Marcr. 'Traité des maladies mentales, ]». -207. I8(i
2. E. R(''gi.s, Sitinphnhie. — Dictionnaire r/i' ir lopédiijitc des sciences médicales.
LOGIQUE DAKS LES ACTES. •Vi/
une résistance invincible, et amené, pai* abstinence, une mort plus ou uioins tardive. »
Esquirol s'exprime sur le même sujet de la façon suivante : « Quelques mélancoliques repoussent opiniâtrement toute nourriture; on en voit qui passent plusieurs jours sans manger, quoique ayant faim, mais retenus par des hallucinations, par des illusions, qui enfantent des craintes chimériques. L'un craint le poison, Tautre le déshonneur; celui-ci veut faire pénitence, celui-là croit que s'il mangeait, il compromettrait ses parents ou ses 'amis; enfin, il en est qui espèrent se délivrer de la vie et de ses tourments par Tabstinence de toute nourriture. »
M. le D"' Régis, analysant à son tour les causes morales du refus d'aliments, les classe sous cinq chefs différents : idées de suicide; idées d'empoisonnement; hallucinations impératives; idées religieuses de mortification; idées liypocondriaques. Dans toutes ces variétés, on retrouve aisément la conformité de l'acte avec les idées qui l'ont déterminé; il y a conséquence logique très évidente.
A côté des actes que les aliénés dirigent contre euxmêmes, se placent ceux qu'ils dirigent contre les autres personnes. Ici encore ils obéissent fréquemment aux incitations de leur délire ou de leurs hallucinations, et se montrent en cela très conséquents, très logiques avec eux-mêmes.
Aucune forme de maladie mentale ne montre mieux la logifjue dans ces actes des aliénés que la folie des persécutions à la période où s'organise le délire. Nous donnerons donc à son influence spéciale l'attention qu'elle mérite au point de vue actuel.
Accusaiiom vagues des persécutes. — Un certain nombi'c d'aliénés persécutés, tourmcnt/'s par leurs
préoccupations dcl ira nies, d^'Haiits et inquiets, cherchent à comprendre l'origine de ce qu'ils éprouvent, ot, dans cette situation, ils commencent, suivant l'expression de Guislain, par devenir accttsaieurs K L'accusation est le premier acte auquel ils sont logiquement en traînés .
Mais leurs accusations, comme le dit fort hien le D'' A. Ritti, sont formulées d'abord d'une manière vague. Ils accusent des personnages anonymes, et surtout le personnage Ou. Lorsqu'on les interroge, ils répondent : « On m'en veut; on me tourmente ; on me fait des misères ; on me persécute. » Ou bien encore, ils disent : « J'ai des ennemis, mais je ne les connais pas; je cherche à les découvrir, mais je ne puis les trouver. J'ai des ennemis qui me font du mal, mais je ne sais pas quels ils sont 2. »
Un magistrat, âgé de treiite-neuf ans, et qui depuis quelques années avait des hallucinations de l'ouïe, se plaignait de ce qu'on le raillait; on se moquait de lui: on cherchait à empêcher son mariage; ou lui faisait sentir toutes sortes d'impressions désagréables 3.
Une femme de quarante -trois ans," blanchisseuse, avait commencé à remarquer que, dans la rue, on se moquait d'elle; on l'accusait d'avoir une conduite coupable; on marchait sur sa robe; on la coudoyait K
La veuve N..., âgée de quarante ans, raconte comment elle est tourmentée depuis un an. « On venait, dit-elle, écouter à ma porte; on épiait mes actes; on me surveillait. J'ai eu peur. Plus tard, j'entendais dire: Descendre, elle descendra. Gela signifiait qu'on me mejiaçait do m'assassiner, si je me risquais à descendre; j'ai changé de domicile. Dans mon nouveau lo-
1. ( iiiisliiiii, Lenoiis si/r les phrénopathies, tome I, p. 282.18rr2. 3. A. liitli, PerséciUinna : Dicfionnriire encyclopédique rJcs sciences niédica les .
