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Tout ce que nous avons dit jusqu'ici, si vrai, si pressant qu'il soit, ne peut avoir qu'une influence bien minime sur l'esprit public, l'influence d'une plume perdue dans le torrent des agitations et des préoccupations de nos temps tourmentés. Il faut avoir un triple courage aujourd'hui pour exercer la mission d'écrivain de la vérité, et, à vrai dire, il faut plus et moins : le sentiment du devoir désintéressé du succès, comme le soldat qui, sans apparence de victoire, ne combat plus que pour l'honneur.
Cependant c'est quelque chose encore; car, dans un pays surtout comme la France, c'est la foi au drapeau , la foi à la vérité , à son empire inamissible sur la conscience humaine, dans laquelle on ne la sème jamais en vain. Ce n'est
qu'une question d'avenir, d'avenir que le semeur ne verra sans doute pas, mais qui fleurira sur sa tombe. — C'est notre ferme espoir.
Ce qu'il faut dire, c'est que les livres sont passés au second plan, et que le premier, aujourd'hui, appartient à Vaclion, à la mise en œuvre de la vérité.
La résurrection des Universités Catholiques me paraît être, en cela, l'événement le plus considérable et le plus providentiellement secourable de ce siècle. C'est, à mes yeux, la seule issue du labyrinthe, le seul rayon d'espoir qui se soit dégagé dans la nuit de cet âge de confusion de toutes les idées dont celle des événements n'est que l'effet.
Il faut y aider; et la première chose, à cet effet, c'est de le bien comprendre.
Mais pour cela, il faut en revenir à sonder la plaie qui en attend sa guérison.
Or, le point de départ de tous nos maux, arrivés aujourd'hui à l'extrême, est, avons-nous
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dit, dans ce préjugé qui fit irruption, il y a cent cinquante ans, que les lumières et les forces de l'esprit humain devaient être en raison de sa séparation de la foi chrétienne, et, dans la foi chrétienne, de toute foi. Ce préjugé a été tel, que, pour que l'esprit humain déployât ses ailes, on a cru qu'il n'y avait rien à faire, sinon de s'attaquer à toute croyance, de faire table rase de toute religion. Procédé commode pour avoir du bon sens, de la science, des lumières, et qui, étant à la portée de tout le monde, dut séduire et gagner l'esprit public. Il a paru être favorisé par les prodigieuses découvertes de ce siècle dans l'ordre physique et industriel, et le mot de progrès, qui en est légitimement sorti, a été complaisamment étendu à toutes les connaissances humaines. On a été ainsi toujours, à travers bien des révolutions, bien des catastrophes, bien des ruines, croyant néanmoins avancer, croyant grandir, se le disant de plus en plus fort, jusqu'à l'état où nous sommes.
Cependant qu'en est-il? car un tel préjugé a régné assez longtemps pour avoir dû faire ses preuves, et le sujet, d'ailleurs, finirait par manquer.
Les découvertes de l'ordre physique et indus-
triel, sans vouloir le moins du monde diminuer leur véritable valeur, n'ont d'abord rien à voir à la question : soit parce qu'elles ne procèdent que de rintelligence mécanique, sans parti pris pour ou contre la foi, inférieures qu'elles sont à la région où s'agitent les grands problèmes; soit parce que, pour elles, il y a encore une vérité : la vérité mathématique dans ses applications à la matière; soit encore parce qu'elles ne mettent à notre disposition que des instruments d'action, qui, si merveilleux qu'ils soient, ne valent que ce qu'en vaut l'usage; soit, enfin, parce qu'une société, comme ce roi de la Fable qui avait eu le don fatal de convertir tout en or, peut mourir de son bien-être matériel, ou s'eftbndrer sous le poids de ses industries tournées contre elle par les mêmes mains qui lui ont servi à en produire les miracles.
