Archives de Neurologie
i-ive ce ne sera que justice, car ils ne I^ont ({ue trop mérité par leurs crimes. Us se refusent alors à toute consolation; ils opposent une fin de non recevoir à toutes les preuves qu'on leur donne de leur innocence. Les démonstrations les plus claires, les affirmations les mieux autorisées, les témoignages les plus affectueux les laissent incrédules ou ironiques. C'est ainsi que se manifeste d'abord la tendance à la négation.
Mais il y a certains mélancoliques chez lesquels cette disposition négative est plus accentuée que chez les autres. Leur demande-t-on leur nom? ils n'ont pas de nom; leur âge? ils n'ont pas d'âge; où ils sont nés? ils ne sont pas nés ; qui étaient leur père et leur mère? ils n'ont ni père, ni mère, ni femme, ni enfants ; s'ils ont mal à la tète, mal à l'estomac, mal en quelque point de leur corps.? ils n'ont pas de tête, pas d'estomac, quelques-uns même n'ont pas de corps. Chez quel(iues-uns la négation est universelle, rien n'existe plus, eux-mêmes ne sont plus rien.
Ces mêmes malades qui nient tout, résistent à tout ce qu'on veut leur faire faire. Il faut les plus grands efforts pour les déterminer à changer de linge; ils ne veulent pas se mettre au lit ; ils ne veulent pas se lever; ils font une opposition continuelle.
A ces dispositions se joignent quelquefois du mutisme, le refus des aliments et cette tendance singulière de certains aliénés qui s'eflorcent de retenir leur urine et leurs excréments.
C'est de cet ensemble symptomatique et de son étude que le D-- Gotard a dégagé des notions particulièrement intéressantes à notre point de vue, notions concernent l'évolution délirante par laquelle les mélancoliques anxieux arrivent au délire des négations. Nous ne pouvons mieux faire que de suivre le l)"" Cofard dans les dév(;loppom(Mits où il est entré à ce siij(;t.
A un premier degrt', les mélancoliques n'ont, à pro-
preincnt parler, pas do délire. Ils sont siinpk'inenl aflectes d'une tristesse qui porte à la fois sur leurs lacultés morales et intellectuelles. Ils ont honte ou niêin.. horreur do leur propre personne, et se désespèronf on soni^eant qu'ils ne pourront jamais retrouver (•/• qu'ils ont perdu. Ils regrettent leur intelligence évanouie, leurs sentiments éteints, leur énergie disparue Ils prétendent qu'ils n'ont plus de cœur, plus d'affection pour leurs parents et leurs amis, ni même pour leurs enfants.
Alors apparaissent souvent des idées de ruine, qui sont comme le commencement du délire négatif. Le malade croit avoir perdu sa fortune matérielle. Jusqu'à ce moment il était atteint seulement dans ses dispositions morales et intellectuelles; les impressions qui le dominaient ne touchaient qu'à ses facultés intimes. Mais par une transition qui semble bien naturelle, il se met à reporter sur ce qui l'environne les idées que jusqu'alors il a eu seulement pour lui-même. De ce que son intelligence s'est modifiée, de ce que son activité morale s'est plus ou moins éteinte, il en arrive à considérer que cela a dû influer sur son état matériel, sur sa situation de fortune, il se voit ruiné et sa famille avec lui.
A partir de ce moment les transformations délirantes vont évoluer avec une progression constante, en marchant vers des idées successivement plus attristantes et plus pénibles.
Des idées de ruine aux idées du culpabilité il n'y a qu'un pas. Les malades croient alors que si la ruine est survenue, c'est par leur faute; ils en sont responsables, et comme toute culpabilité entraîne un châtiment, ils en arrivent promptemont à croire qu'ils sont sous le coup de la vindicte des hommes aussi bien que sous le coup de la vengeance de Dieu. Ils se croient condamnés à mort et entendent les pn^pai-atifs de leur supplice. On dresse pour eux la guillotine. Ils enten-
(lent tics roulements de tambours, des détonations d^armes à feu et croient qu'on va les fusiller. Dominés alors par des hallucinations, ils croient entendre des voix ({ui leur reprochent leurs crimes et qui leur lisent leur arrêt de mort. Lorsque les idées de damnation les tourmentent, ils se croient entourés de flammes; ils voient des précipices à leurs pieds, ils slmaginent que la terre va les engloutir et qu'ils vont être précipités dans les enfers.
