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CHAPITRE V

LA PERSISTANCE PARTIELLE DE LA RAISON DANS LA FOLIE EXAMINÉE AU POINT DE VUE MÉDICO-LÉGAL.

ARTICLE PREMIER

De quelques causes d'erreur clans V appréciation de

la folie. ^

La situation de l'aliéné devant la loi française est nettement définie. — Les difficultés que rencontre l'application de la loi tiennent à plusieurs causes: les personnes étrangères à l'étude des maladies mentales ne savent pas à quel point la raison normale finit et la folie commence; elles ne jugent que d'après des apparences qui peuvent être trompeuses; elles veulent chercher à reconnaître un fou par comparaison avec un homme raisonnable; elles attribuent une importance trop exclusive aux idées délirantes. — La zone mitoyenne entre la folie et la raison. — Compétence des médecins en matière de folie. — Un bon moyen de reconnaître qu'un individu est aliéné est de comparer son état présent à son état passé. — Il n'y a pas d'idées essentiellement délirantes. — Délires Imsés sur des faits vrais ou vraisemblables. — La folie à deux. — Préjudices causés aux aliénés par les erreurs commises à leur sujet. — La simulation peut induire en erreur.

Toute question sur la folie, après avoir été étudiée SOUS le rapport médical, se présente sous un autre aspect qu'il faut également envisager ; cet aspect est celui des considérations sociales, ou, autrement dit, légales qui s'y rapportent. En e/ïet, l'aliéné vient à chaque instant se heurter à la loi, soit à propos do sa

•^•''><> 1-A IIAISUN DANS l.A FULlli.

liljGi-té, soit à propos do sa capacité civile, soit oiiliii à propos (lu compto qu'il pout être appelé à rendre de SOS actes. Nous soniines d'autant plus obligé (rontrcidans ces considérations légales que, dans les parties précédentes, nous avons montré les aliénés doii< < encore de certaines parties de raison qui sont de nature à induire en erreur sur leur état d'aliénation mentale, et sur la conduite qu'il convient de tenir à leur égard.

Gomme nous l'avons vu, les aliénés peuvent présenter à divers degrés, et dans des conditions variées tous les signes de la raison. Presque tous conservent de l'intelligence; quelques-uns sont capables de montrer du jugement et du discernement; d'autres savent se conduire d'une façon régulière, correcte, et même d'après des motifs empreints de sagesse; un grand nombre enfin, abstraction faite de leur point de départ, des notions ou des impressions morbides auxquelles leurs idées se rattachent, ont une logique aussi nette et aussi ferme que l'homme vraiment raisonnable.

Ces qualités de raison qui persistent en plus ou moins grande partie font-elles qu'ils ne soient pas aliénés? Doit-on, parce qu'ils sont partiellement raisonnables, les considérer comme étant vraiment raisonnables? Doit-on, dans ces conditions, les soumettre à quelque degré que ce soit aux règles et aux lois qui régissent les hommes sains d'esprit ?

Il semble facile de répondrv^ en disant que pour résoudre ces questions, il suffit de s'en rapporter à la législation de chaque pays, législation qui, en s'appuyant sur les préceptes mêmes de la morale naturelle, tend chaffuo jour à devenir universellement uniforme.

Ln loi Française dit :

]^n matière de capacit/; civile : « Le majeur qui est dans un l'tat liabituel d'imbécillité, de démence ou i\o

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fureur doit être interdit, même lorsqu'il présente des intervalles lucides. » — «Pour faire une donation entrevifs ou un testament, il faut être sain d'esprit. » Des articles analogues déclarent Taliéné incapable des autres actes de la vie civile.

En matière de responsabilité morale : « 11 n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une torce à laquelle il n'a pu résister. »

Enfin des lois spéciales règlent la manière dont les aliénés, en cas de nécessité, peuvent être privés de leur liberté.

Nous n'avons pas besoin de rappeler que démence est compris par tout le monde comme synonyme d'aliénation mentale; là dessus il n'y a aucune contestation.

La conséquence de ces textes est évidemment que du moment où un individu est fou, aliéné, du moment où, suivant l'expression de la loi, il est en état de démence ou de fureur, il est à la fois incapable et irresponsable.

La loi ne fait pas de distinction entre la folie partielle et la folie généralisée; elle n'établit point de degrés dans la responsabilité et dans l'incapacité. Devant elle, tous les individus déclarés aliénés sont dans la même situation et échappent complètement aux règles auxquelles sont soumis tous les individus sains d'esprit. Ils sont placés dans une catégorie spéciale; ils sont l'objet d'une sollicitude particulière et protégés comme doivent l'être des hommes qui n'ont plus l'aptitude nécessaire pour se protéger eux-mêmes.