Mais, pour cette intelligence mécanique qui ne conclut à rien dans la question de la valeur spécifique, pour ainsi parler, de l'esprit humain, que n'ont pas perdu les autres facultés qui y sont intimement engagées : l'intelligence morale, l'intelligence métaphysique, l'intelligence philosophique, l'intelligence esthétique et littéraire qui enrichit de ses œuvres le patri-
moine immortel du genre humain, Tintelligence scientifique elle-même à cette hauteur où se découvrent les grandes lois, l'intelligence politique qui domine les événements et imprime leur marche aux nations, Tintelligence du droit public qui prévient ou dénoue les conflits entre elles et en amortit les chocs à leur honneur commun , Tinlelligence économique qui pourvoit aux besoins et aux maux changeants de l'humanité: la raison, en un mot, la raison, maîtresse de la vie humaine, cette raison qui devait grandir et resplendir de tout son affranchissement de la foi! L'homme, l'homme, qu'est devenu l'homme? Qu'est devenue la société qui l'enfante pour son honneur et pour son salut?
Il suffit de poser ces questions, et Dieu me garde du lieu commun.
Je préfère donner l'explication de cet état, sans précédent dans le monde moderne; ce sera en même temps en faire mesurer toute la profondeur.
C'est que la raison, qui est l'homme même, est sur le point de périr : elle est en défaite. Gomment cela? Le voici :
La raison, qu'est-ce? C'est cette lumière naturelle et universelle qui nous sert à distinguer
le vrai du faux, le bien du mal. A tous les degrés de rintelligence, depuis le bon sens le plus vulgaire jusqu'aux plus sublimes intuitions du génie, ce n'est pas autre chose qui constitue la raison. L'esprit humain reçoit sa forme, sa justesse, sa capacité, de la vérité, pour qui il est fait uniquement; il est moulé, en quelque sorte, sur la vérité dans l'ordre intellectuel, comme sur la justice dans l'ordre moral. Il est informé par elles.
Mais cela suppose préalablement et fondamentalement qu'il y a un vrai et un faux, un bien et un mal, et cela ne suppose pas moins qu'ils sont de telle sorte qu'on puisse les distinguer, et les distinguer d'un commun accord par un critérium certain. Eh bien, on en est venu, par une série de dégénérescences de la raison, telle qu'on l'entend, qu'on la professe et qu'on la pratique de nos jours, à nier cela ouvertement ou implicitement, dans les journaux, dans les livres, dans les chaires de l'enseignement, dans les maximes et les pratiques de l'État, dans tout ce qui peut agir sur l'esprit public. Ainsi, on professe le droit égal pour tous à la vérité et à l'erreur, et nécessairement, au bien et au mal, qui n'en sont que la pratique.
Est-ce que, positivement, on entend par là le droit à l'erreur pour Terreur, et au mal pour le mal? Non : on ne va pas jusque-là, mais on va plus loin. On professe que Terreur et le mal n'ont pas de marques certaines qui les distinguent assez de la vérité et du bien pour que, dans une large mesure, qui va s'élargissant démesurément tous les jours, on ne doive les laisser se produire à titre de liberté de penser, chacun comme il Tentend. Je le demande, n'estce pas là la négation systématique de la lumière qui constitue la raison et la conscience, la négation du sens commun et moral, puisqu'il n'y a plus rien de commun et de moralement certain entre les hommes en fait de vérité et d'erreur, de bien et de mal moral? N'est-ce pas retirer leur support à la raison et à la conscience?
Cette conséquence, du reste, on ne la conteste pas : on Térige même en principe. On nie formellement la raison générale, comme impliquant la vérité qui en est la lumière unique, laquelle n'étant pas, rend la raison inutile, et même importune, en ce qu'elle fait supposer une telle vérité.