La transition de ces idées aux idées de suicide est toute naturelle, et le malade y arrive spontanément. Parmi les aliénés, ce sont en eflêt les anxieux à idées de damnation qui sont le plus disposés à se détruire; tous les moyens leur sont bons; ils sont sous ce rapport d'une ingéniosité qui déroute parfois la surveillance la plus habile. Un de leurs moyens de suicide, c'est le refus des aliments; quand ils sont influencés par l'idée de ne plus manger, rien ne peut les amener à prendre de la nourriture, et l'on n'a d'autre ressource que de recourir à l'alimentation forcée.
Est-il nécessaire de faire remarquer que les mélancoliques anxieux ne présentent pas tous une série aussi complète d'idées délirantes successives ? Quelques-uns arrivent plus vite à des idées extrêmes. Il en est qui, ayant commencé par croire qu'ils n'avaient plus ni intelligence ni facultés morales, en concluent qu'ils n'ont plus de corps. Parmi ces derniers, il en est de fort curieux qui subissent une sorte de transformation de la personnalité et qui, voyant qu'ils ont encore une personne matérielle, s'imaginent que ce corps n'est pas le leur, qu'on le leur a changé. Aussi ne parlent-ils d'eux qu'à la troisième personne.
Par suite d'une inconséquence, qui n'a rien, d'étonnant, puisqu'il s'agit de folie, l'idée qu'ils n'ont plus de coTps, qu'ils sont morts, qu'ils sont damnés, n'empêche pas ces malades d'avoir des idées de suicide; mais c'est qu'alors sans doute ils ont des idées déli-
rantes complexes, ot (ju^ils sont poussés à so ckHi-uire par les préoccupations tristes qui les accablent.
Quoi qu'il en soit cle ces différences et de quelques autres analogues entre les divers mélancoliques anxieux, le fait le plus saillant de leur délire, celui sur Joquel nous insistons, c'est renchaînemeiit en quelque sorte logique des idées, et la manière dont celles-ci se déduisent les unes des autres.
Dans les faits que nous avons eu occasion de rappeler, on en trouverait un certain nombre (jui justifient les notions précédentes. Tel était notamment le cas (!.:■ cet ancien soldat, observé par le D-- Fo ville, et qui croyait être mort à Austerlitz. Parmi les observations que le D'' Gotard a réunies dans son mémoire, nous en prenons deux des plus significatives que nous résumons.
Voici d'abord une dame qui, internée après plusieurs tentatives de suicide, est dans un état d'agitntion anxieuse. p]lle s'imagine avoir la gorge rétréc-;.' et le cœur déplacé. Tous ses organes du reste sont déplacés; elle ne peut plus rien faire, elle est perdue elle est damnée. Plus tard elle dit qu'elle n'a plus tète, plus de corps ; elle est morte. Elle résiste à S( s besoins naturels, sous prétexte que si elle les satisfaisait, elle mourrait; elle se livre à des actes violents pour lutter contre la fatalité de sa situation, à laquelle personne ne peut la soustraire. Plus tard encore elle dit que toutes les parties de son corps sont métamorphosées; elle ne peut plus bouger sans s'exposer a tomber en lambeaux, et elle se raidit convulsivement dans la position où elle se trouve. Elle arrive à refuser de manger, parce qu'elle ne peut plus avaler; elir refuse démarcher, parce qu'elle n'a pas de jambes: elle ne veut ni se levei", ni se coucher, ni s'habiller, ni rien faire. ICpuisée par la maladie, elle finil i>;ir succomber daiis un ôkû de cachexie générale.
Une autre dame s'imagine d'abord quelle n'a plus
;rieiK qiLelle a ruiné sa famille et qu'on va la mettre , en prison. Elle ne cesse de gémir. Elle refuse les ali- 1 ments sous prétexte qu'elle ne peut les payer ; elle^ se { croit atteinte d'une maladie contagieuse, s'imagine qu'elle répand une odeur infecte, et ne veut pas qu'on , l'approche. La maladie progresse jusqu'à l'épuisement ' ultime.
On peut remarquer que, dans l'évolution du délire (des négations, les idées ne donnent pas seulement 1 naissaiice à des idées, comme il arrive pour la folie .des grandeurs, mais qu'elles servent aussi de point .de départ à des actes. Il eût peut-être été plus à propos de parler de ces actes dans l'article précédent. Nous ne l'avons pas fait, parce qu'il nous a semblé préférable de ne pas disjoindre des éléments de délire qui ont entre eux une affinité constante.
