Ibid., 1854, tomo VJ, p
?>. F)r H. 15oU()c, J)e la responsnblUUi morale clic: Icn aliénas; Annales médico-psydiolof/iqiirs , LSlil. tome VII, I». VIS.
•^•'^ h\ RAISON DANS I.A FOIAE.
nonibi'o do loiu's nianircstatioiis, comme elles sont variées dans leurs causes... Rien n'est plus rare que la démence complète au sons de la -loi; la plupart des aliénés, quoique véritablement aliénés, conservent, pour un grand nombre de leurs actes, tout ou partie de leur libre arbitre; ... en conséquencë, il ne saurait être raisonnablement question de rechercher si tel ou tel accusé est absolument sage ou absolument insensé, absolument responsable ou absolument irresponsable; mais, quelles sont chez lui les limites dans lesquelles la société peut, sans injustice, lui demander compte de ses actes. »
Enfin, craignant, comme il le dit lui-même, que son opinion ne parût paradoxale à ses confrères, le D'' Belloc avait soin d'indiquer la base sur laquelle il l'appuyait. « Il n'y a rien de nouveau dans ce que je viens de dire, si ce n'est l'application que je fais d'une vérité reconnue par tout médecin ayant vécu dans un asile. Qu'y deviendrions-nous, bon Dieu! nous autres, qui dirigeons les aliénés, si les doctrines d'irresponsabilité absolue venaient à y prévaloir quelques instants? Est-ce que toute notre influence, toute notre action, n'y sont pas basées sur la capacité de l'aliéné à comprendre les conseils qu'on lui donne, les réprimandes qu'on lui adresse, et à se diriger en conséquence? Chaque, jour, dans l'asile que je dirige^ je loue, je récompense, je blâme, j'impose, je contrarie, je menace, je punis... Ce que je fais, mes collègues 1<' font aussi... »
La Soci(îté médico -psychologique ne tarda pas à donn(!r à cette doctrine de la responsabilité partielle^ l'attention qu'elle méritait. Elle common(,-a, en ISiVA. un débat où une douzaine d'orateurs se firent successivement entendre. Trois d'entr'eux seulement se rallièrent aux idées du D'' Belloc, c'étaient Legrand du Saulle, Billod et Girard de Cailloux.
Legrand du Saulle eut d'abord en vue les individus
atteints de délire transitoire, puis s'occupant des malades atteints de délire limité, partiel, il soutint qu'on devait les rendre responsables de tous les actes qui n'étaient pas sous la dépendance immédiate de leur délire. « Un homme, dit-il, atteint de délire partiel, cède à l'impulsion d'un penchant insolite. Devons-nous déclarer que la lésion circonscrite de son intelligence a bouleversé à ce point sa raison que, parmi 'les actes qu'il a commis, on ne puisse fréquemment en laisser quelques-uns à sa charge? Irons-nous exclure tout discernement lorsque le fait incriminé sera nettement en dehors des aberrations habituelles ? »
C'est à ce point de vue que se plaça également le docteur Billod pour se rallier à la doctrine de la responsabilité partielle. Il se montra disposé à admettre « que les actes commis par un aliéné en dehors de la sphère de son délire, et qui n'ont aucune connexité avec celui-ci, doivent être laissés à sa charge; que cet aliéné doit être déclaré responsable. »
Parmi les auteurs qui, postérieurement à la discussion de la Société médico-psychologique, ont adhéré à la doctrine de la responsabilité partielle, il faut citer notamment les docteurs Lasègue ^ et Tardieu 2. Mais ce dernier ne s'est occupé que des cas de folie transitoire. Lasègue a considéré surtout la période prodromique de la folie.
