Annales mécUco-psj/cholooiqnes, 1878, tome XIX, p. lOG
née. M. le D'' E. Régis, M. le D'' Bouteille et d'autres lui ont consacré d'intéressants travaux ^ Or cette forme de folie consiste précisément en ce que l'un des deux malades devient aliéné à son tour en acceptant pour vraies les idées délirantes, mais vraisemblables, exprimées par l'autre personne antérieurement malade. Le D'' E. Régis a rappelé particulièrement les cas où un aliéné en arrive à dominer une ou plusieurs personnes de son entourage, et à les convaincre de la réalité de ses conceptions morbides 2. Le D'' Bouteille, insistant sur les conditions cjui favorisent le développement de la folie à deux, notamment lorsqu'il s'agit du délire des persécutions, a montré comment le persécuté, surtout au début de la maladie, paraissant raisonnable, en impose à ceux qui l'écoutent. « Ses propos, dit-il, n'ont rien qui puisse choquer les personnes' vivant avec lui. Ses pensées délirantes sont souvent appuyées par une excessive logique, frappant l'observateur même le plus éclairé Il n'est donc pas
étonnant qu'une personne vivant avec un persécuté puisse en accepter les opinions délirantes 3, »
Si l'on voulait généraliser les données fournies par l'étude de la folie à deux, on pourrait montrer comment, dans certains cas, il s'établit une sorte de folie de ce genre, non pas d'un individu à un seul autre , mais d'un individu à une foule d'autres individus. Tel est le cas de certaines épidémies délirantes où le délire est basé sur les paroles vraisemblables d'un aliéné.
Yoilà donc des circonstances nombreuses dans lesquelles il n'y a pas à proprement parler des idées que l'on puisse dire essentiellement délirantes; le délire ne
1. Siffiialons p;u'Liculi('u'eiiient sur ce sujet une élude toute récente du D' Hack Tuke, la Folie à deux, Brain, janvier 1888.
2. E. Régis, La folie à deux, ou folie simuUanée, p. 15. Paris, J.-B. Baillière, 18S0.
3. Bouteille, Noie sur la folie à dcu v: Gabelle médico-chirurgicale de Toulouse. 1882.
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s'y manifeste en effet par aucun caractère qui leur appartienne en propre. D'où il suit que, s'attacher toujours à reconnaître la folie d'après les manifestations intellectuelles, d'après les idées seules, c'est s'exposer tout à fait à l'erreur.
Or il est incontestable, et ceci nous ramène à notre point de départ, que les personnes étrangères à la pratique des maladies mentales n'ont habituellement pas d'autres indices, pour découvrir la folie, que l'un des quatre éléments auxquels correspondent les erreurs qui viennent d'être signalées ; elles ne peuvent voir la folie que lorsqu'elle est absolument évidente; elles sont disposées à comparer avec des individus présumés sains d'esprit l'individu présumé aliéné; elles sont naturellement portées à le juger d'après les idées qu'il exprime; enfin^ et d'une manière générale, elles ne peuvent que s'en rapporter aux apparences.
Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait eu, et qu'il puisse y avoir encore, de si nombreuses méprises, qui sont préjudiciables soit à l'aliéné lui-même, soit à autrui.
Le premier préjudice qu'elles occasionnent à l'aliéné c'est que souvent elles sont cause qu'il tombe dans l'incurabilité. Combien de folies eussent guéri, si elles avaient été plus tôt reconnues et mises en traitement ! Il a été démontré, en effet, que des mal-adies mentales à forme simple, soignées dans les trois premiers mois de leur début, donnent environ deux tiers de guérisons; la proportion tombe à deux cinquièmes lorsque la maladie a duré déjà plus de trois mois ; elle arrive à un quart, lorsqu'elle existe depuis plus d'une année; et après deux ans les guérisons deviennent tout à fait exceptionnelles i.
Le second prc^udice causé aux aliénés est, à certains
1. Darjonet, Nouveau ir ailé des maladies menLalcs, |). liy, Paris. J.-B. BailliL-rc, 187G.
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égards, presque aussi grave que le premier. Bien des individus ont été frappés de peines judiciaires, qui auraient dû être exonérés pour cause d'aliénation mentale.
Il y a en effet beaucoup d'aliénés, comme l'a étaljli le U'' Baillarger, dont la folie, méconnue avant et après le jugement, n'est constatée qu'à l'entrée dans le pénitencier, par suite de l'examen médical auquel le malade est alors soumis ^ Le docteur A. Foville a récemment réuni les observations de plusieurs individus qui, prévenus de délits divers, ont été frappés de condamnations correctionnelles, bien qu'ils fussent atteints de paralysie générale, c'est-à-dire de l'une des formes de folie , qui oblitèrent le plus Ipromptement les facultés intellectuelles 2. Des médecins ne se fussent point abusés sur l'état mental de ces individus ; des magistrats, d'après des apparences trompeuses, les ont crus sains d'esprit et responsables.