D'après ce que nous venons de voir, le délire des grandeurs et le délire des négations ont tout d'abord été considérés isolément l'un de l'autre au point de vue de l'évolution des idées délirantes. Mais récemment des notions scientifiques se sont produites qui donnent une portée nouvelle aux principes dont il vient d'être question.
On s'est demandé si l'évolution du délire des grandeurs et l'évolution du délire des négations ne se rattachaient pas à un ensemble dont l'une et l'autre ne seraient que des parties plus ou moins importantes, si même elles ne dépendraient pas l'une de l'autre par des transformations sinon inévitables, nécessaires, du moins soumises à des règles qu'il serait possible de déterminer. On s'est demandé si, comme l'exprimait récemment le D'' Paul (Varnier, il n'y a pas des individus chez ({ui l'aflcction mentale « se développant après une incubation prolongée, poursuit son cours lentement, régulièrement, méthodiquement, franchissant une à- une des étapes invariablement les
iiièuios, et offrant en quelque sorte le spectacle du l'ordre dans le désordre \ »
Le D'' Magnan et ses élèves ont été les promoteurs des recherches entreprises dans cette direction, recherches dont ils ont pris pour base le délire des pers(-cutions. Le résultat de leurs travaux, de leurs obsci vations, de leurs analyses, a été la production d-uii<' théorie sur l'évolution morbide générale de divei^ troubles d'esprit, évolution qu'ils ont considérée comnj<une sorte d'entité et à laquelle ils proposent de donner spécialement le nom de Délire chronique.
La doctrine du D'' Magnan n'est point, jusqu'ici, adoptée sans réserves; elle donne lieu à des objections qui n'ont pas toutes été résolues; mais, cependant, elle s'appuie sur des considérations précises dont il est difficile de ne pas reconnaître la valeur. L'avenir lui donnera sans doute la sanction qui lui manque encore. Quoi qu'il en soit, elle touche de près à notre étude, et nous devons, à tout le moins, en indiquer les lignes principales.
Le premier mémoire qui ait fait connaître les idées du D'' Magnan sur ce sujet est dû à l'un de ses élèves, M. le D'' Paul Gérente2.
Avec le D'' Magnan, celui-ci s'est proposé de rechercher « si, au milieu de toutes les formes décrites de folies partielles, de délires plus ou moins circonscrits, il ne serait pas possible de démêler quelques lignes géné- ' raies, quelques lois les reliant les uns aux autres. » Il s'est donc livré à l'étude d'un assez grand nombre d'aliénés atteints de délire chronique, attachant de l'importance, non pas seulement aux idées, aux con-
1. Annales médico-psyoholoyiques, 1887, toiiio V : Socielc médico-psycholoyique , séance du '25 octobre 1880; discussion sur le Délire clwonique.
2. Paul Oéreule, Quelques considéra lions sur l'érolulion du délire dans la. vésanie; Archives de neurologie, Umw VI.
ceptions plus ou moins extravagantes de chacun d'eux, mais bien plutôt à révolution, à la succession des symptômes de leur maladie mentale ; et il est arrivé à cette notion que les entités décrites comme irréductibles, la plupart sous le nom de monomanies, ne sont que les aspects successifs d'une même vésanie, aux dififérentes époques de son évolution.
Au point de départ, le D'' Gérente place l'hérédité, ({u'il dit avoir trouvée chez tous les malades dont il a étudié l'histoire. Cette donnée première prête à la discussion et demande à être confirmée par l'expérience.
Quoi qu'il en soit , voilà donc , d'après la doctrine nouvelle, le malade prédisposé par le fait de l'hérédité; sa prédisposition n'est point fatale, assurément, mais elle crée mie véritable imminence morbide. Si l'individu se développe, évolue dans un milieu physique et moral favoràble, si son hyfjiône est bonne, il traversera la vie sans accident notable du côté mental. Dans le cas contraire, il succombe, il suit la pente qui lui était naturelle, il devient aliéné.
Au premier degré de l'aliénation mentale se présente une tristesse, une sorte d'hypocondrie. L'individu commence par se replier sur lui-même; il vit intimement en présence de ses idées, de ses impressions, auxquelles, peu à peu, il se livre d'une manière plus ou moins absolue, et par lesquelles il arrive à se laisser dominer. « Alors il ne s'appartient plus, et tombe sous le coup d'une angoisse, d'une anxiété qui' parfois le mènent aux plus tristes. impulsions. »
Tels sont donc les phénomènes qu'on retrouve au début de toute aliénation : 1° hypocondrie mentale ou physique; 2° douleur, surtout morale, 3° perte de l'équilibre mental.
