‹ La raison dans la folieChapitre 64 sur 84 · Esqiiirol, Ihid · texte numérisé non relu

Esqiiirol, Ihid

« je VOUS entends », alors qu'en même temps ils savent « bien rendre compte des erreurs de leur imagination. »

Et il ajoutait : « Chez quelques aliénés, les hallucinatioiis ont précédé le délire; elles ont été, dans le principe, reconnues par les malades pour de fausses perceptions; combinées plus tard avec le dérangement intellectuel, elles ont été regardées comme réelles K »

Mais d'autres auteurs ont soutenu une opinion contraire et ont avancé que le phénomène morbide est purement intellectuel et tout à fait indépendant des appareils sensoriels. C'est ainsi que le comprenait EsqLiirol. Il admettait que l'hallucination est un phénomène cérébral ou psychique, qui s'accomplit indépendamment des sens. « Dans les hallucinations, dit-il, il n'y a ni sensation ni perception, pas plus que dans les rêves et le somnambulisme, puisque les objets extérieurs n'agissent plus sur les sens 2. »

Ces deux opinions contraires ont donné lieu à d'importantes discussions dont il suffit de rappeler le souvenir. Les faits ontjustifié l'opinion du docteur Foville, à laquelle le docteur Baillarger vint apporter l'appui de son autorité incontestable 3. Plus récemment, d'autres auteurs, notamment le D'' Christian S le D'' E. Régis-''' et le D'' Féré*5ont, à leur tour, produit d'autres faits catégoriques, d'où il résulte que, dans quelques cas au moins, le trouble sensoriel précède le trouble mental.

D'ailleurs, alors même que l'on admettrait que les

1. Foville, iivl'iclc Aliénation mentale; Dictionnaire de ni'iflecinn et de chiriirrjie pratiques, lomo I, ]). 4S,S, IS?!).

2. Esr[iiii'ol, Maladies ra'inialcs, tom?. I, p. 95. Hailliii'jïfr, Des hallucinations, 184G.

\ . CMv'i'^Wim, Hallucinations ; Dictionnaire encyclopédique il/'s sciences médicales,

~). \']. lU'iilii, Des ha II u.ci nations unilatérales; Encéphale, •^') iiMirs 18H1.

(t. Soci(''l('' 'If l)i(jln(^i(', 17 (IrciMiil)!'*' 'ISSL.

hallucinations no sont point antérieures aux conceptions délirantes, alors même qu'on les regarUerait comme un résultat des idées morbides, il faudrait reconnaître que, dans bon nombre de cas, elles réagissent sur le malade et sont, pour lui, la cause et l'origine de conceptions délirantes nouvelles. C'est ce que fait remarquer encore le D'' Foville : « Quel que soit, dit-il, le point de départ organique des balluciuations, elles sont gaies, tristes, capables d'inspirer des sentiments de bienveillance ou d'armer d'un instrument homicide la main de l'insensé. Leur effet sur l'esprit de ces malades est tout aussi réel, tout aussi positif que les impressions que nous percevons sous l'influence d'excitants extérieurs ^ »

Récemment, le D'' Luys a exprimé une opinion analogue et^'montré l'influence en retour que les hallucinations peuvent exercer sur l'esprit du malade : « L'individu halluciné, dit-il, alors qu'il est seul dans sa chambre, à l'abri de tout bruit, entend des voix qui l'excitent et lui disent toute espèce de choses. Il s'émeut, il s'excite à la suite de ces suggestions, prend fait et cause pour ce qu'il entend, comme s'il s'agissait de choses réelles 2. »

On ne peut méconnaître du reste, tant les faits sont évidents, que l'action combinée, successive ou simultanée, des troubles divers de la sensibilité, et notamment l'action des hallucinations, ne crée l'une des formes de délire les plus intéressantes et les plus nettement déterminées, le délire des persécutions. Dans ce délire, presque toutes les fausses idées, les fausses conceptions, roulent sur des troubles de la sensation et en proviennent. Les malades ont des idées d'empoi-