3. Magnan, Leçons f ailes à l'asile Sainte-Anne. ifTH. 'i. Idem.
gemeiit, j'ai encore été persécutée par je ne sais qui, par des ouvriers qui m'injuriaient; ils disaient de moi. en passant devant ma porte : « C'est fini. » Quand je passais près des ouvriers, dans la rue ou dans l'escalier, on ne parlait plus; la nuit, on s'amusait à faire du bruit pour m'empèclier de dormir; ce bruit était accompagné de sottises si grossières que je n'oserais les répéter; c'étaient des voix d'hommes, ace que je suppose; mais je ne les reconnaissais pas. Dans la rue, je suis tran(|uille. Je ne . sais à quoi l'attribuer, n'ayant fait ni mal, ni tort à personne ^ »
A ce premier degré, l'accusation formulée d'une manière vague dérive directement, comme on le voit, du délire naissant et des hallucinations. C'est un acte logique.
A un degré plus avancé, les malades, au lieu de s'en prendre vaguement à des ennemis imaginaires, accusent des agents déterminés, des influences occultes, mais marquées d'un nom spécial. L'accusation prend la forme collective. Le milieu social, l'éducation, les habitudes jouent un grand rôle dans le choix des influences, choix que l'on voit changer suivant les époques. Au moyen âge, où les idées religieuses étaient plus vivaces qu'elles ne le sont aujourd'hui, où presque tout le monde croyait à la magie, à la sorcellerie et aux autres sciences occultes, les persécutés attribuaient leurs souM'ances aux démons ou aux sorcières. Aujourd'hui, ils s'en prennent à des corporations, à des administrations, en un mot à-des êtres collectifs, tels que les francs-maçons, les jésuites, les sociétés secrètes, la police; ou bien ils cherchent dans les découvertes scientifiques l'explication de leurs souffrances. Ainsi, ils s'en prennent au téléphone, au phonographe, à l'électricité, à l'hypnotisme.
I. LîiSHj^iic, Le dél/ire des paméciUinns : Archiver gcncrales (If iiK'dcrhtc . isrri.
Il est intéressant de remarquer, au sujet de ces dispositions des persécutés, qu'on les rencontre aussi bien chez les hommes très instruits que chez les individus les plus ignorants. II semblerait que Tinstruction des premiers dût les mettre à l'abri de suppositions qui, au point de vue scientifique, sont inexplicables. Mais la force de la maladie l'emporte, et quelle que soit leur culture intellectuelle, quel que soit leur deii-ré d'éducation, tous les persécutés sont, sous ce rapport, au même niveau.
Jusqu'ici, le persécuté n'a attribué ses soufifrances qu'à des êtres imaginaires, qu'à des êtres collectifs dont il lui était impossible de saisir la- représentation. Mais, à mesure que ses conceptions délirantes se précisent, elles le poussent à attribuer la cause de ce qu'il éprouve à des personnes déterminées. Alors, c'est contre un ami, contre le médecin, contre un parent qu'il dirige ses accusations. Arrivé à ce point, le persécuté va subir dans ses dispositions une modification importante et grave. Car, maintenant qu'il sait à qui il est redevable de ce qu'il éprouve, il va être amené naturellement, logiquement, à un sentiment inévitable, celui de la vengeance, et, de persécuté seulement qu'il était, il se fera à son tour persécuteur. Ses actes vont prendre une forme plus précise, une direction mieux déterminée.
Un peut classer en trois groupes principaux les actes que les aliénés persécutés sont dès lors amenés à commettre comme conséquence de leur délire ; ce sont : les dénonciations calomnieuses, les injures publiques et les agressions contre les autorités, les violences contre les personnes. Voici, d'après le I)"" A. Ritti', les caractères particuliers de chacun de ces groupes :
