Annales de la Société de médecine de Garni
8. Poon, De la m'Uancolie avec délire. Pnris, (1. Masson, 1874, p. lOf).
d'examiner l'état mental de la plaignante. 11 s'exprima ainsi dans son rapport :
« Madame P..., épouse B..., dans le but de recouvrer la liberté, dissimule avec une certaine liabileté ses hallucinations et ses conceptions délirantes. Elle pourra facilement surprendre la bonne foi de toute personne non habituée aux ruses des aliénés, et peut-être même celle d'un spécialiste non prévenu. J'avoue, pour ma part, être resté, pendant près d'une heure de conversation avec cette dame, dans le doute le plus absolu sur son véritable état mental. Il importait tout d'abord de mettre en garde l'autorité administrative contre cette détermination prise par la malade de dissimuler sa folie pour obtenir sa liberté. C'est là d'ailleurs un phénomène relativement fréquent dans les asiles, et qui peut se retrouver dans tous les délires partiels...
« Je ne me laissai pas décourager... et après plus d'une heure, je crus remarquer que mon interlocutrice semblait touchée du temps que je lui consacrais. Je redoublai d'égards et de prévenances, et mes efforts ^ furent couronnés d'un plein succès. Cette malade se décida alors à me confier ce que, disait-elle, elle n'avait raconté à personne depuis son arrivée en France, de crainte d'être considérée comme folle et maintenue dans une Maison de Santé, c'est-à-dire des •conceptions délirantes de persécutions et de grandeur parfaitement systématisées. Un complot est ourdi contre elle par son mari, les maîtresses de celui-ci, plusieurs officiers supérieurs, et son confesseur. Mais Dieu lui a fait une grâce particulière pour triompher des méchants, la grâce de la pénétration de la pensée. C'est une voix qui part de la région du cœur et qui lui murmure à l'espi'it tout ce que pensent les autres; de même le Seigneur, pour faire éclater partout la grandeur et la pureté de ses sentiments, permet à tous de lire ce qui se passe dans son ànie. Dieu lui a en outre confié dos
secrets importants qu'elle ne peut me dévoiler, car, dit-elle, si ma confiance en vous va jusqu'à vous confier mes afiaires, je ne' puis trahir pour vous le serment que j'ai fait de garder le silence sur certaines communications. M""' B... affirme que le Tout-Puissant, pour la confirmer dans sa foi, et' vaincre l'incrédulité de son entourage, a fait voir à elle et à tout son quartier les choses les plus extraordinaires et les plus terribles, etc '... ,»
La dissimulation ayant été ainsi reconnue et dévoilée, M'"*' B... fut reconduite à l'asile d'où elle s'était évadée.
Si les aliénés qui dissimulent n'avaient pas d'autres motifs que ceux qui viennent d'être indiqués, les conséquences de leur dissimulation pourraient n'avoir pas de gravité. Mais ils ont souvent un autre motif plus redoutable, c'est celai de pouvoir donner suite- à des idées de vengeance et de pouvoir plus aisément préparer des projets homicides. Le D'' Dagron en a rapporté un exemple terrible, auquel il ajoute d'importantes considérations sur la dissimulation de la folie. Ces considérations et le fait dont il s'agit appartiennent entièrement à notre étude. L'auteur commence par citer cette boutade :
« Celui-là, s'écriait le D''X... en parlant d'un de ses « pensionnaires dont on lui contestait la maladie, ce- « lui-là est le plus fou de tous; il cache sa maladie. »
« Sous cette forme paradoxale, ajoute le, D'' Dagron, on peut facilenent découvrir une grosse vérité; et nous n'hésitons pas à soutenir que les fous sont d'autant plus dangereux qu'ils dissimulent le mieux les motifs délirants de leurs actes, et qu'ils réussissent ainsi à tromper la vigilance de leur entourage.
« Leur astuce et leur hypocrisie merveilleuses sont
1. Marandon do Moiilycl. Lypéuuinie a )u,l)il ieu.se (lissbiiulée; Annales médico-psychnlofjiques, 188G, tome VII. p. 208.
-ou LA RAISON DANS LA FOLIK.
faites pour ou iiiiposci' nu public, aux magistrats et même aux médecins... Trop souvent, alors, leur délire ne se révèle que par une do ces catastrophes imprévues qui jettent la ruine, le scandale ou le deuil au sein des familles consternées.