La raison partage, en cela, le sort de la foi
dans l'esprit moderne. Le tort, le grand tort irrémissible de l'Evangile, objet de cette foi, c'est d'être la vérité, de s'affirmer tel : non pas telle ou telle vérité, mais la Vérité même à sa plus haute puissance, comportant certainement des vérités secondaires et des applications contingentes, mais aucune qui lui soit contraire sans être convaincue d'erreur. Ego sum Veritas : voilà son criaie devant l'esprit moderne, qui n'est, en cela, que l'esprit païen. Le Dieu de l'Évangile n'eût pas soulevé toutes les fureurs de l'esprit païen , s'il se fût contenté d'une place au Panthéon, parmi les divinités du vieux monde. Mais il voulut régner au Capitole; il voulut plus : il voulut, sur les ruines des jardins de Néron et de toute idolâtrie, rendre seul des oracles universels de vérité, par la bouche de son Église, au Vatican. Il le voulut, il y parvint, et il y est encore : prétention toute naturelle à un Dieu. En voulant rompre avec lui, après dixneuf siècles, que fait l'esprit moderne, sinon que revenir à l'esprit païen? Jésus-Christ n'est pas la Vérité, et son Église n'est pas son Organe infaillible? Soit. Mais alors, où est la vérité dans le monde des intelligences? qu'est la vérité? à quelle doctrine la reconnaître? Y a-t-il une
vérité universelle, et, dès lors, nécessairement unique entre les hommes? — Il n'y en a pas , répond-on unanimement. Soit encore. Mais alors, que devient la raison générale, dont elle est la lumière? Elle devient ce qu'elle était lorsque, par la bouche de Cicéron, écho de tous les sages de l'antiquité, elle s'écriait comme un voyageur en détresse : « J'atteste les dieux de la patrie « que mon plus vif désir est de découvrir la (( vérité. Mais pour arriver à cette vérité, qui c( doit être unique, il me faudrait un guide « unique *. » L'état de l'esprit moderne est pire encore; car, au lieu de cette aspiration à la vérité, c'est la haine de la vérité qui l'anime, et de la vérité manifestée; haine poussée jusqu'à nier systématiquement, pour s'y soustraire, le principe même d'une vérité unique, reconnaissable et obligatoire entre les hommes; jusqu'à nier la raison générale, qui ne peut s'en passer, et qui y ramènerait; jusqu'à se précipiter dans cette promiscuité de la vérité et de l'erreur, du bien et du mal, qui est un véritable suicide intellectuel et moral.
La raison devait encore partager le sort de la
1 Académiques , I, liv. IL
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foi SOUS un autre rapport que je me bornerai à indiquer ici. La raison et la foi se pénètrent réciproquement. Comme il y a infiniment de raison dans la foi, il y a plus de foi qu'on ne pense dans la raison; de foi naturelle, et même, depuis le christianisme, de foi surnaturelle. Les notions d'infinité, d'espace, de force, de spiritualité, d'éternité, etc., qui sont comme le milieu où flotte la raison; l'absolu, sans lequel il n'y a pas de relatif, et tous les premiers axiomes de l'esprit humain participent de la foi ; les vérités de Dieu, de Providence, d'âme, d'immortalité, de Hberté, de responsabilité, sont indispensables au fonctionnement moral et social de l'intelligence : et combien ces grandes vérités n'ontelles pas acquis de consistance , de précision et de diffusion depuis l'Évangile, si on les compare à ce qu'elles étaient chez les anciens ! Or la haine de la foi a dû les ébranler dans la raison; elles les y a poursuivies comme communes à l'une et à l'autre; elles les a arrachées de la raison comme tenant de la foi même. Et alors la raison, dont elles sont le condiment, a dû tomber en décomposition : de là la corruption des esprits, dont la foi était l'arôme.
On a beau jeter l'insulte au Dieu de l'Évan-
gile en un style dont on peut dire, à son déshonneur universel , qu'il est l'homme même qui se l'est permis, il n'en est pas moins vrai que c'est à ce bateleur que le genre humain doit cette connaissance de Dieu unique et personnel , créateur et providence, qu'en l'an de grâce 1876 on a la prétention d'inventer, sans parler de ses attributs de sainteté, de justice, d'amour et de miséricorde, sans lesquels il est pour l'âme humaine comme s'il n'était pas. Cette connaissance n'était nulle part dans le monde naturel des intelligences avant le Révélateur^ : elle fut de toutes pièces la création de sa grande âme, comme dit, à sa manière, M. Renan. Elle ne saurait subsister hors de lui : qu'est-ce donc contre lui? Et si ce fut une création , on peut dire de cette grande notion dans le monde, comme du monde même , que c'est une création continuée et qui ne cesse de tenir à son Auteur. L'expérience de nos jours en est décisive. En rompant avec la foi chrétienne, l'esprit moderne n'a pu s'arrêter sur la pente de la négation : il n'a fait que tra-
i « Platon n'entendait pas le mot Dieu comme nous. Chez les « anciens, c'était un nom générique; chez nous c'est un nom « propre et personnel. » — Très-juste réflexion de M. de Rémusat, Revue des Deux Mondes, i" janvier 1870.