1. A. llilli, Penféeiilio)! : Diclinnndii'c (•))ci/cfnpr(h'rj7/f' rlrs sciences médicales.
LOGIQUE DANS LES ACTES. «loi
Dcnunciatiom calomnieuses des persécutes. — Los 13ci'sécaités sont tous portés à des ^lénonciations qu'ils considèrent comme l'expression de la" vérité, mais qui, en réalité, sont calomnieuses. Ils écrivent beaucoup ; ils adressent aux autorités des plaintes et des récriminations incessantes. Ils rédigent des dénonciations, des pétitions, des mémoires où ils exposent leurs griefs, leurs souffrances, et les spoliations dont ils se croient victimes. Ils racontent d'interminables histoires et se plaisent à insister sur les habitudes, les allures, les gestes et les paroles de leurs ennemis. Ils révèlent les actes honteux qu'ils leur attribuent, entrent dans des détails minutieux, trouvent des expressions pour tout dire, et emploient les termes les plus bizarres, les néologismes les plus osés. « Ils envoient aux tribunaux, ditle D'' Ritti, des dénonciations calomnieuses, soit contre les personnes qu'ils considèrent comme leurs persécuteurs, soit surtout contre les médecins, qu'ils regardent comme la cause de leurs maux, ou qu'ils accusent de les retenir arbitrairement. Ces dénonciations, parfois, sont rédigées dans les -termes les plus mesurés, et les preuves qui sont indiquées sont d'autant plus perfides qu'elles ont une apparence de sincérité et de vraisemblance. Dans ces cas, on peut se trouver dans l'embarras pour .porter une appréciation équitable, d'après l'examen seul de l'écrit, et une observation directe du malade est nécessaire pour fixer le jugement. »
Injures publiques et agressions des persécutes contre les autorités. — « Sous l'influence de ses hallucinations et de ses idées délirantes, dit encore le D'' Ritti, le persécuté peut se laisser aller à proférer des menaces contre ses prétendus persécuteurs; il peut, en pleine place publique, et répondant aux voix qu'il entend, injurier des passants. De là souvent des scènes pénibles, des attroupements, l'arrestation de quelques personnes. Lorsqu'on s'est expliqué, on voit ({u'on a
'^•^-^ l'A liAlSON DANS LA POLIR.
affaire à un malade dont cotte ineai'tade a été Je premier symptôme extérieur.
« D'autres malades s'en prennent aux autorités do leurs tourments; ils les accusent des persécutions dont ils sont victimes; ils les dénoncent dans les journaux, dans des pétitions aux chambres; ils leur envoient des suppliques qui restent sans réponse, puis, voj-ant qu'ils ne peuvent obtenir justice, ils se portent à des voies de fait, dans un endroit public, soit sur un magistrat, soit sur un député, sur un ministre même, espérant par ce procédé passer en jugement et faire connaître au grand jour de la publicité 'les persécutions auxquelles ils sont en butte, les injustices dont ils
souffrent Ce sont des fous de cette catégorie, ces
individus qui, récemment encore, ont attiré sur eux l'attention publique, l'un en tirant des coups de révolver en pleine Chambre des députés, l'autre en tirant des coups de révolver au passage de la voiture d'un ministre, celui-là encore en jetant des suppliques du haut des tribunes de la Chambre. » Les coups de'révolver dont il vient d'être question ne sont pas encore de ceux qui sont destinés à frapper les personnes ellesmêmes; leur seul but est d'attirer l'ati:ention. Mais ils sont le prélude des actes plus graves constituant le troisième groupe des actes qui sont la conséquence rationnelle du délire des persécutions.
Violences des perséculés contre les personnes. — Il est aisé de comprendre comment l'aliéné, obéissant d'une manière logique à ses impressions morbides, et cédant à ses idées délirantes, en arrive à ces violences. D'une part il voit que ses réclamations sont sans effet, que personne ne s'occupe de donner satisfaction à des revendications qu'il croit légitimes; d'autre part s(in état de maladie lui crée une excitabilité spéciale, \o dispos»? à s'émouvoir bien plus facilement que ne le ferait dans les conditions ordinaires l'homme le moins
niaiU'o de lui; eniin toujours obsédé par son état de délire, par ses idées morbides, il ne trouve qu'un moyen de se satisfaire et de se soulager, c'est de se porter à la violence contre ceux qu'il considère comme ses ennemis, comme ses persécuteurs, et de se. venger d'eux. Il commence par se porter à de simples voies de fait.
