Pinel, Traité de l'aUcnalion mentale
mort, et que son supplice était tout préparé. Pendant les huit premiers jours de son séjour dans la Maison de santé, il ne manifesta rien de ses conceptions délirantes. Sa maladie n'était appréciable que par son air défiant, préoccupé, inquiet, et par une insomnie persistante. Au bout de ce temps, comme les diverses conversations que nous avions eues avec lui dans différentes conditions propres à gagner sa confiance ne ravalent point amené à nous dévoiler son délire, nous eûmes l'idée de le conduire au billard et de voir si, tout en faisant une partie, quelque incident n'amènerait pas des confidences que rien n'avait pu provoquer jusqu'alors. A cette époque, nous étions encore un peu novice dans la pratique des maladies mentales ; ce qui nous manquait surtout, c'était moins la connaissance des maladies que la connaissance des malades ; nous n'étions pas assez défiant à leur égard. Pour mettre plus à l'aise ^celui avec lequel nous nous trouvions en ce moment, nous avons la malheureuse idée d'enjoindre au domestique chargé de lui de rester hors du billard, et nous engageons la partie. Tout paraît aller bien pendant quelques minutes. Mais voilà que subitement, nous sentons un violent coup sur la tête. Nous ne nous rendons aucun compte de ce qui nous arrive, croyant qu'une partie du plafond s'est détachée. Un second coup suit de près. A ce moment, nous perdons connaissance et nous n'avons su le reste que par le récit du domestique et d'autres personnes venues à notre secours.
M. .J. T..., ayant saisi sa queue de billard par le petit bout, nous en avait asséné par le gros bout deux coups formidables. On se jeta sur lui ; on eut grand' peine à le maîtriser, tant il était exalté.
Depuis ce moment, et pendant plusieurs semaines, le malade resta exalté et ne dissimula plus son délire. Ce qui l'avait porté à son attentat contre nous, c'est qu'il s'imaginait que les bains (j[uc nous lui prescrivions con-
272 LA RAISON DAlSS LA FOLIÉ.
tenaient cla vitriol, et qu'ils lui causaient des impressions Ibrt douloureuses.
M. J. T... parut s'améliorer par la suite, et sa famille essaya de le faire rentrer chez lui. Mais son amélioration était assurément plus apparente que réelle, et tenait peut-être encore à une nouvelle dissimulation, comme la suite nous le prouva.
En effet nous n'en avions pas fini avec lui, et deux ans après sa sortie, nous trouvions ce qui suit dans le Journal officiel (Comptes rendus des séances du Sénat) :
« Pétition no 160. — M. J... T..., pâtissier-confiseur à I
se plaint d'avoir été victime d'une séquestration arbitraire cl des plus mauvais traitements dans une maison de santé privée : il demande le renvoi de sa pétition au ministre compétent, afin de provoquer, de la part de l'administration, une surveillance active et efficace sur cet établissement qui, sous prétexte de venir en aide aux familles et aux mallieureux, se livrerait aux spéculations les plus coupables, et, en général, sur les établissements de ce genre, qui érigent leur fortune sur la ruine des familles. > '
« Motifs de la commission.— Le pétitionnaire a été conduit, le 3 octobre 1876, dans la Maison Gensier, à Toulouse; il reconnaît, cependant, que sa femme l'accompagnait, qu'elle a donné sa signature et payé le premier mois de séjour; il constate, en outre, que cette résolution fut prise « à la suite d'uij,e maladie nerveuse dont les symptômes alarmaient outre mesure sa famille. »
« Le premier grief de séquestration arlwtraire ne parait donc pas fondé.
« Le second, relatif aux mauvais traitements, ne l'est pas davantage. Le pétitionnaire parle bien de mauvais traitements qui vont jusqu'à la brutalité; mais n'énuinère ni ne ])récise ces violences; il applique seulement l'expression de traitement coupable aux bains, et il raconte que, n'ayant pu obtenir, malgré ses prières, d'être dispensé de ces bains i)ar le médecin, il profita d'une partie de billard que lui proi)Osa ce dernier pour lui asséner sur la tôte de vigoureux coups de queue; singulière façon de démontrer qu'il était en pleine possession de sa raison et de son bon sens !