Quant au préjudice causé à autrui, il nous suffira, pour montrer ce qu'il peut être, de rappeler le fait suivant, qui est des plus instructifs, et dont les particularités contribuent presque toutes à justifier ce que nous avons dit dans ce chapitre. Il a été observé par le D'' Laffite, chargé de faire à son sujet un rapport médico-légal.
Consulté sur la question de savoir quel était l'état mental de M""'X..., dont l'interdiction était poursuivie, le D'' Laffite avait pu conclure, des seules pièces de la procédure, (]ue cette dame, veuve depuis plusieurs années, était atteinte de folie caractérisée par des hallucinations de la vue, de Touïe et du goût, et que
1. BulUargei', Caicsea de la fréquence de la folie chez les prisonniers ; Annales médico-psyclioloyiques, .1844, loiiie. IV, ],. ITj.
8. A. Foville fils, ConlribiUion à l'étude médico-leyale de laxxiralysie générale ; Annales d'hyyiàne imUique el de médecine légale, 1877.
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le trouble intellectuel (Hait déjà ancien. Les dépositions et surtout les lettres de M'"« X... permettaient de suivre le développement du délire. D'abord elle manifesta des craintes, crut que les parents de son mari, et entr'autres son beau-frère, lui en voulaient et payaient des gens pour répandre le bruit dq son incapacité à remplir ses devoirs de tutrice. Plus tard elle se plaignit de ce qu'on l'accusait de vouloir empoisonner ses enfants; puis elle songea à se défendre, et écrivit à son frère de lui acheter un révolver ; cette lettre révélait ses hallucinations : « Apporte-moi un pistolet chargé « de poche, et un révolver. La dernière fois que je « suis revenue de R... j'ai vu quatre hommes sur le « bord de la route, qui ont crié aux armes et j'ai en- « tendu un bruit d'armes. » En même temps elle entendait ses domestiques l'appeler gueuse, et était préoccupée de l'idée qu'on en voulait à ses jours. Elle était convaincue de la réalité des poursuites de ses ennemis, entendait leurs voix et les préparatifs qu'ils faisaient pour l'assassiner; enfin des idées ambitieuses se développèrent et elle se crut appelée à devenir impératrice. Ses agissements déraisonnables et ses dépenses exagérées amenèrent sa famille à demander son interdiction.
Après avoir été interrogée devant le tribunal, M""'X. demanda une enquête pour que les faits mis en question fussent justifiés par témoins. Le tribunal, trouvant l'interrogatoire et les documents produits insuffisants, ordonna ^l'enquête. Celle-ci terminée, l'affaire fut appelée de nouveau devant les juges. L'avocat de M""' X... affirma la parfaite lucidité de sa cliente, et chercha à démontrer qu'elle n'avait jamais cessé de jouir de la plénitude de ses facultés ; glissant légèrement sur les faits révélés par l'enquête et contraires à sa cause, il insista sur les réponses raisonnables recueillies dans Tinterrogatoire, cl il termina sa plaidoirie en parlant do la tendance des médecins
aliénistes à trouver des symi)tômes de folie dans les actes les mieux raisonnes. (Jonlbrménient aux conclusions de l'avocat, le tribunal rejeta la demande en interdiction.
La famille interjeta appel de cette décision, et c'est alors que se produisit un incident décisif, que le D-" Lafflte raconte dans les termes suivants : « L'affaire devait venir aune des plus prochaines audiences, lorsque se produisit ce grave incident qui aurait pu avoir les conséquences les plus tragiques sans l'intervention et la présence d'esprit d'un magistrat. M"'« X... s'étant présentée un jour au parquet du tribunal de première instance, réclama d'un ton impérieux et avec insistance l'arrêt qui devait lui maintenir ses droits de tutrice en confirmant le premier jugement rendu; puis elle ajouta, en montrant un révolver qu'elle avait dans sa poche, qu'elle saurait bien se faire justice elle-même, et qu'elle brûlerait la cervelle à l'avocat et aux magistrats qui voudraient la faire interdire et lui enlever la tutelle de ses enfants.
« Le substitut qui se trouvait au parquet en ce moment fut d'abord un peu ému des menaces de la plaignante; mais comprenant bien vite qu'il avait affaire à une aliénée, il chercha à la calmer, eu lui disant qu'elle n'avait qu'une démarche à faire auprès du procureur général pour s'assurer par elle-même que la cour lui avait conservé tous ses droits, et s'offrit à la conduire lui-même dans le cabinet du chef du parquet situé à l'étage supérieur.
« En passant, il donna un ordre à des agents de police qui se trouvaient sur son passage, et M'"" X... fut arrêtée en montant l'escalier qui conduisait au premier étage : elle opposa une vivo résistance et aurait à couji sûr fait usage de son révolver, si les agents n'avaient pas eu la précaution de fixer tout d'abord ses bras et de la désarmer aussitôt. »
A la suite de cette scène, M'"*' X... fut internée à