‹ La raison dans la folieChapitre 55 sur 84 · I. AnnaUis uuhl.ivo-pHyrholnfilqneK, W[~), IS'i!), LSno · texte numérisé non relu

I. AnnaUis uuhl.ivo-pHyrholnfilqneK, W[~), IS'i!), LSno

la fuite échapper à ses ennemis. D'Alger où il était, il vint en France, et alla successivement à Toulon, ii Arles, à Tarascon, à Avignon. Mais partout ses idées morbides le poursuivaient. Alors il songea à la vengeance, et acheta un pistolet.

A ce moment il est eilcore retenu par quelques scrupules, et part pour Marseille, où il renoue connaissance avec Faudrin, un de ses anciens camarades.

Mais bientôt il arrive à imaginer que celui-ci est son principal ennemi; que ses prévenances cachent de mauvaises intentions. Il pense que si Faudrin Finvite à boire, c'est pour l'empoisonner. Les idées de vengeance renaissent plus vivement dans son esprit.

Un jour Faudrin invite Biscarrat à faire une promenade au château d'If. Biscarrat refuse, et regardant cette proposition comme un nouvel acte de scélératesse, il forme sur le champ le projet de tuer son ami. « Il faut qu'il paie pour tous », se dit-il. Le dernier pistolet qu'il a acheté est hors d'état de servir; il va acheter une arme nouvelle, la charge avec de la grenaille, vient se placer à côté de Faudrin, qui jouait aux cartes dans un café avec d'autres ouvriers, et lui en décharge un coup dans la tète. La victime tombe sans donner aucun signe de vie. Au milieu du désordre qui règne dans le café, Biscarrat en sort sans qu'on se soit aperçu qu'il était l'assassin ; mais il ne cherche point à s'évader, et il s'empresse de dire à celui qui le saisit : « Oui, c'est moi qui l'ai tué; je vais moi-même me rendre à la justice. »

La préméditation, avec conscience des actes, osi. comme on le voit, nettement établie, chez un individu qui présente des signes certains' de maladie mentai(\ Aubanel, affirmant l'existence de la folie, déposa un rapport qui concluait à l'irresponsabilité.

Malgré ces conclusions, le juge d'instruction, à qui manquaient, comme à bon nombre de magistrats de cette époque, des notions suffisantes sur les signes

(.'lémentaires de raliénation mentale, mis en défiance par la préméditation elle-même, ne fut point convaincu et ne crut pas pouvoir rendre une ordonnance de nonlieu. La chambre des mises en accusation, de son côté, pour les mêmes motifs traduisit l'afîaire aux assises des Bouches-du-Rhône, où Biscarrat comparut le 8 mars 1844.

« Dans le cours des débats, dit Aubanel, l'inculpé s'est montré tel que nous l'avons vu dans les prisons de Marseille. Il a raconté avec calme et précision les détails du crime dont il était inculpé, sans rien nier, sans chercher à atténuer sa culpabilité, sous prétexte de ne pas savoir ce qu'il faisait en commettant cet assassinat. Il avait parfaitement l'intention, a-t-il dit, de tuer Faudrin ; il n'a pu résister, quoiqu'il pensât que cette action fût criminelle, au désir de se venger d'un homme qui lui avait fait tant de mal. Il a parlé des persécutions qu'il avait endurées. Il a raconté son histoire telle qu'il nous l'avait dite, et il a constamment affirmé que sa victime devait être du nombre des personnes qui avaient juré sa perte. »

Go qui fit l'intérêt des débats, c'est qu'Aulmnel eut à répondre à des objections nombreuses tirées de ce que Biscarrat n'avait nullement l'air d'un fou; de ce qu'il s'exprimait avec calme et précision, ayant gardé souvenir et conscience de tout ce qu'il avait fait. Aubanel répondit avec éloquence et autorité à toutes ces objections et convainquit son auditoire. Biscarrat fut, à l'unanimité, déclaré irresponsable. Il fut ensuite envoyé dans un asile d'aliénés.

La seconde afi'aire est encore plus rcmarqual)le par la manière dont elle s'est dénouée. Dans le cas précédent, comme on l'a vu, le juge d'instruction et la chambre des mises en accusation furent seuls à ne pas admettre que la préméditation et l'aliénation mentale fussent (•onq)atiblcs. Mais, dans l'afïaire dont il va être question, les incrédulos furent plus nondjreux; le jury des

assises refusa de souscrire aux indications données par Aubanel. L'inculpé fut condamné; mais au bout do peu de temps, sa folie s'étant manifestée d'une manière indéniable, il dut être conduit dans un asile d'aliénés.