Telle est légalement et strictement leur situation. Mais, d'une part, les aliénés sont-ils, quant à leur folie, toujours appréciés comme ils devraient l'être, et, d'autre part, les prescriptions légales qui les concernent ne sont-elles point trop rigoureuses, trop al)Soliies? C'est ce que nous devons successivement oxami-

lier. Le premier point est l'objet du présent article; le second sera l'objet des articles suivants où il sci ii spécialement question de la capacité civile et de l;i responsabilité.

Strictement, avons-nous dit, les aliénés échappent ;i l'action ordinaire de la loi. Les règles qui les concernent sont claires, précises, et semblent ne devoir donner prise à aucune difficulté d'application. D'où vient cependant que, dans la pratique, beaucoup d^ difficultés ont surgi ? d'où vient que l'application pur<' et simple de la loi a donné matière à beaucoup d'incertitudes, voire même à beaucoup de contradictions?

Il faut l'attribuer à plusieurs causes d'erreur, dont les principales sont les suivantes :

1° Les personnes étrangères à l'étude des maladies mentales ne savent pas à quel point la raison normale finit et la folie commence.

2° Elles sont portées à ne s'en rapporter qu'à des apparences qui peuvent être trompeuses.

3° Elles croient que pour reconnaître qu'un individu est aliéné, il suffit de faire la comparaison entre lui et l'homme raisonnable.

4° Ellles croient encore que la folie consiste essentiellement dans la manifestation d'idées que communément on nomme délirantes.

Ces causes d'erreur ont une influence plus général(^ qu'on ne le supposerait de prime-abord, et il est mènK^ des médecins qui ne savent pas s'y soustraire.

Assurément il est quelquefois difficile de déterminer le point précis où commence la folie, et la difliculttpeut exister môme pour des médecins habitués à s'occuper d'aliénation mentale. Il y a, en effet, entre la folie et la raison, des points de contact entre lesquels il est presque impossible de tracer une démarcation nette el sûre. Ces points de contact forment une région (pie le D"" Bail a proposé d'appeler « les frontières de la

ERREURS DAKS l'aPPRÉCIAïIOK DE LA FOLIE. 359

folie » ^ et à laquelle le D'' Maiidsley a donné le nom préférable à certains égards de « zone mitoyenne. »

« Il est fort important, dit ce dernier auteur, de reconnaître qu'il existe entre la sanité et l'insanité une sorte de terrain neutre, de zone mitoyenne; et il est plus important encore de 'ne pas se borner à une constatation purement théorique, mais d'étudier très soigneusement les cas équivoques dont cette zone est

peuplée L'expérience journalière nous assure que

beaucoup de personnes, sans être folles, présentent des particularités de pensée, de sentiment ou de caractère qui les rendent fort différentes du commun et font d'elles un objet de remarque. Il se peut que ces personnes deviennent ou ne deviennent jamais folles; mais elles descendent de familles où existe soit la folie, soit quelque autre affection nerveuse; elles ont en fait un tempérament nerveux particulier, une certaine névrose, et quelques-unes même un tempérament plus particulièrement fou, une névrose vésanique^. »

C'est sur cette zone mitoyenne que vivent un grand nombre des individus atteints du genre de folie que Trélat a étudiée sous le nom de folie lucide 3, ou se rattachant au groupe morbide que Campagne a tenté d'établir sous la désignation de manie raisonnante*. C'est là que l'on rencontre des personnages singuliers, dont la vie excentrique, dont la conduite déréglée étonne et semble tout à fait inexplicable. C'est là encore qu'il faut placer la foule nombreuse des imbéciles et des faibles d'esprit, qui sont le plus ordinairement sur le terrain de la raison, mais que le moindre déplacement fait passer sur le terrain de la folie.

■1. Bail, Leti frontières de la folie. — Encéphale, A^%^.

2. H. Maudslcy, Le crime et la folie, p. ^lO. l'avis, Gemerr.iiilliôrf, 187/|.

;-5. Tivlat, La folie lucide. Paris, A. Di'lahayc, '18GI.

4. Cairipagno, Traité de la manie raisonnante. Paris, (!. Masson, IHOO.

Si grande que soit la cUfficulté de déterminer l'état mental de ces individus, elle n'est cependant pas insoluble. Nous avons fait connaître notre sentiment à ce sujet dans deux mémoires que nous avons consacrés aux faibles d'esprit, examinés au point de vue de l-i responsabilité des actes'. Nous croyons avec M. le D'- J. Falret que, pour bien déterminer la limite entre la raison et la folie, il faut se placer exclusivement sur le terrain médical.