Enfin, tout récemment, M. le D'" Bail s'est prononcé vivement en faveur de la doctrine de la responsabilité partielle. Ce qui lui a donné occasion do le faire, c'est une expertise médico-légale dont il avait été chargé, au sujet d'une femme tristement célèbre, l']ui)hrasi(' Mercier, inculpée d'u)i homicide qn'elh^
i. L;is;''^riii', Jje ta raspnii.stiijililc léf/alc. des (tliénéa: A>-cliivi's (nhii'ralas de médecine, '18G4.
l. Tiii-dioii, KUi.de inédieo-lé.fjnle si/r Ijt folie. l'iiris. .I.-IL l!;iillirr,'.
avait accompli dans des conditions vraiment exceptionnelles de préméditation et qu'elle avait réussi à dissimuler en s'entourant des précautions les plus habilement combinées. M. le D'' Bail a reconnu à la vérité qu'Euphrasie Mercier, fille et sœur d'aliénés, était aliénée elle-même; qu'elle avait du délire mystique avec hallucinations. Mais considérant d'autre part que c'était une femme intelligente, d'une volonté très énergique, très habile à combiner ses aflaires d'intérêt, il estima que dans ces conditions elle était responsable de ses actes, et que le trouble de ses facultés mentales pouvait seulement limiter, restreindre sa responsabilité. II s'est donc mis sur le même terrain que le D"" Belloc, appliquant la responsabilité partielle « aux sujets dont l'intelligence, fortement entamée sur un point, conserve à d'autres égards sonintégrité », et il précise en ajoutant que « la responsabilité ne s'adresse qu'aux points restés en dehors du délire limité. »
Incidemment, au cours du mémoire qu'il a écrit à ce sujet, le D'' Bail fait intervenir, lui aussi, dans la question de la responsabilité partielle, les individus qui ont été momentanément aliénés; il fait intervenir encore « les déclassés, les vicieux, les excentriques, les alcooliques, les morphinomanes ^ »
Avant d'aller plus loin, il faut, à propos de ce qui qui vient d'être dit, s'entendre sur quelques points de la discussion.
C'est à tort, selon nous, que l'on a parlé de responsabilité part!ell(> à propos des malades atteints de folie transitoire, à propos de ceux qui sont encore dans la période prodromitpio d'une maladie mentale, à propos de ceux enfin qui, suivant l'expression pittores<{uc du D'' Bail, sont sur les frontières de la folie. Ce qui a été
i. B. Biill, J)e lu rcsponsahilild partielle (h'.i .rliencs. l-liuvphalo, 1886.
dit à leur sujet ne peut que conipliciuer et obscurcir, sans aucun avantage compensateur, le débat sur la responsabilité.
Dans la folie transitoire il faut considérer deux temps différents; celui où existe l'accès d'aliénation mentale, et celui où il n'existe pas. Dans le premier temps, il n'y pas de doute, l'irresponsabilité est certaine ; tout le monde est d'accord sur ce point. Mais, pour l'autre temps, pour celui où les individus sont réellement en dehors de l'état de maladie mentale, on a fait valoir qu'ils restent cependant sous l'influence occulte de la maladie. Celle-ci, dit-on, agit insensiblement sur eux, sur leur caractère, sur leurs sentiments. L'imminence morbide se dévoile chez eux en ce qu'ils sont impressionnables outre mesure et très mobiles. Quelques-uns, et notamment ceux qui présentent le type le plus achevé de folie transitoire, les épileptiques, se montrent égoïstes, déliants, ombrageux; d'autres, au contraire, sont pleins de confiance en eux-mêmes, prennent leurs déterminations avec une hardiesse irréfléchie ; la plupart sont fantasques, irritables et s'emportent à la moindre occasion. Ils font tous preuve, en un mot, d'une inconsistance générale qui est comme le reflet de leur état de maladie.
On est parti de là pour demander que dans le cas où ces individus, en dehors des accès proprement dits de folie, commettraient des actes délictueux auxquels ils sont enclins pour la plupart, ils ne soient considérés (]ue comme partiellement responsables.
Nous ne méconnaissons pas que la demande est justifiable à certains égards ; mais, à notre avis, elle ne l'est aucunement au point de vue purement médical. Elle ne l'est qu'appuyée sur des considérations morales, et, par conséquent, c'est au. magistrat, appréciateur des conditions de la culpabilité, c'est au moraliste qu'il ni)partient d'en peser la valeur.