Le 12 avril 1847, un meurtre fut commis en plein jour, dans une campagne située près de la Gadièiv (Var), sur un nommé Matheron, propriétaire, qui fut percé de huit coups de couteau.

Un voisin, qui était accouru au premier cri d'alarme vit un homme s'enfuir è travers champs; il crut reconnaître le nommé Moulinard, habitant de la Cadière. La nuit suivante,- on se transporta à la demeure de cet individu pour le saisir; on le trouva caché dans un cellier. Il avoua presque immédiatement qu'il était l'auteur du meurtre, et n'opposa pas la moindre résistance.

Au cours de l'instruction, d'après quelques indices, on soupçonna la folie, et Aubanel fut chargé de procéder à l'examen médico-légal.

A l'aide de la procédure, Aubanel reconstruisit le passé de Moulinard et put déterminer chez lui l'évolution déjcà ancienne des idées de persécution. Ces idées s'étaient développées d'une manière progressive, et Moulinard en était arrivé à croire que tout le village où il demeurait était contre lui. Il résolut de se venger. A la fin de mars, il acheta un large couteau de boucher, et le 12 avril, il accomplissait son meurtre.

« Dans les divers interrogatoires auxquels Moulinard a été soumis, dit Aubanel, il a toujours répondu avec précision, sans incoliérence dans les idées, sans / trouble apparent dans les facultés. Il a dit (rue, depuis un mois, il avait l'intention de tuer Matheron, et que c'était dans ce but qu'il était allé acheter le couteau dont il s'était servi. Il a raconté de quelle manière il s'était rendu à la propriété de cet homme, comment il l'avait abordé, comment il l'avait frapper de son arme meurtrière; puis, 'il a fait le récit de son retour dans

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sa maison d'habitation et des circonstances de son arrestation pendant la nuit. Pressé de questions sur les motifs qui ont pu le pousser à ce crime, il s'exprima à peu près en ces termes : « Tout le village de la Gadière « est contre moi; j'y ai tellement d'ennemis, qu'il « serait trop long de les désigner. Je ne pourrai pas « dire tout ce que l'on m'a fait; mais on m'a adressé « des injures, on a cherché à me nuire de toutes les

«. manières, on m'a empêché de travailler Mathe-

« ron m'en voulait depuis longtemps. »

Discutant tous les éléments d'information qu'il avait réunis. Aubanel établit que Moulinard était malade depuis trois ans environ; qu'il avait eu d'abord une sorte de mélancolie hypocondriaque; puis, qu'il était devenu délirant, ayant la croyance qu'on le persécutait, qu'on voulait l'empoisonner. 11 concluait, en conséquence, que l'inculpé devait être traité, non comme un criminel, mais comme un fou, et séquestré à perpétuité dans un asile d'aliénés.

Ainsi, Moulinard avait bien prémédité son meurtre ; néanmoins il était aliéné, et l'expert demandait qu'il fût déclaré irresponsable.

Conformément aux conclusions du rapport, le juge d'instruction rendit une ordonnance de non-lieu. Mais le procureur du roi, moins convaincu que le juge d'instruction, forma opposition, et l'affaire fut renvoyée à la décision de la cour d'appel d'Aix.

Celle-ci rendit un arrêt que nous devons reproduire presque en entier; car les termes employés pour écarter la présomption de folie sont ceux qu'aujourd'hui encore emploient toutes les personnes étrangères à la connaissance des maladies mentales :

« Considérant qu'il s'agit d'an assassinat parfaitement constaté; qu'il est également prouvé que c'est Moulinard qui l'a commis; que, d'autre part, celui-ci n'est pas dans un état d'imbécillité, de fureur ou de démence; que seulement il résulterait de deux rapports

do médecins qu'il est atteint de la monomanie furieuse; ({u'il n'a jamais été interdit; qu'il a toujours parlé, agi, raisonné comme le commun des hommes; que ce sera donc aux jurés à apprécier l'état de ses facultés intellectuelles et la réalité de cette monomanie; que l'état de démence n'est pas prouvé par les motifs invo-

(fués à l'appui, la cour, faisant droit renvoie Mou-

linard devant la cour d'assises du département du Var »

L'acte d'accusation présenta l'affaire au même point de vue que l'arrêt de la cour d'Aix. Les témoins à charge soutinrent/ que l'accusé n'était pas fou; qu'il était plus coquin que fou, et que jamais personne dans le pays ne l'avait considéré comme privé de sa raison. Le ministère public, dans son réquisitoire, n'osa pas aller jusqu'à soutenir que l'inculpé était réellement sain d'esprit; on sentit qu'il avait des doutes à cet égard, et ce qui le fit mieux ressortir encore, c'est qu'il ne prit pas de conclusions.

