Annales niédi- n psycknlnffiqites. l-S'io. ji
Une aliénoo, dont parle le D'' Morel, accusée d'avoir tué à coups de hache sa petite fille âgée de vingt et un mois, avait eu soin de se mettre dans un endroit écarté de sa maison, pour qu'on n'entendît pas les cris de la victime. Puis, le meurtre commis, elle se sauva et se cacha de son mieux. Cette femme était atteinte de lypémanie avec stupeur ^
Le D"" Billod fut chargé d'examiner un individu nommé Charles, qu'il reconnut atteint de folie généralisée, avec délire des grandeurs, idées de persécution, mysticisme, hallucinations de l'ouïe. Cet individu avait tué sa femme. Arrêté presque aussitôt après le meurtre, et comme en flagrant délit, Charles essaya cependant de nier. Il voulut expliquer que sa femme était morte naturellement dans une crise nerveuse. Puis, voyant que ses négations étaient accueillies avec incrédulité , il soutint qu'il avait eu une querelle au milieu de laquelle il avait involontairement étoulïé sa victime. Enfin, il avoua qu'il l'avait étranglée 2.
Cependant, il faut reconnaître qu'en général, si les aliénés sont habiles à préparer leurs attentats, ils le sont beaucoup moins à en éviter les conséquences. Bien peu échappent longtemps aux recherches dirigées contre eux. Cela tient à ce que, pendant la période d'excitation qui les porte au crime, leurs facultés mentales subissent une sorte de suractivité, dans laquelle elles fonctionnent avec une régularité suffisante. Mais l'acte commis, la suractivité cesse et la raison se trouble davantage. Il y a alors une sorte d'épuisement, une dépression plus ou moins grande, et l'aliéné n'est plus on état de prendre, pour échapper aux con-
1. Mon;l. lùqqjorl m'Jclico-léfjal aur l'élal mental de la veuve G(;n)-f/el; Annales médico-psychnlogiqueH, 1855, p. 114.
2. Billod, Rnppnrl niddicn-hUjal sur l'dlal menlal di( nniiimé Charles, accusé d'assassinat sur la personne de sa femme; Annales médicn-psychnln(jiciu"s,\'tM\~), Ininc \'l.
séquences de son attentat, des précautions équivalentes à celles qu'il avait prises pour le préparer.
Revenons à Ja préméditation en général, dont ces dernières considérations n'ont envisagé que l'un des éléments particuliers. Il est donc avéré que les aliénés, dans certains cas, ont encore assez de raison, un esprit de conduite assez régulier, pour pouvoir, comme ferait l'homme sain d'esprit, penser à l'avance aux actes qu'ils doivent accomplir. Ils ont la faculté de s'y préparer, de les préméditer avec soin.
Il est aisé de comprendre toute l'importance de cette notion lorsqu'on sait que la préméditation, au point do vue légal, est une. circonstance aggravante des délits et des crimes. Il est aisé de comprendre comment les magistrats, comment ceux qui sont chargés d'interpréter et d'appliquer les lois, ont passé par des défiances marquées, par des hésitations très grandes, lorsque la science médicale est venue leur dire que la préméditation, chez l'aliéné, n'enlevait rien à la réalité de sa folie, et qu'elle ne donnait pas le droit de le soumettre à la loi comme s'il n'était point aliéné, comme s'il était un criminel ordinaire. Mais la certitude est faite sur ce point et si, en France du moins, quelques-uns ne se sont pas encore rendus à l'évidence, ils deviennent de plus en plus rares. On n'est plus en droit de dire qu'un homme est responsable de ses actes parce qu'il a su les combiner et les mener à bonne fin, avec toute l'habileté, la persévérance et les précautions d'un homme sain d'esprit. Un magistrat n'est plus en droit de parler comme le faisait naguère Torganc du ministère public dans une affaire d'homicide dont Aubanel nous a conservé l'histoire. Il s'agissait d'un jeune homme inculpé du meurtre de l'un de ses camarades. Ce jeune homme, qui était atteint de lypémanie avec périodes d'excitation, avouait que depuis deux mois la pensée de l'homicide s'était emparée de son esprit; qu'il avait clierché plusieurs fois à la mettre à exécu-
LR PRÉMÉDITATION. 299
tion ; qu'il avait pris toutes ses précautions dans la soirée qui précéda le meurtre. 11 avait lutté contre le sommeil et avait frappé sa victime à deux heures du matin, pendant qu'elle dormait profondément ; puis, il s'était recouché. Il disait enfin : « Je sais très bien la responsabilité qui pèse sur moi; je ne crois pas être fou; j'ai agi avec préméditation et je me suis préparé à commettre le meurtre. » Mais, ajoutaii-il, « je veux garderie secret sur le mobile qui m'a poussé à tuer ». Et le ministère public, soutenant l'accusation et accumulant les charges, s'écriait : « Le crime est avoué ; il a été commis avec préméditation; l'accusé avait conscience de ce qu'il allait faire; il a pris les plus grandes précautions pour réussir ; il savait qu'il allait
commettre une mauvaise action il n'a jamais été
aliéné ; il ne l'était pas surtout au moment de la perpétration du meurtre. Il reste donc responsable de ses actions, et il mérite le châtiment que la loi inflige aux criminels ^ . »
Non, ce n'est pas plus au point de vue de la préméditation et de l'esprit de conduite qu'au point de vue de la conscience du bien et du mal qu'il faut exclusivement se placer pour juger, dans la folie, la responsabilité des 'actes. Il faut faire intervenir d'autres considérations, et c'est l'honneur de la médecine mentale de les avoir indiquées, de les avoir fait pénétrer dans la pratique. Ces considérations sont celles qui sont tirées de l'existence certaine de la maladie mentale, de la folie quelle- qu'elle soit. iVprès un demi-siècle environ, les paroles du D'' J. Moreau sur ce sujet ont autant de force de vérité que lorsqu'elles ont été écrites; elles en ont plus, en quelque sorte, puisque le temps a contribué à les justifier. Il disait : « La conduite d'un aliéné peut ressembler, dans beaucoup de circonstances, à celle d'un homme parfaitement raisonnable...