1. VoxïWa, Aliéna lion rneiilrile: DicUonnaire de médecine ei de chirurf/ie pratiques, tome T. \). 480.

2. Lny.-;, Traité clinique et prnli (pie des nril idiex mentales. 1). 800. i^aris, noliiliayo, IHSl.

sonnoment, qui sont causées par des troubles de la sensibilité viscérale; ils se plaignent d'être attaqués par des procédés mystérieux qui leur font éprouver dans tout le corps les souffrances les plus variées. On les frappe, disent-ils, on les pince, on les pique, on leur tortille les cbairs et les intestins, on leur arrache les testicules, on leur fait éprouver toutes sortes de sensations, soit sur la peau, soit dans l'intérieur même du corps, on leur lance des odeurs nauséeuses, sulfurées, cadavériques. Ils se plaignent de recevoir à travers le corps des décharges électriques ; on les magnétise; on agit sur eux par l'hypnotisme. Toutes les idées qu'ils conçoivent dans ces conditions sont le produit direct de leurs hallucinations et des troubles divers de la sensibilité.

Il est donc vrai, en général, que les aliénés sont le jouet de leurs sensations, de leurs impressions physiques. C'est d'elles qu'ils tirent leurs idées, leurs conceptions, aussi bien celles qui semblent raisonnables que celles qui sont les plus déraisonnables et les plus absurdes.

Conséquent avec lui-même dans la formation de ses idées, l'aliéné l'est encore dans les déductions qu'il en tire. A certains égards il se montre même sur ce point plus conséquent que l'homme sain d'esprit; c'est ordinairement avec une logique ferme, constante, nous dirions presque inexorable, que, de ces idées acquises, il tire des déductions r-égulières propres à donner naissance à d'autres idées ou à diriger ses actes.

Cela se conçoit, d'ailleurs; car un individu est d'autant plus conséquent avec lui-mèuK?, avec ses idées, avec ses principes, sa logique est d'autant plus serrée, que la conviction chez lui est plus forte, et qu'elle touche à la certitude.

Or l'aliéné est convaincu, certain de la réalité de ce qu'il éprouve. Ses hallucinations, ses conceptions délirantes sont pour lui la vérité même; il entend, il voit.

il sent; et les voix, les odeurs, les êtres dont il a la notion sensorielle sont pour lui aussi réels que si les sens en avaient la perception véritable. C'est presque toujours peine perdue de chercher à prouver à un aliéné qu'il se trompe. Quels que soient les raisonnements qu'on fasse valoir, la netteté des preuves qu'on accumule, tout est sans valeur, et vient se heurter à la réponse que font tous les aliénés : « Je suis certain, « disent-ils, d'entendre, de voir et de sentir tout ce « dont je parle. »

« Un ecclésiastique, confié à mes soins, raconte le D'' Foville, a dos hallucinations de l'ouïe : il entend sans cesse des voix qui le menacent de le chasser de la maison, de lé mettre à la porte. Cet homme a reçu une éducation soignée, il a cultivé les sciences naturelles. Je cherche, en lui rappelant ce qu'il a pu lire sur les erreurs de nos sensations, à lui inspirer des doutes sur la réalité des injures, des menaces qu'il croit entendre. A tout ce que je lui adresse dans ce but, il répond : « Hé ! monsieur, je dois donc douter aussi « de tout ce que vous me dites, je dois douter que je « vous vois, que je vous entends ^ »

Une dame, que nous avions à traiter, croyait tout le long du jour entendre des coqs qui se moquaient d'elle et qu'on avait placés autour d'elle pour lui être désagréable. On voulut tenter de lui démontrer son erreur, et on lui fit parcourir toute la maison, jusque dans les moindres recoins. « Vous v-oyez bien, lui disait-on, que « nulle part il n'y a de coqs. » Et elle répondit : « Vous « les avez fait retirer pour le temps de ma percjuisi- « tion. »