A la vérité, c'est le médecin s(Uil (|ui, dans le cas
•^•^f> lA RAISON DANS LA FOI,IH.
(luiiL il s'agit, p(MiL signaler rimtniiioiico morbide, et en faire apprécier les conséquences. Mais son rôle ne doit pas aller au-delà d'une simple indication. Du moment où il ne peut pas dire que la maladie existe, il ne peut, il ne doit à aucun degré réclamer poui- Tindividu Texonération de ses actes.
Des considérations du même genre s'appliquent à d'autres individus, qui, sans être atteints de folie transitoire, sont cependant, eux aussi, dans une sorte d'imminence morbide. Ce sont ces individus qui pourraient être désignés sous le nom d'insuffisants et que communément on appelle des faibles d'esprit. S'ils doivent être considérés comme moins responsables que des gens vraiment intelligents, l'appréciation du degré d'atténuation qu'ils méritent dans leur culpabilité n'est point exclusivement de la compétence médicale. Notre sentiment est que si ces faibles d'esprit n'ont aucune tache morbide, si, d'un autre côté, ils ont une notion suffisamment claire de la nature de leurs actes et qu'ils sachent discerner le bien du mal, ils doivent être déclarés responsables. Veut-on, à l'occasion, pouvoir leur appliquer le bénéfice des circonstances atténuantes, diminuer leur responsabilité? Nous n'y contredisons pas; mais cette détermination n'est plus du ressort médical; elle est encore l'afl'aire du juge et non la nôtre.
En ce qui concerne la période prodromique, la période d'incubation d'une maladie mentale, la question de responsabilité est assurément plus spécieuse, plus délicate que pour la folie transitoire.
Assurément les individus qui sont à cette période ne sont déjà plus dans un état de santé morale parfaite; ré(juilibr(! n'est pas encore détruit dans leurs facultés intellectuelles, dans leur raison, mais il est ébranlé. Ils comprennent ce qu'ils font, ils en ont conscience, souvent ils peuvent s'empêcher de le faire; mais souvent ;iiissi. poussés déjà invinciblement par l'incitation
RAISON PARTIELLE E'I' rESPONSABILIÏÉ DES ACTES. 39"/
morbide, ils abandonnent leur volonté, ils cèdent à des tendances qu'en eux-mêmes ils blâment et réprouvent. Ils sont flottants entre la raison et la déraison, entre la sanité d'esprit et l'insanité.
Si Ton ne tient compte que des hésitations, des fluctuations incessantes par lesquelles ils passent, on est en droit de se demander si ces individus ne sont pas encore partiellement responsables. Mais en réalité ce n'est point ainsi qu'il faut envisager les choses. Il faut ne tenir compte que de l'état morbide et considérer que, si les malades n'ont encore fait qu'un premier pas dans la carrière de l'aliénation mentale, ils y sont entrés cependant et que par conséquent ils doivent être considérés désormais comme de véritables aliénés. L'appréciation de la responsabilité à leur égard est aflaire de diagnostic. Sans doute le diagnostic est parfois difficile; cependant il y a des signes certains, physi({ues ou moraux, assez nombreux et assez précis pour permettre au médecin versé dans la pratique des maladies mentales de déterminer avec certitude, avec précision, l'invasion de la folie.
Devant la justice, la conduite du médecin expert appelé à se prononcer ^sur un cas présumé de folie commençante, comme sur un cas de folie quelconque, oloit être, à notre avis, tout à fait nette et déterminée. Il doit s'abstenir de toutes considérations purement théoriques. Il n'est point chargé de se prononcer sur des possibilités, mais d'apprécier des faits. C'est sur les faits qu'il doit porter ses recherches, sur eux qu'il doit se faire une opinion, d'après eux qu'il doit enfin conclure. Tout ce qui est étranger au domaine des faits écliappe à sa compétence en matière médicolégale. Lors donc qu'il s'agit du début d'une maladie mentale, il faut avant tout chercher les signes (jui marquent ce début. S'ils sont appréciables et certains, ou doit considérer comme réellement aliéné celui qui les présente; dans le cas contraire, on doit se tenir dans
une réserve absolue et s'abstenir de formuler aucune conclusion.