verser le déisme, le spiritualisme, et il en est aujourd'hui au pur athéisme, à Tabject matérialisme. Vous n'êtes pas de taille à le faire remonter. Il vous faudrait faire plus de miracles que vous ne voulez en croire. Les sectateurs de la libre pensée, que vous voulez convaincre, ne vous pardonneront pas de croire au Père, même en blasphémant le Fils. Et ils ont sur vous la logique, qui ne permet pas de les diviser, soit dans l'amour, soit dans la haine; qui leur fait voir en Dieu ce grand Surnaturel dont vous professez avec eux l'horreur, et en Jésus-Christ de si visibles marques qu'il l'est lui-même, qu'il ne saurait y en avoir d'autre après lui , et que la ruine et la mort d'une société sans Dieu peuvent seules hériter de lui : suprême hommage qui lui est rendu par ceux-là mêmes qui le répudient! Si vous reconnaissez un Etre Suprême, vous diront-ils par la bouche de leur maître, à genoux devant le Crucifié ' !
Voilà comment la raison et la vérité sont sur le point de périr, avec la foi , dans l'esprit humain.
Ai -je besoin de dire, après cela, qu'il n'y a
1 Proudhon , De la Justice daiis la Révolution et dans l'Église , t. II, p. 207.
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plus de science, qu'il n'y a plus de lumières possibles, soit pour l'entendement, soit pour la conduite? Je saluais , il y a un instant, les belles découvertes de notre siècle dans Tordre physique et industriel. Mais pourquoi cela? C'est qu'il Y a encore une vérité de cet ordre reconnue entre les hommes : la vérité mathématique. Supposez que cette vérité vienne à être contestée, et que la liberté de penser à cet égard vînt à s'abattre dans toutes nos usines et dans tous nos ateliers : que deviendrions-nous? Précisément ce que nous sommes menacés de devenir dans l'ordre métaphysique et moral. Les sciences de cet ordre, celles-là qui importent le plus, ne sont que des aspects ei comme des versants divers de la vérité, gravie et conquise par l'esprit humain. S'il n'y a pas de vérité en métaphysique, que deviennent les sciences philosophiques? S'il n'y a pas de vérité en morale , que deviennent les sciences morales? S'il n'y a pas de vérité dominante en histoire, que deviennent les sciences historiques? S'il n'y a pas de vérité en politique et en économie, que deviennent les sciences politiques et économiques? S'il n'y a pas de vérité de droit public et civil , que deviennent les sciences diplomatiques et juridiques?
On en aura le sujet sans l'objet; sans le principe, la règle et la fin , qui ne peuvent être que la Vérité, la Vérité nécessairement unique dans cette diversité de sciences; unique comme la lumière de la raison, unique comme le sommet où elles tendent de toutes parts , et où les esprits peuvent se rencontrer. Eh bien, on en est venu à nier cette unité de la raison et de la vérité. On fait par là même les ténèbres. Et cela par haine de la lumière même dans son unité et dans son foyer, parce qu'on en serait, de près ou de loin, redevable à l'Evangile, et qu'elle nous y ramènerait.
Mais qu'est-ce donc delà maîtresse science, la science de la vie, pour les peuples comme pour les individus; celle dont on ne peut absolument pas se passer? Je me bornerai à citera cet égard un païen. Le bon sens romain par excellence, aspirant à tout ce que nous répudions, s'exprimait ainsi : a II est impossible, sans y « être déterminé par des raisons claires, fixes, « certaines, évidentes, sans croire des choses « qui ne peuvent être fausses, d'estimer la droi- « ture et la bonne foi au point de braver les plus « affreux supplices. Gomment la sagesse osera- « t-elle même former une entreprise ou l'exé-
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« cuter avec confiance, si elle n'a pas de « guide assuré dont elle suive les traces? Il faut « donc un principe que la sagesse puisse suivre « en commençant à agir, et une connaissance « du but où doivent tendre ses actions. Sans « cette assurance , toute la vie humaine est ren- « versée... Aussi, ajoute avec un sens profond « Gicéron, c'est un crime de trahir le dogme.