Alors peuvent se produire des troubles variés de la sensibilité générale ou spéciale, plus ou moins intenses, f{ui sont la raison déterminante des diverses conceptions délirantes. . A partir de ce moment, le malade peut
tomber dans une hypocondrie morale et pliysifjuo (]<■ plus en plus grande, dans la lypémanie franche, ou bien il peut verser dans le délire des persécutions. Dans un certain nombre de cas, son délire est détei-miné par les influences du milieu où il vit, par ses idées et ses passions dominantes, par son éducation passée, par son tempérament.
Dans cette période, ce qui domine encore chez lui c'est un état de dépression, de concentration sur soimême , ayant un cai^actère pénible. Quelles que soient les tendances délirantes, jalousie, démonopbobie, toxicophobie, délire des persécutions, les sentiments et les idées sont encore mal déterminés, et ils le seront jusqu'à ce que le malade ait atteint le point où le délire « s'offrant toujours sous le même aspect, devienne immuable et, suivant les expressions caractéristiques des docteurs J.-P. Falret et Magnan, en quelque sorte systématisé et stéréotypé ' »,
A ce moment commence une nouvelle période, dite eœpansive. C'est alors que les malades donnent corps à leurs idées. « L'un, dit le D'' Géi'ente, arrive à croire réalisées certaines ambitions politiques, raconte qu'il appartient mystérieusement h quelque illustre famille: l'autre entend des voix, reçoit des révélations. Chacun explique à sa façon, et plus ou moins habilement, suivant le degré de conservation de ses facultés intellectuelles, les anciens ennuis, les espérances, les convictions nouvelles. Ainsi se découvre cette loi générale : dans le délire chronique, la période expansive ne fait jamais que succéder à la période de dépression, et ce qui caractérise essentiellement chaque période, c'est l'altération dilférente du sentiment. »
Il convient de remarijuer que les mots dépression et expansion sont pris ici dans un sens un peu différent de celui qu'on leur donne d'habitude. Evidemment,
1. Voir Magiiiui, Lcronssur le délire des 2)ersec u lions. iSTi.
dans la pensée de Fauteur, le premier signifie état de réflexion intinne, de préparation des idées et des conceptions; le second veut dire manifestation extérieure de ces mêmes conceptions, qui sont devenues délirantes.
Lorsque le D'' Magnan a pris la parole à son tour pour faire connaître ses idées, il a spécifié, plus nettement encore que ne l'avait fait le D'" Gérente, l'ordre dans lequel, au cours du délire chronique, évoluent les conceptions délirantes, et actuellement il distingue quatre périodes :
1" Période d'incubation, où le malade troublé, inquiet, concentré, replié sur lui-même, se livre, après des hésitations plus ou moins longues, à l'interprétation délirante de ses impressions sensorielles ;
2*^ Période constituée par l'organisation d'un délire de persécutions, où les conceptions morbides, sans cesse alimentées par des troubles sensoriels, prennent corps, se coordonnent et se systéuiatisent ;
3" Période caractérisée par l'intervention d'idées de grandeur, marquant la systématisation ultime du délire et la transformation morbide de la personnalité de l'individu;
4° Période terminale de l'évolution vésanique, où le délire s'émousse et où le malade tombe dans la démence.
L'intérêt qui s'attache à la doctrine du D'' Magnan ressort pleinement de ce fait que la Société médicopsychologique a cru devoir lui consacrer une discussion spéciale. Cette doctrine est la confirmation complote des notions qui font l'objet de cet article; elle contribue à établir (jue les aliénés ont parfois, dans la succession de leurs id(3es, une logi(iue véritable, (j[u'il est ordinairement assez facile d'apprécier.
En résumé, pour ce qui est de l'acquisition des idées etdo leur évolution, riiommo aliéné no diffère dans bien
des cas de riioinme sain d'esprit que par le point de départ. Tous deux acquièrent des idées à l'aide de leurs organes sensoriels; mais l'un se sert d'organes sains, tandis que l'autre n'a à sa disposition que des organes malades. Cette différence fait que l'un acquiert des idées saines et l'autre des idées morbides. Mais à partir de là, tous deux tirent de leurs idées des conséquences inspirées par une logique aussi régulière, aussi ferme d'un côté que de l'autre. Tous deux agissent d'après leurs idées; tous deux associent les idées primitives à d'autres qui en découlent. Mais l'aliéné, continuellement victime de son erreur initiale, involontaire et inévitable, marche d'erreur en erreur, et reste toujours aliéné.
ERREURS DANS l' APPRÉCIATION DE LA FOLU':. 355