Nous disions dans Tua de nos mémoires : « Pour le médecin légiste, le critérium de l'irresponsabilité, en médecine mentale, c'est assurément la maladie^ ou encore les désorganisations, les dégénérescences produites d'une manière irrémédiable par la maladie. > Et envisageant le rôle du médecin dans les cas qui lui sont soumis par les tribunaux, nous ajoutions : « Le médecin ne doit pas sortir de son domaine, qui est l'étude des maladies ou de leurs conséquences. C'est pourquoi, dans les questions médico-légales relatives à l'aliénation mentale, étant donné l'existence d'une maladie mentale ou d'une défectuosité physique capable d'entraver le libre fonctionnement des facultés intellectuelles, dont le cerveau est l'organe, il doit conclure à l'irresponsabilité. Dans le cas contraire, et si les manifestations psychiques paraissent s'exercer normalement, quoique d'une manière imparfaite, il doit affirmer la responsabilité. »

Reprenant les mêmes idées, dans le second mémoire, et comme la première fois, les appuyant par des faits, par des exemples, nous disions encore : « Nous devons réclamer l'exonération de tous ceux qui présentent les stigmates de la maladie, tares héréditaires, surexci-

1. Cnnaidéralions médico-légales sur In responsabilité des faibles d'esprU; Revue médicale de Toulouse, 1881. — L i faiblesse d'esprit dans ses rapports avec la resjwns/djilité des actes; Encéphale, 188().

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tation anormale, conceptions délirantes, et, trune manière générale, tous les accidents qui relèvent de la pathologie mentale. »

La règle que nous posions ainsi pour les faibles d'esprit en matière de responsabilité peut s'appliquer, sans distinction, en toute affaire médico-légale et à tous les individus qui se trouvent dans la zone mitoyenne, sur la frontière entre la- raison et la folie.

Or cette règle, évidemment, ne peut être appliquée d'une manière sûre que par ceux qui sont familiarisés avec la recherche et la connaissance des signes physiques des maladies, c'est-à-dire par les médecins euxmêmes.

On a prétendu contester aux médecins cette aptitude spéciale. Quelques auteurs, Élias Regnault notamment S ont soutenu que le simple bon sens suffisait pour trancher les questions médico-j udiciaires en matière de folie. Des arguments irréfutables ont été fournis contre cette opinion, non seulement par des médecins, mais aussi par des écrivains étrangers à la pratique de la médecine. Rappelons notamment ce qu'a dit à ce sujet un philosophe distingué, M. Albert Lemoine : « Il y a deux ordres de symptômes de la folie, les désordres de l'intelligence, qui constituent le délire, et les désordres organiques qui le produisent ou l'accompagnent. Or, les médecins sont certainement plus capables que les autres hommes de reconnaître ces symptômes physiques On a le droit de distinguer les symptômes physiques et les symptômes intelr lectuels ou moraux de la folie, mais on ira pas celui de les séparer quand ils s'offrent les uns et les autres à l'observation, parce qu'ils s'expliquent et se confirment. Telle idée, telle action, que l'on considère en elle-même sans s'inquiéter de l'état physique de celui

I. l'o'^nanU, De. hi conqjtîlcnca des médecins dans les (ji/cs/l()//s ji/diriini-/'s. .I.-lî. r.iiilli(''r('. iS80.

qui Ta conçue ou exécutée, est impossible ù juger

Le doute se dissipe, si vous trouvez, dans l'état physique du prévenu que vous alliez condamner peut-être, des symptômes que suit ou accompagne le plussouveni le trouble des facultés intellectuelles. Le magistrat, le juré, est-il capable d'apprécier. la valeur d'une paralysie parfois légère comme symptôme de la folie, et de rapprocher cet indice des sentiments et des paroles de celui qui le présente? Est-il capable, comme Esquirol, de reconnaître un fou, et un fou incurable, à de légères contorsions de ses lèvres, cà un certain embarras de ga parole sensée * '? »

Ainsi l'ignorance des symptômes physiques de la folie, l'incapacité de les reconnaître même lorsqu'ils sont dé^h fort appréciables, le défaut d'expérience journalière, expliquent comment les personnes étrangères à l'étude des maladies mentales sont impuissantes^ à déterminer le point où la raison finit et où la folie commence; cela explique comment cette première cause d'erreur fait trop souvent considérer comme sains d'esprit des individus dont la folie est certaine.

