Esquirol, Maladies mentales, loiiic
« Cette femme, dit-il, gémit continLielIement, pleure et se lamente; elle entend la voix de Dieu qui lui reproche ses fautes ; elle s'imagine qu'elle est damnée, elle croit qu'il faut abréger sa vie, inutile, du reste, pour elle comme pour la société. Un jour elle réussit à monter dans un grenier où l'on allait étendre du linge, et aussitôt s'élance vers une des lucarnes pour se précipiter sur le sol. Une religieuse surveillante qui l'avait aperçue et suivie, se jette prestement sur elle, la saisit par les pans de sa robe, et la tient suspendue aux bords de la fenêtre, appelant au secours. Malgré les efforts de la religieuse la malade tomba. Elle se fit au bras une fracture qui guérit. Mais dans son délire elle n'exprimait qu'un regret, celui d'avoir manqué son but; elle n'avait qu'un désir, celui de renouveler sa tentative. Que lui importait de vivre? disait-elle. Pourquoi jouir du bienfait de la vie quand on en est indigne ?^ »
Un certain nombre de malades cherchent à se tuer en se précipitant tête baissée contre les murs. C'était le cas d'un malade observé par le D'" Lunier. Ce malade croyait qu'on voulait l'empoisonner. « Il se figure, dit le D'' Lunier, que les personnes qui l'entourent pour' lui donner des soins le poursuivent pour attenter à ses jours. Il les entend s'entretenir du genre de mort qu'il conviendrait de choisir. Efî'rayé des préparatifs, et voulant se soustraire aux supplices qu'il croit préparés pour lui, il se jette avec violence contre les murs et tombe baigné dans son sang. Il se fait au crâne une plaie profonde, qui guérit néanmoins, et dont la guérison coïncide avec le commencement de l'amélioration de la maladie mentale 2. »
1. Berthiei'. Folie veliyieiise : Archivas (-Uniques des lUdlnelles mentales el nerveuses, p. 118. PiiriM, V. Mu.ssoii 1864.
2. Lniiier, Lypdmanie suicide, Annules médicn-psycholo^ ifjiii's, iMlil, |i. 'SM.
Le D'' Hospital a réceinmcnt appelé l'attention sur un mode de suicide qui n'est pas très commun, l;i combustion volontaire.
Brierre de Boismonten avait déjà rapporté un exemple, où l'acte de suicide dépendait logiquement des idées délirantes. 11 s'agissait d'un homme qui, se reprochant des fautes, s'était livré volontairement aux flammes par expiation ; on le surprit dans une fumée terrible; une grande partie de son corps était carbonisée ; il ne paraissait pas soufi'rir, et se réjouissait, à haute voix, d'aller rejoindre sa femme, après avoir expié ses forfaits sur le bûcher attisé de ses propres mains, d'après l'ordre de Dieu'.
Le D'' Hospital a produit à son tour des observations analogues dont deux sont particulièrement intéressantes au point de vue qui nous occupe 2.
Une femme, atteinte de mélancolie, trouvant que la vie lui était à charge, résolut de mettre fin à ses jours. Ayant pris soin d'éloigner ses enfants, elle monte dans le grenier à foin, pratique dans le foin une ouverture, un trou assez grand pour pouvoir y pénétrer; elle s'y glisse et y descend de manière à avoir du foin jusque sous les bras, et elle met alors le feu à ce bûcher de son invention. Malgré les souffrances atroces qu'elle a dû endurer dans ce brasier qui a pris feu lentement, elle a eu le courage d'y rester et de ne faire aucun mouvement. Quand on aperçut l'incendie et que l'on vint au secours, on trouva le corps de celte malheureuse qui crépitait et l)rnlait nu milieu d'un foyer ardent.
