sage, de bien travailler, jurant de ne plus s'évader. Mais il fut impossible d'obtenir d'elle le moindre aveu sur le passé. Quand on lui parlait de ce qu'elle avait fait pendant son premier séjour dans l'établissement, elle se contentait de rire.

Mais une vingtaine de jours après son internement, un changement notable, physique et mental, s'opéra dans sa personne. Un jour, elle se plaignit de grandes douleurs à la tête, ne mangea pas et travailla moins bien. Elle fut calme la nuit, mais ne dormit pas. Le lendemain ces symptômes s'étaient aggravés. Elle était en proie à une sombre tristesse, pleurait, se lamentait sur son sort à venir. Ses idées étaient vagues, confuses, elle ne put s'occuper. Le soir, les menstrues apparurent. Pour peu qu'on eût vu Mar... lors de sa simulation, on ne pouvait pas n'être pas frappé de la différence, et méconnaître cette fois un véritable accès de lypémanie. Cet accès dura trois jours. Il se reproduisit le mois suivant, encore à l'époque menstruelle. On se rappela alors que la tentative de meurtre, qui avait eu lieu le ll janvier précédent, avait coïncidé avec une période menstruelle. Dès lors, aucun doute ne restait, tant sur l'état de folie et d'irresponsabilité, que sur les tentatives de simulation de cette femme, qui, véritablement, était atteinte de lypémanie intermittente ^

1. Manindon de Moritvel, Folie .simulée par une aliénée Encéphale, p. 47, 1882.

A rétude de la simulation do la l'olie par des ali<^nés, se rattache incidemment une question qui prôsento quelque intérêt pour notre sujet.

Il s'agit de savoir si, comme le soutiennent certains auteurs, la folie n'est simulée que par des individus qui sont déjà aliénés ou qui, à tout le moins, sont menacés, par hérédité ou d'autre manière, de perturbations nerveuses ou mentales. Cette question, qui a été l'objet de plusieurs travaux, a été récemment posée ; nouveau par le D'' Ach. Foville à propos d'un mémoire sur la simulation, publié par un aliéniste qui jouit d'une grande réputation en Suisse et en Allemagne, le professeur Wille, de Bâle.

Le D"" Foville a fait remarquer tout d'abord qu'on n'exprime pas une idée nouvelle en disant que, pour simuler la folie, il faut ne pas jouir tout à fait de son bon sens. Il a rappelé que, selon le professeur Lasegue, qui insistait sur ce point, tous les simulateu^^ présentent quelque tare ou quelque défaut d'équilibre dans leurs facultés mentales. Enfin il a cité les paroles mêmes dus. D"" Wille, dont la conviction à cet égard est formelle.

« Dans ma vaste pratique médico-légale, dit l'auteur allemand, je n'ai pas trouvé un seul cas de trouble mental simulé, chez un homme dont l'état mental fût réellement normal. Les gens qui ont recours à ce genre de supercherie sont toujours entachés d'épilepsie, d'hystérie, d'alcoolisme ou de prédispositions névropathiques héréditaires, en sorte que leur état mentnl confine d'aussi près à la maladie qu'à la santé morale. Je partage donc l'opinion du plus grand nombre do> médecins de la spécialité, opinion d'après laquelle l;i simulation de la folie, par une personne absolument saine d'esprit, doit être considérée comme une rareté tout à fait exceptionnelle. Aussi, s'il est parfois si difficile de découvrir la simulation, cela tient en partie à ce que le simulateur, en même temps qu'il se livi-e

à des manitestatioiis délirantes exagérées, contraires à la nature, et grotesques, présente quelques traits, plus ou moins nombreux, qui appartiennent en réalité aux intelligences dérangées.

« Ce mélange de symptômes vrais et faux constitue des formes d'état mental mixte et intermédiaire entre la santé et la maladie.

« Ces cas doivent être très instructifs pour le magistrat, et lui montrer à combien de précautions il est tenu, pour que l'arrêt rendu par lui soit réellement équitable ; rien ne serait moins fondé, en effet, que de considérer ces tentatives de simulation comme autant de circonstances aggravantes.

« Quelque paradoxal que cela puisse paraître, il est juste, au contraire, de considérer la simulation d'un trouble mental comme une circonstance atténuante en faveur de l'accusé; cette manière de voir se trouve justifiée par ce fait que, parmi les criminels, ceux-là seuls songent à simuler, qui ont déjà l'esprit un peu dérangé, et que ceux qui ont la raison tout à fait saine ne peuvent jamais recourir à cet expédients »

A cette citation M. Foville ajouta : « La théorie est originale et contraire aux idées courantes; mais elle a un point de départ scientifique, qui repose sur l'observation clinique, et, à ce point de vue, elle peut se défendre 2. »

M. Foville était en droit de soutenir cette opinion car il avait naguère apporté lui-même un argument en sa faveur. Dans un rapport médico-légal sur une imbécile qui était dans les conditions dont il s'agit, il concluait en disant : « La fille Marie-Thérèse Fabry, nièce, fille, et sœur d'aliénés, jouissant elle-même d'une in-

1. Voir The Medico-lcfjal Joxrnal of Ncn-- Yorli, 1885, décembre, \). 238.

2. Annales médico-psychologiques, 1886, tome III, p. 343 : Chronique.

tclligence très boniée et naUirellonieiit incouiplètc ;i certains égards, est peu capable d'apprécier la valeur morale de certains actes. Sans cesse en contact avec un frère aliéné dont l'idée fixe était de vendre sa maison pour payer ses dettes, elle a pu concevoir l'idée d'atteindre le même but en y mettant le feu, sans avoir

conscience de toute la gravité d'un tel crime Plu-

tard, se voyant menacée d'une condamnation, elle ;i cherché son salut en se faisant passer pour folle, ci l'état de démence dans lequel elle s'est montrée à hi cour d'assises des Vosges, le 6 juin 1860, était simulé ^ »

Si l'opinion du D'" Wille était fondée, nous pourrions, à juste titre, donner tous les cas de simulation de la folie comme preuves de la persistance de l'esprit de conduite chez les aliénés. Mais cependant nous ne nous croyons pas autorisé à le faire, car cette opinion nous paraît absolument exagérée et, pour notre part, nous ne sommes nullement disposé à l'admettre telle qu'elle est formulée par lui. Il est certain que, parmi les individus qui simulent la folie, quelques-uns ont réellement des tares morbides. Mais d'autres ne soni assurément pas dans ce cas. Des faits nombreux do simulation ont été relatés, dans lesquels rien n'indique l'existence, ni seulement même la présomption d'une disposition anormale. Dans quelques-uns de ces faits, au contraire, les simulateurs paraissent avoir été doués d'une bonne santé physique et morale.

Nous n'avons pas à insister davantage sur cette question. Nous avons cru devoir en parler, parce que si elle était résolue affirmativement elle servirait à prouver, comme nous venons de le dire, la persistance partielle de la raison chez les aliénés.

Page 1