« Les voies de fait commises par les persécutés sont fré(]uentes, dit le D'' A. Ritti; soufflets, coups de canne ou de parapluie, coups de poing, violences de toute sorte dirigées contre ceux qu'ils accusent de les regarder de travers, de leur dire des injures; contre les fournisseurs qui leur vendent des marchandises empoisonnées, etc. »
Enfin se produisent les agressions homicides. L'aliéné n'y arrive pas du premier coup ; il s'y prépare de de longue main, et passe souvent par toutes sortes d'hésitations avant de les commettre. Mais ses idées le poussent ; il no voit que ce moyen de sortir de la situation déplorable où il se trouve, et il agit. La tendance à l'homicide est certainement bien logique, et en quelque sorte- légitime. Il semble tout naturel que le malheureux persécuté ne voie (ju'un mo3^en de se soustraire aux maux qui l'obsèdent, c'est de se débarrasser de ses persécuteurs.
Les exemples d'attentats contre les personnes commis par des aliénés persécutés sont extrêmement nombreux; si l'on réunissait tous ceux (j[ui ont été publiés, depuis Esquirol jusqu'à nos jours, on en ferait des volumes; ainsi réunis ils seraient sans doute d'un utile enseignement pour l'opinion publique, trop prompte à les oublier, et trop portée à regarder comme des victimes des individus qu'il a fallu ensuite séquestrer à cause de leur état d'aliénation mentale.
Si nous faisions une histoire complète et détaillée des actes (|ik' les aliénés sont appelés à. commettre sous
334 l,.v RAISON DANS LA FOLIE.
riiilliience directe et comme conséquence logique de leur délire, nous devrions en examiner beaucoup d'autres que ceux dont il vient d'être question. Nous devrions porler des malades semblables à celui que mentionne Marcé, qui, pour se débarrasser d'ennemis cachés autour de lui, mit le feu à sa maison'. Nous signalerions d'autres malades, comme cette lypémaniaque dont le D'' Marandon de Montyel a récemment raconté l'histoire tout k fait curieuse, et qui, s'imaginant être propriétaire de créances importantes sur différents individus, faisait des faux pour rentrer dans ces créances 2.
Mais nous devons nous borner et nous terminerons cet article par quelques détails sur une espèce d'actes très intéressants que certains aliénés sont amenés à accomplir en vertu de leurs conceptions délirantes. Ces actes sont des voyages. Le D'' Ach. Foville a donné le nom très approprié d'aliénés voyageurs ou migrateurs aux malades qui les accomplissent, malades qu'il a le premier signalés à l'attention des observateurs..
Aliénés voyageurs ou onigrateurs. — « Il n'est pour ainsi dire pas un acte, dit le D'' Foville, qui, habituellement propre aux personnes sensées, ne puisse être accompli par des aliénés, sous l'inspiration de leur délire, et qui ne devienne ainsi, dans certaines circonstances, une manifestation morbide, un véritable symptôme de folie En parlant d'un groupe d'aliénés que je désignerai sous le nom de voyageurs ou migrateurs, je voudrais montrer comment un acte qui est habituellement aussi réfléchi et aussi rationnellement motivé que les grands voyages peut, dans cer-
1. Marcé, Trailé des maladies mentales, 'p. 379. Paris, J.-15. Baillièr..', 1862.
3. Marandon du MoiUyel, Faux commis par i/nc hjpciitaniaque amhilieuse. Encéphale, 1886.
tailles circonstances, être le résultat maladif d'une conception délirante.
« Les aliénés voyageurs accomplissent, lorsqu'ils se déplacent, un acte réfléchi et parfaitement conscient; ils entreprennent de longs voyages par suite d'idées nettes et logiquement systématisées; ils savent très bien ce qu'ils veulent faire en quittant l'endroit où ils se trouvent pour émigrer dans un pays plus ou moins éloigné. Les aliénés, bien connus dans leurs allures, aux(iuels on pourrait le mieux les comparer, seraient ces hallucinés qui ne peuvent rester longtemps dans le même appartement, parce qu'ils s'y sentent trop tourmentés, et qui, dans une même ville, changent continuellement de maison ou de quartier. Mais ici, au lieu d'un simple déménagement, il s'agit d'une expatriation ^ »
M. le D'" Foville a réuni quatorze observations caractéristiques. Nous en reproduirons les deux plus courtes ; la logique de l'aliéné dans ses actes y est manifestée aussi nettement que pos.uble.