Un individu, atteint de la folie des persécutions, s'imaginant que ses persécuteurs avaient obtenu des
1. HriciTc (le linismuiil. I)h suiciih'. p. 7){'ù . i'aris. ( ii-ninTlîaillière, 2»'e édition, LSIm.
2. Hosi>ita], Th's combnslioiifi volontairos chez les (iliritrs. — Aiinnlcs icn-])si/i/inf()f/i'/in's, 1871!. ttniir XVJ.
jugements contre lui et qu'on en voulait à sa vie, résolut de se soustraire aux menaces de la justice. Il mit le l'eu à son lit, et resta au milieu des flammes. Cependant, chassé par la douleur, il finit par s'en retirer, tout couvert de JDriilures. Lorsqu'on lui demandait ce qui Pavait poussé à cet acte terrible : « Ils voulaient ma vie, répondait-il, et j'aurais fini par les tuer, si je n'avais pris la résolution de me détruire. »
Refus des aliments. — Le refus des aliments par les aliénés est, dans quel(j[ues cas, un moyen de suicide. Mais souvent aussi cet acte est simplement la conséquence de préoccupations délirantes qui n'ont nullement pour dernier terme de mettre fin à l'existence. Ainsi l'on rencontre des aliénés qui ne veulent plus manger, les uns parce qu'ils sont- morts, les autres parce qu'ils n'ont plus de bouche ou plus d'intestin.
Cette disposition est commune chez les individus atteints de paralysie générale. Un de ces malades, dont M. Baillarger a rapporté l'histoire, atteint de paralysie générale au deuxième degré, avait l'idée fixe de ne pas pouvoir manger faute d'oesophage, ou, pour employer ses expressions, faute d'une ouverture pour laisser passer les aliments de la bouche dans l'œsophage. Il était impossible de vaincre son opiniâtreté à cet égard; il consentait à prendre des aliments, mais aussitôt après les avoir mastiqués, il disait qu'il ne pouvait les avaler et les rejetait. Ce malade se prêtait avec une grande complaisance à l'alimentation par ha sonde œsophagienne'.
Marcé raconte un fait très curieux ([u'il avait ol)servé ; il concerne un halluciné, auquel le ciel défenflait non seulement de manger, mais encore de parler,
1. Haill:irf;('r, l'firalyaic f/f'nc'r.'i/.c. — Ari-liirrs ctinifji/cs , \>. LS7.
(le marcher, de s'iiabiller. Pendant près de cinq années on lui passa la sonde trois l'ois par jour, et pendant ce laps de temps il resta plein de force et de vigueur, persévérant dans son refus avec une opiniâtreté iiicroyaljle, et conservant sur une ibule de points un<étonnante netteté d'esprit ^
Nous avons actuellement parmi nos pensionnaires un lypémaniaque halluciné que,, depuis près de deux ans, nous alimentons à l'aide de la sonde œsopliagienne, introduite deux fois par jour. Ce qui l'empêchr' de manger, c'est que les aliments qu'on lui propose n»' sont pas chrétiens, et qu'il ne veut pas perdre sa qualité de chrétien.
Dans un excellent mémoire sur le relus des aliments ou sitiophobie, le D'' E. Régis a énuméré toutes les causes psychiques qui amènent logiquement les aliénés à ne plus vouloir prendre de nourriture 2. Il rappelle d'abord ce qu'ont dit à ce sujet Pinel et Esquirol.
Pinel avait remarqué que les diverses formes de mélancolie amènent aisément les malades à refuser les aliments. « Une aliénée croyait avoir des crapauds dans l'estomac, et pour les faire périr de faim, elle croyait devoir s'interdire toute espèce de nourriture. Une autre mélancolique était persuadée qu'on en voulait à sa vie, et qu'on mêlait toujours quelque substance délétère à ses aliments pour lui donner la mort, et de là venait une répugnance invincible à les prendre. Une mère, connue par son attachement extrême envers sa famille, et que des chagrins domestiques avaient jetée dans une f mélancolie profonde, regardait les aliments qu'on lui > offrait comme une portion destinée à ses enfants, et les repoussait avec indignation. Enfin, il y a des cas où les principes religieux mal entendus ont fait opposer