La même conviction, la même certitude qui empêclic l'aliéné de se rendre à l'évidence des preuves accumulées contre la fausseté de ses idées, fait que, dans la

1. Fovillo, Alic'nalinn mcnlule; Diclionnaire de lUrdcvinc el de chivifrf/ie prri/ifji'C!^, loino I. ]>. 'iH'.).

LOtrlQUE DANS LA FORMATION DES IDÉES. 317

discussion de son délire, il raisonne avec une logique aussi ferme que le ferait l'homme le plus sensé.

« L'idée délirante, dit Renaudin, , est pour le fou rélément dans lequel il s'isole. Il entre à son sujet dans les plus minutieux détails, n'omet aucune circonstance et se fait remarquer par la logique de ses

déductions 11 ne manque rien à toute la série des

opérations du raisonnement; les données premières sont inexactes ou fausses, mais tout le système est parfaitement coordonné; la logique est même parfois si serrée, que l'argumentation ofïre des difficultés sérieuses à l'homme le plus intelligent. Combien de fois n'arrive-t-il pas que c'est l'aliéné qui triomphe de son adversaire, sans rien avoir perdu de son énergie dans cette lutte, où le raisonnement l'emporte sur la raison. Cet aliéné raisonne donc, il raisonne même beaucoup mieux qu'il n'a pu le faire antérieurement à sa maladie ^ »

« Il est de ces malades, dit à son tour Guislain, f[ui sont capables de désarçonner des logiciens solides. .Je me rappelle une dame qui était un vrai tourment pour moi, comme pour toutes les personnes de l'établissement. Toutes mes réponses à ses questions étaient passées au creuset de l'analyse, et cela avec une profondeur de vues qui étonnait tout le monde 2. »

Ainsi, logique dans la conception, dans la formation do ses idées, logique dans les déductions qu'il en tire et la démonstration qu'il en veut faire, l'aliéné rapporte tout à ces idées et à leur point de départ. Nous allons maintenant le voir y conformer logi(|uomont, en bien des circonstances, ses actes et sa conduite.

1. Ilfiiumlin, Éludes )iidfUcn-ps!/cliol(j(/ir//ics sur l'aliénation mantille, ]). ISc). Paris, .I.-IJ. Baillièri', i85'i.

2. Guislain, Leçons ovales sur les phvénopnlhies, Loiiio I, Y. UVl. i.S.")2.

ARTICLE II

La logique des aliénés clans leurs acles.

Parmi les actes des aliénés, un certain nombre sont la conséquence directe et logique de leui's idées délirantes. — Mutilations. — Tentatives de suicide. — Refus des aliments.' — Dispositions diverses des persécutés. — Aliénés migrateurs.

En parlant de la logique des aliénés dans leurs actes, nous voulons dire, non pas que tous leurs actes morbides sont inspirés par leurs conceptions délirantes, mais seulement qu'un certain nombre d'entre eux en sont évidemment la conséquence directe.

Il y a certainement bien des actes de folie qui sont accomplis d"une manière inconsciente, irréfléchie, automatique, et lors même que l'on trouve, en même temps que ces actes, des idées délirantes qui sont en concordance avec eux, on reconnaît sans peine qu'il n'y a entre les uns et les autres aucun lien d'influence préexistante.

D'autre part, il arrive que certains actes des aliénés dérivent directement, non pas des conceptions délirantes, mais des troubles de la sensibilité qui ont donné naissance à ces dernières. Il en est ainsi, par exemple, avec certaines hallucinations, qui suggèrent à la fois les conceptions délirantes et les actes correspondant à ces conceptions. Une des malades que nous soignons en ce moment, excessivement hallucinée, est souvent portée à des tentatives de suicide commandées par des voix qui lui disent : « Tu es une infâme; tue-toi. » L'hallucination, dans ce cas, suggère donc à la fois une idée délirante et un acte approprié à cette idée.