La seconde cause d'erreur est que, trop souvent, on s'en rapporte à des apparences trompeuses. Tantôt on prend pour fous des individus qui ne le sont pas, mais qui simulent la folie. Tantôt, et le plus souvent, on croit sains d'esprit des gens dont l'intelligence est profondément malade.

Tout notre ouvrage a eu pour objet de mettre en relief les inarques do raison qui peuvent cacher la folie. On a pu se convaincre, en le lisant, que ces apparences sont parfois très spécieuses et qu'il faut y regarder de près pour ne pas se laisser abuser.

Et de fait, il est aisé de comprendre comment, à défaut de notions spéciales, on peut être expos(^ à pren-

1. Lonioiiio, L'alhhi'J devant In philosophie, la morale et la société, p. 535. Vwvin, Didier, ISH.').

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drc certains aliénés pour des gens raisonnables. Les aliénés de cette sorte ont conservé plus ou moins complètement la notion claire et exacte des choses de la vie ordinaire; ils parlent ou écrivent comme le ferait une personne parfaitement raisonnable; quelques-uns manifestent un développement intellectuel supérieur à celui du commun des hommes, et si leur éducation leur a donné -des aptitudes spéciales pour les sciences, les lettres, les arts, ils continuent de s'en servir et de les appliquer comme s'ils n'étaient pas malades. A un degré plus élevé, ces mêmes individus, capables de bien "coordonner leurs idées, de les apprécier en eux-mêmes et d'exprimer leurs appréciations, formulent sur les choses extérieures, sur eux-mêmes, sur tout ce qui fait l'homme moral et social, des jugements qui sont conformes à' la raison la plus droite. Enfin, conformant leurs actes à des principes déterminés, ils se conduisent d'une manière qui paraît tout à fait raisonnable. En un mot, pris à certains moments de leur existence, et dans certaines conditions, ils ne diflèrent pas, ils ne semblent pas difierer de ce qu'on est convenu d'appeler des hommes doués de raison. Gomment donc alors n'être pas amené naturellement à les assimiler à ces derniers, à les traiter en conséquence ?

L'erreur ici est encore formelle, et le moyen d'y écliapper c'est celui que nous venons d'indiquer, celui que nous dèvrons indiquer encore à propos de la troisième cause d'erreur ; il consiste à chercher les marques de la folie à l'aide des données, des signes fournis par l'expérience médicale.

La troisième cause d'erreur, avons-nous dit, est de croire que pour distinguer un fou, un aliéné, pour le reconnaître comme tel, il suffit d'établir une comparaison entre lui et l'homme raisonnable.

Mais précisément il arrive que souvent cette comparaison n'est possible que si l'on tient compte des signes physiques do l'aliénation mentale. Nous l'avons

prouvé en rappelant ces cas de folie où l'individu jie présente, du cOté de l'intelliftence, d'autres manifestations morbides qu'une activité intellectuelle plus grande et des dispositions d'esprit, des aptitudes qui le rendent égal, sinoii même supérieur à la moyenne des hommes intelligents. Ici, la comparaison entre Ja fohe et la raison n'est pas possible, ou plutôt elle tournerait à l'avantage de la folie. Combien y a-t-il de gens, parmi les plus sensés et les plus raisonnables, qui pourraient sans détriment être comparés à ces malades dont parlent Guislain et Trélat, « qui sont capables de désarçonner des logiciens solides, dont les controverses sont parfois on ne peut plus spirituelles, qui sont d'une force rare dans la discussion, qui ont le don de la réplique, et cherchent constamment,l'occasion de faire briller leur esprit'. »

A côté d'une personne loquace, expansive, parlant à tort et à travers, inconsidérée dans ses propos, frivole dans ses appréciations, et quelquefois même si mobile dans sa conversation qu'elle en parait incohérente; que Ton mette un de ces déments dont la tenue est correcte, dont le visage n'est point morne, qui, lorsqu'on les. interroge, sont encore capables de répondre avec justesse sur les choses de la vie commune; c'est le dément qui paraîtra le plus raisonnable.

L'erreur aurait beaucoup moins de chance de se produire, et il serait bien plus facile de ne point se laisser abuser par les apparences, si, au lieu de comparer deux individus ensemble, Tun réputé aliéné, l'autre réputé sain d^esprit, on comparait avec lui-même celui dont on veut pouvoir affirmer l'intégrité mentale. Ce moyen de reconnaître la folie, un des meilleurs dont on puisse disposer, a été indiqué depuis longtemps par J.-P. Falret.

« Il est, dit cet excelhMit auteur, pour ]o dia.iiuoslic

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