Le jury rapporta un verdict de culpabilité, et Moulinard fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Les événements ultérieurs justifièrent bientôt l'opinion d'Aubanel contre l'arrêt de la cour d'assises. A peine arrivé au bagne, Moulinard y donna des signes si évidents de folie, que l'administration pénitentiaire se vit contrainte d'agir de façon à proclamer Terreur commise par le tri])unal, et bientôt le prisonnier dut être conduit à l'asile d'aliénés d'Aix.

Alors Aubanel crut de son devoir, dans l'intérêt de la justice et de la science, de faire connaître ces événements, et, dans un mémoire plein d'enseignements utiles pour nous, il publia et discuta les principaux éléments du procès.

Un document surtout appelait son attention, parce qu'il avait servi d'élément essentiel à la condamnation de Moulinard : c'était l'acte d'accusation. Sur quoi le procureur du roi s'était-il fondé, d'abord pour faire

annuler l'ordonnance de non-lieu, puis pour réclamer la condamnation ?

Il se fondait en premier lieu sur ce que Moulinard vivait agi avec préméditation; ce qui le prouvait, c'est qu'il avait acheté son arme à l'avance, dans un autre village que le sien, chez un marchand qui ne le connaissait pas.

Aubanel de répondre à cet argument :

.« J'admets, avec l'acte d'accusation, qu'il y a eu préméditation chez Moulinard, préméditation parfaitement calculée et préparée de longue main. Mais estce une preuve qu'il n'y ait pas folie? Non. Il faut bien savoir, comme la science l'a établi, qu'un grand nombre de fous conservent la conscience de leur état, de leur délire et de leurs rapports avec le monde extérieur; ({ue plusieurs, remarquables par l'association exacte de leurs idées, tiennent des discours sensés et défendent leurs opinions avec finesse et avec une logique serrée ; que d'autres, voulant atteindre un but, combinent leurs moyens avec ruse, dissimulation et calcul ; que quelques-uns n'offrent d'autres lésions intellectuelles que celles de la volonté qui les pousse irrésistiblement à des actes coupables; que beaucoup, quoique très dangereux, conservent pendant longtemps un calme, une apparence physique de raison, capables de tromper les personnes les plus expérimentées. L'aliéné dont le délire est partiel peut méditer un crime, s'y préparer, calculer les moyens les plus certains pour réussir. »

Pour compléter ces considérations, et afin, comme il le dit, de convaincre les plus incrédules, Aubanel cite plusieurs faits de préméditation choisis parmi ceux où l'aliénation mentale avait été le mieux constatée. Mais alors même que l'on n'en pourrait pas produire d'autres, les exemples de Biscarrat et de Moulinard seraient décisifs; ils prouvent surabondamment qu'un véritable aliéné peut préméditer ses actes.

^92 LA RAISON r»AiSS LA l'OLll':.

La préméditation comporte un élément dont nous devons nous occuper, et qui concerne la manière dont les aliénés préparent et exécutent leurs projets. Nous avons à constater là encore une de ces dispositions que les gens du monde croient absolument incompatibles avec la folie. Gomment, d'après eux, admettre qu'un aliéné ait encore assez de raison pour prendre h-> moyens d'atteindre sûrement son but? Le choix' d^ s moyens n'indique-t-il pas une force d'attention tr^ s grande et une liberté d'esprit qui n'est pas possibl<:^ dans l'aliénation mentale?

Cependant, il est bien vrai que les aliénés sont parfois les plus habiles, les plus rusés des hommes, pour arriver à leurs fins. Ceux même dont l'intelligence est le plus affaiblie peuvent réaliser leurs desseins avec une habileté que ne sauraient atteindre bien des indidus sains d'esprit. Des imbéciles, des idiots mettent souvent, pour accomplir leurs méfaits, plus d'attention, plus de ruse, ils prennent pour détourner les soupçons qu'ils sentent peser sur eux, plus de soin qu'on ne pourrait le supposer.

Ce que les idiots peuvent faire, à plus forte raison des aliénés dont l'intelligence est moins obscurcie en sont-ils capables. « Nos établissements, dit Brierre de

Boismont, sont pleins d'aliénés qui cachent, volent

La vérité est qu'ils prennent si bien leurs mesures, que très souvent on ne peut retrouver les objets qu'ils ont dérobés, et que, malgré la surveillance la plus active, ils parviennent à satisfaire leurs inclinntions vicieuses ; l'astuce, la ruse, la finesse, l'adrese sont très ■ communes parmi eux '. »

Là où il faut surtout examiner, et nous dirions presque admirer, rhal)ilcté des aliénés à prendre les moyens les meilleurs pour réussir dans leurs desseins, c'est dans les actes l(\s plus importants ou les plus graves

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