En somme, (ju'il s'agisse du début de la ibiie, qu'il s'agisse de la folie transitoire ou d'un état qui confine à l'aliénation mentale, la question de la responsabilité ne peut se poser que de deux manières. Ou bien l'individu ne présente pas de signes actuels et véritables de folie, il est sorti d'un accès d'aliénation mentale pour rentrer dans un état réellement normal, et alors, s'il y a lieu de limiter sa responsabilité, s'il mérite pour ses actes des circonstances atténuantes, c'est au moraliste qu'il appartient d'en décider et cela n'est point de la compétence spéciale du médecin expert. Ou bien il y a des signes évidents et certains de folie, à quelque degré que ce soit, et l'appréciation de la responsabilité, qui rentre alors dans le domaine de la médecine, est soumise aux règles générales de la responsabilité en matière d'aliénation mentale.
Ces points préliminaires établis, arrivons au débat véritable, qui est de savoir s'il y a des cas où l'individu réellement atteint de maladie mentale est en partie responsable de ses actes. Quelques aliénistes, avonsnous dit, sont d'avis que ces cas existent, et que l'appréciation du degré de responsabilité doit varier avec les circonstances dans lesquelles les faits se sont accomplis.
En réalité, le seul argumeut que l'on fasse valoir en faveur de la responsabilité partielle, c'est la persistance partielle de la raison dans la folie. C'est sur cette persistance qu'on s'appuie pour soutenir que la responsabilité doit être proportionnée à ce que l'individu conserve de raison. On veiit que l'aliéné soit en partie responsable de ses actes, parce qu'il est capable de les combiner, d'en apprécier la portée, la valeur, d'en préparer l'exécution avec une persévérance et une habileté soutenues, de les faire converger vers un but déterminé; parce qu'enfin, lorsqu'il comprend que ses
actes sont cunti-aires aux lois de la moi-ale et de la société, il est capable de prendre les moyens d'en éviter les conséquences et de s'assurer l'impunité.
Ainsi envisagée d'une manière générale, la doctrine de la responsabilité partielle aurait sa réfutation complète dans cette seule considération qu'aucun aliéné ne jouit de l'intégrité de ses facultés mentales, et ({ue, faute de cette intégrité, ne pouvant être considéré comme sain d'esprit, il ne peut davantage être déclaré responsable.
Mais prenons les choses en détail, et voyons ce qu'il faut penser des motifs sur lesquels s'appuie la doctrine.
Elle s'appuie en premier lieu sur ce que les aliénés sont susceptibles d'être impressionnés par la louange, le Ijlàme, les récompenses, les punitions. On ajoute à cela que la plupart des aliénés, quoique véritahleinen t aliénés, conservent, pour un grand nombre de leurs actes, tout ou partie de leur libre arbitre. On soutient en troisième lieu que la maladie n'étant pas constituée tout d'une pièce, l'aliéné est responsable des actes commis en dehors de la sphère de son délire, et qui n'ont avec celui-ci aucune connexité.
Le point de départ est absolument illusoire, et envi sagé comme il l'a été par M. le D"" Belloc, il ne peut (|ue conduire à une véritable erreur.
On ne peut contester, assurément, que l'aliéné, dans Tasile, ne soit susceptible d'être impressionné par les éloges, les encouragements, les menaces, les réprimandes, et l'on a dit avec raison que la discipline et le bon ordre reposent sur l'emploi judicieux de ces moyens moraux. Mais ils n'y reposent qu'en partie et pour s'en convaincre il suffit de passer quelques jours au milieu des aliénés dans un asile.