Mais à côté de ces deux catégories, auxquelles

appartiennent un très grand nombre des actes des aliénés, il y en a une troisième, également ^ assez nombreuse, dans laquelle ces actes sont sous Tinlluence immédiate du délire et en dérivent d'une manière logique. Nous n'avons pas l'intention d'examiner tous les cas dans lesquels il y a ainsi succession régulière entre les idées délirantes et les actes. Nous nous liornerons à mentionner brièvement ceux qui sont le plus remarquables ou qui se produisent le plus fréquemment. Dans une certaine mesure, les considérations où nous' allons entrer pourraient être rapprochées de celles où nous sommes entré précédemment à propos des motifs de conduite. Toutefois il s'agit d'examiner plus spécialement ici la manière dont les actes s'enchaînent avec certaines dispositions morbides et en sont la conséquence logique.

Mutilations. — Il arrive souvent qm des aliénés pratiquent sur eux-mêmes des mutilations qui sont la conséquence directe de leurs conceptions délirantes, ou bien se soumettent de leur plein gré à des tortures qui répondent à ces mêmes conceptions. Gela se rencontre surtout chez les aliénés atteints de folie mystique, de délire religieux.

Les mutilations qu'ils pratiquent sont des plus variées. Il en est qui se donnent de violents coups de poing, dans le dessein de s'enfoncer les côtes, de s'aplatir le nez, de se crever un œil ; d'autres qui se brûlent à petit feu les pieds, les mains; d'autres enfin qui se font l'amputation des organes génitaux ou qui s'enfoncent des clous dans les chairs.

Esquirol rapporte l'histoire d'une princesse russe âgée de vingt-sept ans, femme d'une grande distinction, qui était devenue lypéraaniaque à la suite de chagrins domestiques. Exaltée par des prédications religieuses, elle s'accusait d'avoir commis des crimes, se croyait exposée à subir le martyre, et un jour, soit par

pénitence, soit iDour essayer son courage, elle plaça le doigt médius de la main droite sur la flamme d'une bougie, et l'y laissa si longtemps qu'il fallut enlever les trois phalanges.

Le D'- Galais parle, d'après Amelung, d'un lypémaniaque religieux qui, pour obéir aux suggestions de son délire, se fit l'amputation de la main et du pied'.

Le D'' Christian donne les détails suivants sur une lypémaniaque qui elle aussi, sous l'influence du délire religieux, cherchait à se torturer de diverses manières. « Elle porte sur le corps de nombreuses ecchymoses provenant, dit-il, des coups qu'elle s'est donnés. Elle se croit coupable de plusieurs crimes. Le diable s'est emparé d'elle. Elle fait des tentatives incessantes pour se détruire, se frappe la tête contre les murs, se jette par terre. Une blessure qu'elle s'est faite au front, et qui détermine un érysipèle, oblige à la tenir attachée. Elle continue néanmoins ses tentatives. Dieu, dit-elle, veut faire des miracles sur elle ! Un jour elle parvient à s'arracher deux dents ; une autre fois elle s'arrache une poignée de cheveux. On la surprend mangeant ses excréments, alors qu'elle fait des difficultés inouïes pour prendre un aliment quelconque 2, »

Les mutilations volontaires ne se rencontrent pas seulement chez des aliénés atteints de délire religieux. Les conceptions délirantes les plus diverses peuvent en être la cause. L'un des exemples les plus remarquables que l'on puisse rappeler est celui d'un aliéné dont parle Guislain, qui se coupa l'avant-bras pour éviter de commettre un meurtre. « Cet homme, (j[ui était atteint de l3q)émanie, fut inopinément saisi par l'idée de tuer sa femme. Cette impulsion elle-même n'était déterminée par aucun motif; mais elle amena

1. Giihiis. iJe.s raulilaLions c/ie; les aliènes. Tlièse de Paris, 18G7.

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