« Les spéculations auxquelles se livrerait rétablissement Cen-
ALIÉNÉS blSSlMÛLANT LETlR FOLlE. 273
sier, au préjudice de ses pensionnaires, seraient, au dire du i)étitionnaire, de deux sortes : d'abord, on y retiendrait arijitrairenient des individus uniquement pour s'assurer des bénélicesensuite, on augmenterait les revenus de la Maison du travail ou des services qu'on imi)oseraitù ces mômes pensionnaires
« Sur le premier point, le pétitionnaire ne. signaïe, en dehors de lui, bien entendu, aucune personne arbitrairement reçue dans l'établissement; il faut, en outre, ne point oublier qu'il n'est pas un malade enfermé dans une Maison d'aliénés, ou récemment sorti, qui ne se plaigne d'avoir été arbitrairement retenu.
« Quant au travail et aux services forcés, le pétitionnaire ne P3ui s'en plaindre. Il constate, en effet, que sur la simple deniande de ses recettes comme pâtissier-confiseur, il se mit à r.jeuvre et confectionna une multitude de bonnes choses : « .Je ne refusais rien », dit-il. Il profite même de l'occasion pour exalter .son habileté dans un art qui n'a pas de secrets pour lui
« La pétition de M. ï... n'est donc pas susceptible d'être renvoyée au ministre
^ « Pour toutes ces considérations , la commission propose 1 ordre du jour. »
La conduite de cet aliéné, que nous avions cru plus amélioré^qu'il n'était réellement, se passe de commentaires. C'est surtout comme exemple de dissimulation motivée par la défiance que nous avons rapporté son histoire.
Nous avons signalé la défiance comme le premier motif qui porte les aliénés à dissimuler leur maladie. Mais nous devons ajouter que ce motif n'est pas toujours intentionnel. Dans bien des cas, il est en quelque sorte instinctif, inconscient, et ne peut alors être invoqué comme une preuve d'aptitude à se conduire.
Les motifs que nous allons indiquer maintenant sont, au contraire, choisis toujours avec intention, réflexion, et dans un but très déterminé. Le plus ordinairement, les aliénés dissimulent pour l'un des deux motifs suivants : Echapper à des mesures que leur état de maladie mentale a obligé ou va obliger de prendre contre eux; préparer une entreprise nuisible à autrui.
Quelques aliénés dissimulent pour se soustraire à
une interdiction imminente. Lenr dissimulation se produit, soit d'une manière continuelle, pendant que l'instance d'interdiction est eng-agée contre eux, soit pendant des intervalles plus ou moins prolongés, quand ils se trouvent eu présence des magistrats chargés de se rendre compte de leur état, et de donner suite à l'instance.
Le D'' Bigot rapporte l'observation d'un aliéné, lypémane homicide, qui avait cru voir sa femme lui être infidèle sur le pas de sa hautique, en plein midi, non pas une fois, mais dix, et qui l'avait souvent menacée et enfin blessée. Dans la période terminale, qui mit trois ans pour atteindre la guérison, il dissimulait si bien son délire, qu'on ne put jamais prononcer l'interdiction. Gela ne l'empêchait pas d'avouer, à se^^ heures, ses idées déraisonnables, quand l'excitation le forçait à sortir de sa réserve ^
L'histoire d'un nommé E. M..., relatée par le D'' Laffite, est particulièrement intéressante au point de vue qui nous occupe; la dissimulation y était le résultat de remarques très judicieuses faites par le malade, et avait très nettement pour but d'échapper à une interdiction.
E. M..., au milieu d'une première période d'excitation mentale, où il s'était livré à des actes dangereux pour la tranquillité publique, avait été enfermé à Cliarenton, en 1860. Le D'' Calmeil le déclarait atteint de l.ypémanie avec hallucinations et idées de persécutions. Amélioré, mais non ^uéri, il avait été mis en liberté.