« M. X... appartient à une famille riche; il a reçu une bonne éducation et n'a jamais eu de profession. Marié de bonne heure, il est promptement devenu veuf; ce malheur a exercé sur son esprit une influence très profonde, et l'a accablé de tristesse. Ses parents pensèrent qu'un voyage lointain ferait diversion à son chagrin, et lui ménagèrent l'occasion de visiter l'Orient, en compagnie de deux autres personnes de leur connaissance. L'accord ne régna pas longtemps entre les trois voyageurs; au bout de quelque temps, M. X... se sépara des deux autres, prétendant qu'ils avaient mal agi à son égard. Dès cette époque, il éprouvait des hallucinations de l'ouïe qui le tourmentaient beaucoup. Il voulut continuer seul son voyage d'exploration; mais
1. Acli. Foville llls, Lea aliénés voyafjeiDs ou, migrateurs. — Annales médico-psycholofjiques, 1875, Luhk^ XIV.
^^•Jt) LA RAISON J)ANS J.A FOLllv.
à peine ctait-il arrivé dans une ville qu'il la quittait pour échapper au carillon qui le poursuivait partout. Il visita ainsi, moitié en touriste, moitié en fuj^-itif. l'Asie-Mineure, la Syrie, l'É-ypte, la Grèce, l'Ualie,' regagnant l'Europe avec le désir de rentrer le plus vite possible dans sa famille. Mais arrivé à A'enise, son état de maladie était porté à un tel point, qu'il ne put aller plus loin. Ses parents durent venir le chercher et le ramenèrent chez eux, très gravement malade. Depuis cette époque, M. X... n'a cessé d'être halluciné et de se croire persécuté. Il accusait toujours le carillon et cherchait à s'3^ soustraire par la fuite.
« En 1870, il quitte de nouveau sa famille, toujours pour se soustraire aux hallucinations qui ne lui' laissent pas de trêve, et il se rend en Suisse. C'était le moment où la guerre éclatait. M. X... parait n'avoir rien compris aux événements qui se passaient, car, au bout de quelque temps, il se rend en Allemagne. 11 ne tarde pas à y être arrêté et soupçonné d'être un espion. On dut cependant le reconnaître pour un aliéné, car, à la paix, il fut purement et simplement reconduit à la frontière belge et laissé libre. Sa famille finit par le retrouver à Bruxelles et le ramena chez elle, après que, pendant plusieurs mois, il eut éprouvé bien des mauvais traitements.
« Depuis 1870, les hallucinations n'ont fait qu'augmenter; les facultés intellectuelles se sont affaiblies, et M. X... est aujourd'hui dans un état voisin de la démence.
« Le nommé Christian W..., âgé de quarante-quatre ans, originaire de Prusse, entre à l'asile de Quatre- Mares, le 14 août 1867, venant de la maison d'arrêt de Rouen, où il a été écroué pour vagabondage et mendicité. W... est atteint d'hallucinations de différents sens, et d'idées de persécutions très accusées; il craint le poison, même dans l'air, et met sa casquette sur son visage, de peur que le poison ne pénètre par la bouche
OU par les yeux ; il se croit poursuivi par des ennemis, à la tète desquels se trouve son frère; partout ils sont là pour rempècher de trouver à gagner sa vie en exerçant son métier de tailleur. Pour échapper à leurs persécutions, il a vainement parcouru rAllemagne,'la Pologne, l'Angleterre. De ce dernier .pays il est venu en France, mais sans y être plus tranquille. C'est là (j[u'il été reconnu aliéné et séquestré.
«W... est resté àFasile pendant six ans et n'a jamais cessé de présenter le tableau de la lypémanie hallucinatoire avec idées de persécutions; dans les derniers temps son état passait à la démence. Il était souvent violent et exigeait une surveillance attentive. Il ne travaillait pas. Au mois de novembre 1873 il a été transféré à la frontière prussienne, et rerais aux autorités allemandes. »
M. le D'' Foville termine son mémoire par ces conclusions : « Certains aliénés se déterminent, par suite de la nature et de l'évolution de leur délire, à entreprendre des voyages plus ou moins lointains. Les pérégrinations de ces aliénés voyageurs ou migrateurs sont des actes volontaires, réfléchis, conséquence raisonnée d'un délire systématique Quelques-uns de
ces aliénés migrateurs veulent s'expatrier pour échapper à leurs ennemis imaginaires; d'autres, atteints de folie des grandeurs, voyagent en pays étrangers, dans l'espoir d'y obtenir la réalisation de leurs ambitions chimériques, et de s'y faire rendre la justice qu'on leur refuse chez eux. »
Pour résumer le présent article, et formuler les indications qu'il contient, il nous suffît de généraliser les conclusions que nous venons de rappeler, et de dire que, parmi les actes accomplis par les aliénés, un grand nombre sont volontaires, réfléchis, conscients, et s'accomplissent comme une conséquence logi({ue des concei)tions délirantes.