« Au moment même où nous écrivons ces lignes,, un malade dont les écrits auraient pu en imposer,' et faire croire à la guérison, vient de tenter do tuer sa femme, en plein parloir, à Taide d'un couteau enlevé au réfectoire, et qu'il avait soigneusement caché dans sa manche. Il lui avait écrit une lettre pressante pour qu'elle eût à venir le voir. Son projet de la tuer, était dit-il, bien arrêté
« L'adresse avec laquelle ces terribles malades contrefont la sanité d'esprit pour préparer la réussite de leurs projets offre à l'étude du philosophe un des plus singuliers problèmes de psychologie. C'est à propos d'eux qu'Edgar Poë a pu dire, avec la bizarrerie qui le distingue : « Quand un aliéné paraît tout à fait rai- « sonnable, il est grandement temps de lui mettre la « camisole »
« Ce ne sont pas les maniaques furieux qui causent le plus d'accidents. Les aliénés vraiment à craindre sont ceux qui méditent sournoisement leurs coups, jusqu'au jour où, à force de dissimulation, ils s'assurent . une occasion propice. Ces fous épouvantables ne sont pas rares, et je pourrais citer cent exemples de leurs funèbres exploits. Je m'arrête au suivant :
« M. V... avait été séquestré dans une Maison de santé par les soins de sa femme qui, paie de terreur, était venue raconter au docteur comment son mari lui faisait, depuis quelques jours, des menaces effrayantes. . Il la croyait infidèle chaque nuit, sous ses yeux, et apostrophait de la belle manière ceux qii'il imaginait voir dans son propre lit, occupés à la déshonorer...
« Quoique halluciné et atteint de délire de persécut.on, M. V... avait gardé toutes ses facultés déraison-
nement... Dès le premier jour de sa réclusion, il comprit que s'il persistait à soutenir la réalité de ses visions, il n'obtiendrait pas aisément sa liberté. Il résolut donc de dissimuler et parut se rendre aux observations du médecin. Bientôt, et sans trop se faire prier, il lui avoua non seulement qu'il avait été fou, mais encore qu'il lui était reconnaissant de ses bons soins, auxquels il était heureux de devoir le retour de sa raison, un inoment troublée. « C'était un bonheur pour « lui, aioutait-il, de reconnaître combien ses soupçons « sur la vertu de sa femme étaient ridicules, et que « son cerveau en délire avait été le jouet d'un être « imaginaire, qui avait failli le pousser aux dernières « violences. »
« M. V... est guéri ! s'écrient aussitôt ses parents et « ses amis. Rendez-le vite à notre afiection et au soin « de ses aâaires. »
« Le médecin, pajépour être plus scepti(|ue,'flt des objections, exprima son inquiétude, et demanda du temps; mais on interpréta si mal sa défiance qu'au bout de quelques semaines on le menaça bel et bien de crier à la séquestration illégale. Désireux d'éviter un scandale, il eut la faiblesse de céder. Au surplus, s'il eût résisté davantage aux sollicitations des amis de l'intéressant captif, il eût peut-être été sérieusement poursuivi. Pour échapper à ces désagréments, il prit, quoique à contre-cœur, le parti d'ouvrir les portes de sa maison.
« Le soir même, M. V..., de retour chez lui, soupa avec quelques intimes, heureux de fêter son retour et de faire valoir au plus juste prix leurs démarches en sa faveur. Ce jour-là, on dut dire beaucoup do mal des aliénistes, et on eut, ma foi, raison. En eflet, quelques heures plus tard, M. V..., resté en tête-à-tête avec sa femme, l'éventrait, la coupait en morceaux, mettant le feu chez lui, et allait ensuite tranquillement se constituer pi'isonnier.
« Résultat : une mallicureuse l'amille convaincu' un peu tard do la folie du terrible malade, et un m« decin aliénisto désolé d'avoir été dupe de sa perfidie et de sa dissimulation ^ >>
Les derniers faits que nous venons de citer, relatils à la dissimulation, montrent avec évidence que les aliénés savent régler leurs actions avec un esprit (\r conduite marqué et persistant. Ces mêmes faits pourraient se rapporter encore à une autre manifestation de Fesprit de conduite, qui nous reste à examiner, cl dont la constatation est d'un intérêt bien plus grand encore que tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Coll-' manifestation, c'est la préméditation.
ARTICLE V
De In iwémcditaiion chez- les aliéne's,
La préméditation est la pins forte prenve de raison qne puis>c donner un aliéné. — Les j^ejis dn monde ont de la peine i'i comprendre qu'un aliéné puisse préméditer ses actes. — Deux faits très explicites. — A la préniéditation se ratt-achenl In préparation des moyens et la mise à exécution des projets. — Habileté et ruses des aliénés.
Aucune partie de cette étude ne présente plus d'importance que celle qui nous occupe actuellement. Même le discernement du bien et du mal, sur lequel des moralistes ont étayé la doctrine de la responsabilité en général, est moins important à certains égards que la préméditation, puisqu'il n'implique pas la possession d'un assemblage aussi complet do l'acult(>s mentales.
La préméditation est la faciilb' de raison (pic les 1. l)a<?i'on, Dca aliénés, tonio L p. l'iti.
LA PRÉîilÉDITATION. 283
oersonnes étrangères à la connaissance de la folie .5ont le plus portées à invoquer pour refuser d'admettre im la folie existe là où elle est tout à fait certaine .aux yeux des médecins aliénistes.
Et"cela se conçoit, si Ton ne considère que les éléiiients essentiels de la préméditation. Il faut, en effet, (pour qu'elle soit possible, que l'homme ait la notion li'un but à atteindre, qu'il ait des motifs pour se diriï?er, qu'il ait la volonté d'atteindre le but; enfin qu'il sache prendre les moyens d'y parvenir.