On reconnaît promptement, en effet, ([ue le meilleur élément de discipline, c'est l'influence du, milieu et l'exemple général. Tel aliéné qui serait indocile ou
400 LA RAISON DANS L\ l-'OJ.IË.
désordonné, lurbulont ou méchant, se calme et devient facile, parce qu'il se trouve au milieu d'autres individus qui, fort inconsciemment eux-mêmes, restent calmes et dociles. Il ne faut pas non plus méconnaître, à cet égard, l'influence de l'internement en lui-même. Le fait que l'aliéné est obligé de vivre dans un espace relativement restreint, d'où il ne peut sortir à son gré, et où il ne trouve pas le moyen de satisfaire ses tendances déraisonnables, lui impose et le rend plus souple à Tobéissance. Les médecins d'asiles d'aliénés en ont la preuve chaque jour. On nous amène des individus que domine l'exaltation maniaque ; chez eux, ils étaient remuants, désordonnés, irritables, violents. La nécessité oblige à les interner. Un jour du deux d'internement les transforment et souvent, en moins d'une semaine, ils sont revenus à un tel état que les familles se font illusion et croient à une amélioration qui en réalité n'existe pas. Cette amélioration, en eftet, n'est que dans la forme; le fond, c'est-à-dire l'état morbide, reste le même, et le moindre incident suffit pour ramener les tendances désordonnées.
Ainsi calmé, le malade se montre accessible à quelques bons sentiments ; on peut exercer sur lui de l'influence par quelques conseils, par quelques paroles bienveillantes, voire même par des raisonnements. Mais cela est fort précaire, et, en réalité, presque sans portée. En effet, lorsque l'influence morbide se fait sentir, elle annihile complètement toute influence étrangère, et alors ni menaces, ni encouragements, ni punitions, ni contrainte, n'empêchent le malade de se livrer aux actes désordonnés ou nuisibles.
Voici par exemple un jeune liommc fort bien élevé, accessible à certains moments aux raisonnements les plus judicieux. Lorsqu'il est dominé par le trouble niorbide, il est porté à se mettre nu et à déchirer ses vêtements. Aucune menace, aucune punition ne l'arrête. Dans ses bons moments, nous lui représentons com-
RAISON l'AH'riKLLl<: ET RESI'ONSABILITÉ DKS ACTES. 40'1
bien ses actions sont déplorables; il reconnaît avec nous qu'elles sont contraires à la décence; il reconnaît en outre que la nécessité de renouveler ses vêtements impose à sa famille des dépenses qui lui sont fort onéreuses et il le regrette; il promet d'y faire attention. Mais vienne le moment de l'excitation morbide, il recommence exactement ce qu'il a fait jusque-là.
Tel autre malade, atteint du délire des persécutions avec hallucinations de la vue et de l'ouïe, croyant voir que tout le monde lui fait par gestes des propositons déshonnètes, croyant entendre à ses oreilles des paroles malséantes, et tourmenté sans cesse par les courants électriques que lui envoient ceux qui passent près de lui, est fort agressif et disposé, par sentiment de défense et de protection personnelle, à frapper tout le monde. Un jour il donne un coup de pied à une autre personne ; nous le menaçons de le tenir enfermé dans sa chambre s'il recommence. Notre menace l'effraie, et pendant quelques jours il se contient; mais enfin la force morbide est plus puissante que sa résolution, et un jour, sous nos yeux, il frappe violemment un infirmier qui, disait-il, venait de lui lancer dans les parties génitales un courant électrique.
Les malades de ce genre et beaucoup d'autres encore sont, dans une certaine mesure, accessibles à la discipline, comprennent que leurs actions sont répréhensibles ; cela cependant ne- les empêche pas de faire le mal, lorsque l'occasion les y entraîne.
