‹ La raison dans la folieChapitre 57 sur 84 · Gazelle des Tribunaux, iH'iA · texte numérisé non relu

Gazelle des Tribunaux, iH'iA

Côté du lit, avec ordre de ne pas perdre de vue le malade. Une heure après, on sonne dans l'appartement dçT letranger; le directeur s'y rend aussitôt. C'est le malade qui l'a demandé. « Monsieur, dit celui-ci, je con- « çois très bien que, d'après les recommandations de « mes parents, vous preniez toutes les précautions « convenables, c'est dans l'ordre; mais il ne faut pas, « cependant, les pousser au point d'en faire un sup- «. plice. Je viens de faire une longue route, je suis « accablé de fatigue, je meurs d'envie de dormir; « mais la vue de ces deux hommes, qui ont les yeux « fixés sur moi comme deux bûches, non seulement « m'empêche de dormir, mais elle me porte sur les « nerfs, elle m'irrite. Soyez assez bon pour les retirer; « qu'ils se promènent dans la chambre, qu'ils se pla- « cent près de la cheminée, qu'ils ne cessent pas de « me garder, je ne m'y oppose point, mais qu'ils ces- « sent cet affreux supplice. » Cette demande paraît raisonnable ; les deux domestiques sont retirés des côtés du lit; mais ils ont ordre de ne pas s'éloigner d'une minute. Ces précautions prises, le directeur sort. Deux heures après, il revient : « Eh bien, comment « va M. M...? » <cTrès bien; il dort. » Le directeur approche, l'appelle, il ne répond pas; il le pousse, il ne remue pas. A l'instant, les couvertures sont enlevées : l'étranger était mort étranglé. Sans mouvement apparent, il avait déchiré le bas de sa "chemise, qui était en mousseline, l'avait tortillé en cordon, et ramenant lentement les mains, il l'avait passé autour de son cou et s'était étranglé en présence des deux domestiques, qui n'avaient rien vu^.»

Dans leurs attentais contre autrui, certains aliénés agissent avec autant de précautions que des criminels ordinaires, et l'on comprend aisément que les magistrats puissent se méprendre lorsque la folie n'éclate pas

1. Annales médicn-psycliolnfjiqnes. 'i<SVi, (ninc III. p. |;!!).

en signes très apparents. Si, en même temps, ils ont affaire à des aliénés qui dissimulent leurs préoccupations délirantes, qui parlent d'une manière très sensée sur les choses ordinaires de la vie, qui racontent leurs actes avec une très grande précision de souvenirs et les apprécient avec une certaine justesse, ils peuvent d'autant plus facilement tomber dans l'erreur.

Ce fut ce qui arriva au sujet d'un individu nommé Ferré, inculpé d'attentat aux mœurs, dont les docteurs Ferrus, Foville et Brierre de Boismont eurent à faire l'examen médico-légal.

Cet homme n'avait donné aucun signe extérieur de folie; pour commettre ses actes accomplis sur des enfants qu'il instruisait, il avait soin de n'en prendre jamais qu'un seul avec lui et de bien fermer sa porte. Il comparut en police correctionnelle, fut jugé sain d'esprit et condamné.

Il y eut appel. Alors intervinrent les experts, qui reconnurent que Ferré, halluciné de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, avait, sous l'influence de ses hallucinations, conçu des idées d'un cynisme révoltant. Il était réellement irresponsable ^

Il est difficile de faire connaître, même d'une manière générale, tous les moyens de précaution que prennent les aliénés pour accomplir leurs actes criminels. Chaque cas comporte des moyens différents, inspirés évidemment par les circonstances. Un aliéné, sur le point de commettre un meurtre, attend qu'il soit seul avec la victime ; un autre cherche à l'attirer dans un piège. Celui-ci dissimule avec soin l'arme dont il doit se servir; cet autre s'applique à se créer un alibi.

Lorsque l'acte est accompli, quelques aliénés conti nuent d'agir en individus prudents et rusés. Ils s'efforcent de détourner l'attention, de dépister les recherches, de faire porter les soupçons loin d'eux.

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