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Aussi arrive-t-il iréqueminent que les familles, en re construisant les diverses phases d'une maladie mentale déjà en pleine évolution, reconnaissent, à des indices nombreux, les transformations successives par lesquelles est passé l'individu malade.
Le malheur est qu'on ne sache pas, en temps opportun, donner à ces transformations toute leur importance ; on y prend à peine garde; on les attribue à des changements d'humeur qui n'auront pas de durée, et la maladie suit son cours, sans qu'on ait un instant l'idée de lui faire obstacle.
L'erreur est donc, une fois de plus, le résultat de l'ignorance; le bon sens n'a point suffi pour empêcher d'y tomber. Quiconque est inexpérimenté dans la connaissance des maladies mentales y tombera certainement ; et pour l'éviter, à défaut de connaissances spéciales et précises, il faut au moins ces lumières que donne l'habitude de voir de près les aliénés, de vivre avec eux ou de les observer souvent.
Ce qui achève de dérouter la plupart des gens dans l'aptitude qu'ils croient avoir à reconnaître la folie, c'est qu'ils prétendent la déterminer exclusivement d'après des signes, qui lui appartiennent sans aucun doute, mais qui, en eux-mêmes, n'ont souvent aucune valeur. Ils s'imaginent que l'aliéné doit nécessairement avoir des idées déraisonnables, dire des paroles contraires au sens commun, autrement dit, penser et parler d'après des idées auxquelles on donne ordinairement le nom d'idées délirantes. Mais l'opinion qu'ils se font à cet égard est fort inexacte et ne peut que conduire à des mécomptes.
En effet, que faut-il entendre par idées délirantes ? Quels sont leurs signes caractéristiques ? comment reconnaître que les idées portent l'empreinte du délire ?
Leuret, naguère, a cherché à définir les idées délirantes; il n'y est point parvenu, et ce qu'il a dit à cet égard n'a rien perdu de sa force de vérité.
ERREURS DANS l' APPRECIATION DE LA FOLIE. 367
« Au premier abord, dit-il, rien ne me semblait plus facile que de rédiger un chapitre sur la fausseté des idées. Leur caractère, lorsqu'il serait évidemment absurde, devait , selon moi, être considéré comme un des éléments du délire. Mais, à mesure que j'allais, des difficultés se présentaient en foule. Avec du travail, je parviendrai peut-être à les surmonter; j'ai travaillé ; loin d'avancer, je me suis embarrassé davantage. Il ne m'a pas été possible, quoi que j'aie fait, de distinguer, par sa nature seule, une idée folle d'une idée raisonnable. J'ai cherché, soit à Gharenton, soit à Bicêtre, soit à la Salpétrière, l'idée qui me paraissait la plus folle; puis, quand je la comparais à un bon nombre de celles qui ont cours dans le monde, j'étais tout surpris et presque honteux de n'y pas voir de différence ' . »
Malgré les progrès de la science, malgré la connaissance actuellement plus parfaite des maladies mentales, il n'est pas plus facile aujourd'hui qu'autrefois de déterminer les caractères distinctifs des idées délirantes. Et de fait, une idée est délirante, non par rapport à elle-même, mais par rapport à l'individu qui l'exprime, et par rapport aux conditions dans lesquelles elle est exprimée.
Tel malade, atteint du délire des persécutions, se plaint d'être magnétisé, empoisonné, tourmenté de différentes manières ; tel autre croit que tout le monde se moque de lui, ou encore qu'il est l'objet de la suspicion universelle ; il voit à ses trousses la police ou d'autres individualités. Celui-ci, atteint de folie ambitieuse, dit qu'il est millionnaire, qu'il est président de républi(j[ue, ou empereur, ou roi.- Celui-là se présente comme le plus grand génie de la terre, se dit littérateur éminent, philosophe, savant en toutes choses,
1. Lcurct, Fragments psychologiques sur Ut folie, p. 41. Paris, 1834.
artiste, musicien, peintre de grand mérite. D'autres gémissent sur les malheurs qui les ont frappés; ils se croient ruinés; ils croient être coupables de 'fautes graves, de crimes même. Ces exemples peuvent se multiplier à l'infini. En quoi les idées exprimées sontelles délirantes ? Ce n'est certes pas en elles-mêmes.
Il y a, en effet, des gens qui sont en butte à l'animosité d'autrui, des gens dont la police doit surveiller les agissements et qui ne sont nullement en état de délire. Les millionnaires ne sont pas rares, même de notre temps, et l'on voit encore des chefs d'État qui peuvent se dire rois ou empereurs. Dans tous les pays on trouve des esprits de haute valeur qui régnent sans conteste sur les belles-lettres et les arts. Tout récemment, l'un d'eux ne se regardait-il pas comme le plus grand poète des temps modernes? Peut-être même se croyait-il égal on supérieur à tous les grands esprits qui l'avaient précédé. Enfin, de par le monde, combien y a-t-il de malheureux sur qui pèsent les infirmités, la misère, la ruine ou le remords? Les idées de ces différents individus, prises en elles-mêmes, ne diffèrent pas des idées analogues, dont il vient d'être question, et qu'on observe chez les aliénés.
Dira-t-on que ce qui, chez ces derniers, fait le caractère délirant des idées, c'est l'absurdité ou Fin vrai semblance; que l'idée du fou qui se dit millionnaire ou roi est délirante parce qu'elle est absurde ou invraisemblable? On n'est pas en droit de le dire.
En effet, les idées absurdes sont aussi bien Tapanage de l'homme réputé sain dV^sprit que de riiomme aliéné. Peut-être même, si l'on voulait soutenir le paradoxe, parviendrait-on à faire prouver par la folie elle-même, comme l'a fait Érasme, qu'elle est plus raisonnable que la raison
Quant à Tin vraisemblance, elle n'est que relative. Il