C'est donc se méprendre conq)lètement que de soutenir que les aliénés dans les asiles sont véritablement accessibles à l'influence d'une direction, d'une autorité, et qu'ils peuvent se laisser influencer réellement par les réprimandes ou les encouragements. Celui-là même, parmi les plus conscients des aliénés, qui aura manifesté le plus vif regret de ses méfaits, qui peutêtre en aura été le premier la victime, les recommencera aussitôt que ses idées ou la force de la maladie
l'y poasseront. Faut-il, du reste, s'étonner qu'il on soit ainsi, quand on voit ([uo niôine clioz l'honime le plus sain d'esprit, la menace et la crainte du châtiment sont souvent insuffisantes pour empêcher une action mauvaise? A plus ibrte raison doit-il en être ainsi chez des individus ({ui, bien que capables de discerner le bien du mal, n'ont plus, en réalité, un véritable empire sur eux-mêmes.
D'ailleurs, quels sont les malades les plus obéissants à la discipline et les plus soumis ? Ge sont les déments, ceux dont l'intelligence est oblitérée en grande partie, et qui, par conséquent, peuvent le moins porter la responsabilité de leurs actes .
Quant aux malades chez qui la raison persiste en plus ou moins grande proportion, les aliénés qui raisonnent, les individus atteints de délire partiel, ils sont d'ordinaire indisciplinés, d'une indépendance complète, et ne s'inclinent guère que devant la force, la contrainte et l'isolement.
Et si, au lieu d'envisager l'aliéné dans l'asile, on le considère vivant en liberté, on doit reconnaître que là plus qu'ailleurs il est rebelle à toutes les influences morales. Il serait impossible de citer un aliéné qui ait été empêché de commettre un meurtre ou quelque autre crime par crainte des châtiments à encourir. Et cependant un bon nombre d'entre eux connaissent parfaitement la nature et la portée de leurs actes.
Aussi l'argument qui sert de point de [départ à la doctrine de la responsabilité partielle est sans valeur. De ce que les aliénés sont obéissants dans les asiles, on ne peut inférer qu'ils jouissent de leur liberté morale, car on les voit à chaque instant agir sans tenir compte des influences morales, sans que les encouragements les plus sages ou les menaces les plus sévères aient sur eux la moindre action. La discipline (jui entretient le bon ordre dans les asiles n'est point une discipline morale, c'est une discipline purement maté-
raisojS" partielle et responsabilité des actes. 403
rielle, qui prend sa force dans le milieu où elle s'exerce, et qui s'appuie uniquement sur l'habitude. Elle n'empèche, en réalité, aucun des actes auxquels les aliénés ont l'idée de se livrer; elle ne met point leurs gardiens à l'abri de leurs mensonges , de leurs médisances , de leurs calomnies, de leurs violences et de leurs coups.
Le second argument de la doctrine de la responsabilité partielle, c'est que la plupart des aliénés, quoique véritablement aliénés, conservent, pour un grand nombre de leurs actes, tout ou partie de leur libre arbitre.
Cet argument est plus philosophique que médical ; nous n'en parlerons donc qu'avec réserve. Nous devons remarquer qu'il repose sur une véritable contradiction dans les termes. Il semble impliquer que libre arbitre et aliénation mentale, deux termes absolument opposés l'un à l'autre, sont néanmoins compatibles. Est-ce donc que l'on peut être aliéné sans l'être, avoir son libre arbitre sans l'avoir complètement ? L'erreur ici provient évidemment de ce que l'aliéné étant capable déposséder certains éléments du libre arbitre, on a raisonné comme s'il possédait son libre arbitre tout entier. On a confondu sans doute le libre arbitre avec la volonté. Mais celle-ci n'est elle-même qu'une partie du libre arbitre.
Gomme nous l'avons vu, un aliéné peut avoir parfaitement conscience de ses actes; il peut en apprécier la valeur morale, distinguer ceux qui sont bons de ceux qui sont mauvais; il peut, d'autre part, faire preuve de volonté et se conduire d'après des motifs nettement déterminés dont il apprécie la portée. Mais tout cela, même réuni, ne peut constituer véritablement le libre arbitre, si l'individu n'a pas en même temps la possession pleine et entière de lui-même.