Mais si complet que soit l'assemblage de ces faculœs, il ne l'est pas encore assez pour constituer l'homme véritablement sain d'esprit, maître de lui, en possesision complète de sou libre arbitre. 11 faut encore que Tien n'ait pu dénaturer, vicier l'élément primordial, .le principe qui dirige ses actions. Or, un aliéné qui prémédite ses actions part d'un principe faux, morbide; principe qui lui est suggéré, imposé par son état ide maladie, et dont il ne peut éviter les incitations ni •comprendre et discuter la valeur et la justesse.
C'est ce qu'exprimait fort bien un aliéniste éminent, ,:{ui a rendu naguère de grands services à la médecine •légale des aliénés, Aubanel.
« Les gens du monde ne croient pas, disait-il, que l'aliéné puisse préméditer un crime; ils regardent l'existence de la préméditation comme excluant toute idée de folie; et, toutes les fois que dans la perpétration d'un meurtre il y a eu ruse, dissimulation, quel- ;'.[ue combinaison intellectuelle, c'est pour eux la preuve d'une criminalité bien établie. Cette manière de voir est erronée; nous allons le démontrer en queliques mots.
« Dans le délire partiel, il ne faut pas oublier que •le trouble mental est isolé, et qu'il y a conservation lie la plupart des facultés; que ce sont une ou plusieurs (les facultés affectives qui sont malades, mais que riiitelligencc conserve souvent toute son intégrité.
N'avons-nous pas vu déjà que certains aliénés on
soin de dissimuler leurs conceptions délirantes Cette dissimulation est d'autant plus parfaite que le facultés intellectuelles sont restées plus intactes et 1 délire partiel plus restreint. Les aliénés, a dit Lockdepuis longtemps, sont semblables à ceux qui pr; sent de faux principes, d'après lesquels ils raisonneu très juste, quoique les conséquences en soient errr; nées. Le point de départ, chez l'aliéné, est une erreur il n'y a illusion que sur le principe ; mais ce princip. admis, il s'opère sur cet objet délirant un travail mental régulier et des déductions naturelles et logiques'. > C'est ainsi que les aliénés, sans cesser d'être véritablement en état d'aliénation mentale, peuvent avoii toutes les conditions intellectuelles voulues pour préméditer leurs actes. Et si, à leur préméditatioii. on ajoute cette disposition, commune à presque tou?. que, lorsqu'ils sont dominés par une idée, ils 1;^ suivent avec une attention soutenue, une persistance opiniâtre, sans se laisser distraire par quoi que c soit, on arrive à comprendre la perfection, si Ton peut employer ce mot, avec laquelle ils peuvent concevoir, imaginer, préméditer, préparer leurs actes et accomplir leurs desseins.
Du reste, en dehors des considérations théoriques, les faits prouvent qu'un aliéné peut préméditer ses actes. La coexistence simultanée de l'aliénation ukmitale et de la préméditation chez un même individu a été constatée tant de fois qu'elle ne peut plus même être mise en doute. Il a fallu se rendre à l'évidence.
Nous pourrions en donner des exemples récents, pris dans les annales scientifiques. Nous pourrions citer des faits que nous avons observés nous-mènie
1. Anliiinc], Mchnoire sur un cas do folie homicide. — -l»nalcs mddico-psycholnrjiqnes, IS-iO.
hilis les expertises médico-légales (^ui nous ont été niifiées.
Il nous paraît préférable de remonter d'ans le passé, ■t d'emprunter des exemples à cette période de l'hisoire de la médecine mentale où les médecins aliénistes ivaielit à combattre, en quelque sorte, pour convaincre rs incrédules, et pour démontrer aux personnes trangères à la pratique des maladies mentales, noauiment aux représentants de la justice, la vérité de ■;iits qui leur paraissaient inadmissibles.
Aucune intervention dans cette sorte de lutte n'a été il us active et plus efficace que l'intervention d'Aulanel, qui a laissé, dans des mémoires scientifiques idmirables, et malheureusement trop oubliés, le récit les faits principaux dont il eut à s'occuper, des luttes lii'il eut à soutenir, et des résultats qu'il obtint. Raploler ces faits, ce n'est pas s'exposer à des redites finales, c'est donner des preuves certaines du sujet |ui nous occupe, c'est aussi contribuer à honorer le DU venir d'un aliéniste de haute valeur et de grande listinction.
Deux de ces faits surtout méritent d'attirer l'attenion ^
Le premier concerne un ouvrier boulanger, nommé lùscarrat, qui était inculpé d'avoir assassiné son caiiarade Georges Faudrin, dans la journée du 27 novembre 184.3.
Aubanel, chargé de l'examiner, reconnut que cet iioininc, capable de parler et de répondre raisonnableiiHîiit sur la plupart des questions (^u'on lui posait, •Uiit atteint de délire partiel; il avait des liallucinalions et des idées de persécution. Ayant éprouvé beau- ' oup do misères dans son existence, s'imaginant qu'il
nit en butte à des hostilités cachées, que des ennemis secrets cherchaient à Pempoisonner, il voulut par