Quatre ans plus tard, il fut arrêté de nouveau pour outrages publics à la pudeur. On reconnut qu'il était aliéné, et on le fit séquestrer à l'asile d'aliénés de Rennes.
1. V. Bit,'ol, Des périodes raisonnâmes de l'aliénation mentale, p. l.S. Paris, Germer Bailli(''re,1877.
En 1866, une demande d'interdiction fut faite contre lui, et, à ce sujet, un rapport fut demandé au Directeur-médecin de l'asile, le D»" Laffltte, assisté des docteurs Delacour et Aubrée.
Le rapporteur représente M. E. M... comme ayant l'œil vif, intelligent, la parole libre, dégagée, sans trouble appréciable, la démarche ferme et assurée, une contenance sans embarras, une tenue parfaite.
Il répondit avec lucidité et précision aux questions qu'on lui adressa sur son âge, sa profession, les divers incidents de sa vie passée; la mémoire ne lui faisait pas défaut. Interrogé sur les motifs de ses séquestrations, il raconta les faits, en ajoutant qu'ils n'étaient pas sérieux, et que les informations de la justice n'avaient pas été exactes.
« L'interrogatoire de M. E. M..., dit le D"- Laffite, présente des difficultés très sérieuses; non pas qu'il refuse de répondre, mais parce qu'il ne se laisse pas facilement amener sur le terrain de son délire. Doué, en effet, d'une grande puissance de dissimulation dont il use très habilement, M. E. M... conserve assez d'empire sur lui, devant les médecins comme devant les magistrats, pour en imposer. Habile et intelligent, il a compris, par les nombreux interrogatoires qu'il a subis depuis quelques années, que c'étaient ses hallucinations et ses idées de persécution qui le faisaient considérer comme un aliéné dangereux; aussi est-il devenu très défiant, et se tient-il, sur toutes ces questions, dans une extrême réserve; si parfois il lui échappe un mot qu'il suppose avoir produit sur l'esprit de ses interlocuteurs une impression confirmative de ses idées délirantes, il s'empresse aussitôt de l'expliciuer d'une manière très adroite pour éloigner l'idée qu'il a pu trahir son délire; il pousse la ruse et la dissimulation au point qu'à diverses reprises, ayant eu besoin de son concours pour déchiffrer ses lettres, pendant qu'on lui indiquait le passage que les experts ne pouvaient lire,
il lisait toute autre chose si la phrase indiquée lui paraissait peu raisonnable.
« Les interroi^-atoires (ju'on lui Taisait subir apprenaient peu de chose sur ses idées délirantes ; mais ses lettres, fort nombreuses, puisque les experts en eurent un millier entre les mains, contenaient presque toutes des passages significatifs. Elles accusaient des illusions et des hallucinations nombreuses, des idées de persécution et des conceptions ambitieuses. »
Sur le rapport des experts, le tribunal prononça l'interdiction ^ .
D'autres aliénés, surtout de ceux que leurs actes déraisonnables ou nuisibles ont obligé déjà d'interner dans un asile spécial, dissimulent afin d'éviter une séquestration nouvelle. Mais ceux-là sont rares, ou du moins nous n'en avons trouvé aucun exemple absolument concluant.
Un plus grand nombre dissimulent afin d'obtenir, au contraire, leur mise en liberté. Ceux-là sont très communs et les médecins d'asiles sont tenus à une grande circonspection, à une grande prudence pour ne pas se laisser abuser ; d'autant plus que ces dissimulateurs sont souvent d'une persévérance et d'une habileté rares.
« Je puis citer, dit le D'' Billod, un malade que j'ai eu pendant quelque temps comme pensionnaire dans un des asiles que j'ai dirigés et qui n'en est sorti qu'après avoir surpris ma religion et en poussant la dissimulation jusqu'à renier ses conceptions délirantes, en les qualifiant de complètement absurdes 2. »
Or, quehiucs jours après sa sortie, ce malade donnait la preuve qu'il avait dissimulé et qu'il n'avait abandonné aucune de ses conceptions délirantes, en