Rien ne montre mieux la vérité de ces considérations que l'étude de ccïrtains malades chez qui les facultés de raison semblent pleinement conservées. Ce
■lui L\ R.VISUN DAXS LA FOLII'.
sont pi'incipnloinent les malades qui, soit dans la Iblic à double (brnie, soit dans la manie intermittente, sont (l.uis rétat d'excitation maniaque simple, sans idé.^s délirantes. On trouve cliez eux, réunies et parfaitement cohérentes, toutes les facultés de raison que nous venons d'énuraérer. Ils ont conscience de leurs actes, et leur volonté s'exerce avec] une persévérance et une continuité complètes. Ils sont généralement la terreur de leur entourage, le fléau des asiles. Malintentionnés et méchants, il n'est pas de mauvais tours qu'ils n'inventent, et leur ingéniosité sous ce rapport est extrême. Ils s'appliquent à détruire la discipline; ils insinuent les idées les plus déplorables dans l'esprit des autres malades; ils les excitent contre les surveillants, contre le médecin ou le directeur; ils portent contre leurs gardiens les accusations les plus mensongères; leur perversité ne s'exerce pas seulement au moral, elle se traduit dans les actes; ils détruisent les objets mis à leur disposition, dérobent tout ce qu'ils peuvent, uniquement pour obliger à le chercher ou pour le détériorer. Certains d'entre eux, poussant la méchanceté à ses dernières limites, font sur eux-mêmes ou sur d'autres malades des mutilations qu'ils attribuent à telle ou telle personne, dans l'espérance qu'ell(3 en sera punie. 11 n'est pas de moyen qui mette à l'abri de leurs dispositions mauvaises. Tout cela, nous le répétons, est accompli avec conscience, avec discernement, avec volonté. On y trouve les éléments du libre arbitre. Le libre arbitre lui-même y est-il^ Non.
Ce qui le prouve, ce sont les dispositions dirt"érentcs que manifeste le malade lorsque son accès est passé. Se souvenant de tout ce qu'il a fait, il le rappelle et le déplore. Et si on chorche à savoir pounfuoi il n'a pas essayé de réagir, il répond, non pas seulement quil ne pouvait pas le faire, mais qu'il n'avait pas même la pensée de le faire. C'est qu'on effet il y avait dans tout son être, dans toute sa personnalité, une modification
RAISON l'ARTIMIJ-K l'.T RI^l'OKSAlilLlTÉ DES ACTKS. 40ô
essentielle qui le rendait ce qu'il était, et qui, tout en lui laissant les éléments essentiels du libre arbitre, ne lui permettait pas d'agir librement.
Ce que nous venons de dire, ou plutôt de constater, est conforme à l'idée que les pbilosopbes se l'ont généralement du libre arbitre. Ils admettent que celui-ci consiste, non pas dans la manifestation des éléments qui lui sont propres, mais dans le sentiment même que rindividu peut avoir de sa liberté et de sa responsabilité. « Tous les psycbologues qui professent que l'iiomme est libre, dit M. Lemoine, s'accordent à dire que la liberté ne se démontre pas par des raisonnements, qu'elle se sent; ils font tous du sentiment intérieur de la liberté le critérium unique et infaillible de cette puissance ^ »
Aucun de ces malades, que l'on représente comme libres dans leurs délibérations morales, ne le sont réellement. Malgré les meilleures apparences de libre arbitre, ils ont toujours quelque lacune qui fausse leur liberté et qui fait d'eux des aliénés aussi irresponsables que ceux dont l'intelligence est le plus complètement oblitérée.
Nous arrivons au dernier argument donné à l'appui de la responsabilité partielle. On ne peut pas, dit-on, exonérer l'aliéné des actes qui sont étrangers à son délire; il faut lui en laisser la responsabilité, sauf à lui accorder des circonstances atténuantes.
Cet argument est spécieux et de nature à tromper l'opinion. Comment donc ne pas trouver juste et sage que dans l'aliéné on fasse deux parts des actes accomplis, ceux qui sont la conséquence directe des conceptions délirantes, et ceux qui sont étrangers à ces conceptions?
tlu aliéné se plaint d'être la victime d'un individu qui, daus sa conviction, chercbe à lui être nuisible,