ARTJCLK III.
La logique des aliénés dans l'évolution de leurs concep tions déliran tes .
Dans certaines formes de délire les id«%s morbides paraissent évoluer d'une façon tout à fait régulière et logique. — Évolution des idées de grandeur. — Le délire des négations. — La doctrine de révolution du délire chronique.
Chez l'homme sain d'esiirit, raisonnable, les idées sont le point de départ, non seulement des actes, mais encore d'autres idées, qui forment avec les premières une association régulière et logique. Cela se produit non seulement avec la participation consciente de l'individu, mais aussi, et peut-être même le plus souvent, d'une manière irréfléchie et inconsciente.
La même chose s'observe chez l'homme aliéné, du moins dans certaines formes de délire, dans lesquelles on est arrivé à reconnaître la succession régulière et l'évolution logique de conceptions délirantes déterminées. Cette évolution n'est point fatale, elle manque souvent; mais lorsqu'elle existe elle est très significative au point de vue qui nous occupe et établit d'une manière complète l'analogie entre la logique de l'homme aliéné et celle de l'homme sain d'esprit.
C'est au D'' Ach. Foville que revient le mérite, non d'avoir compris le premier, mais d'avoir le premier donné une notion nette, précise, scientifique, de cette évolution logique de certaines idées chez les aliénés. Il l'a fait au sujet de la folie des grandeurs.
Avant lui quelques observateurs, notamment I3aillarger, Delasiauve, et surtout J. Falret, s'étaient trouvés d'accord pour dire que, chez les aliénés atteints de folie partielle, les id(^es de grandeur sont, dans quel-
LOGIQUE DANS l'ÉVOLUTION DU DELIRE. 339
ques cas, lentement élaborées, fixées et systématisées. Mais ils avaient constaté le fait sans en déterminer les règles.
Le D'' Foville montra que des idées délirantes peuvent, d'après des déductions rationnelles, servir d'origine à d'autres idées délirantes. Ses' études h ce sujet ont porté, comme nous l'avons dit, sur les idées de grandeur; elles ont été fécondes et ont donné naissance à d'autres études du même genre qui, nous le verrons, ont été fructueuses à leur tour.
« Les hallucinations, dit M. Foville, ont pour résultat ordinaire d'engendrer le délire des persécutions Après avoir souffert plus ou moins longtemps
de leurs hallucinations, après les avoir attribuées à des ennemis inconnus, ou s'être contentés de les expliquer à l'aide d'un mot plus ou moins obscur ou merveilleux, certains hallucinés se disent : « De pareils phéno- « mènes ne peuvent se passer, dans l'état social où « nous vivons, sans l'intervention des personnages « les plus haut placés ; eux seuls disposent de l'au- « torité nécessaire pour provoquer de pareils effets ; « eux seuls, par conséquent, sont les instigateurs de « mes tourments. » D'autres, au contraire, voyant qu'en fin de compte ils ne succombent jamais complètement aux dangers dont ils sont entourés, se figurent qu'ils ont des amis cachés, mais tout-puissants, qui les protègent ' . »
A ce point, les malades vivent donc, en imagination, dans un milieu très élevé, et toute leur intelligence se concentre sur cette idée qu'ils sont l'objet de l'attention, le plus ordinairement malveillante, des plus hauts personnages, hommes politiques, ministres, rois ou empereurs. Ils en viennent naturellement à
1. Ach. Foville, Éluda clifiique de Lu folUi avec prédominance du. délire des r/randcurs. Vima, J.-B. Hiilllièro et llls,