partie de la doctrine évangélique et qui la termine
Pour faire comprendre cette divine économie, j'aurai recours à une image.
La morale évangélique, dans tous ses divers préceptes, est comme les cordes d'un instrument de musique, qui est l'âme humaine. Ces cordes toutes seules ne rendraient aucun son. Il faut les tendre. A cet effet, il faut les appuyer et les ajuster à un savant mécanisme de chevalets et de leviers qui sont les dogmes : la crainte, l'espérance, l'amour, le repentir, montés au diapason céleste par la foi à la Chute , à l'Incarnation, à la Rédemption, au Ciel, à l'Enfer, au Jugement. Voilà l'instrument prêt et parfaitement disposé. Et cependant il reste encore muet. Il y manque quelque chose. Quoi donc? La touche, l'archet; la grâce, le Sacrement : le Baptême, la Pénitence, l'Eucharistie, l'onction suave de l'Esprit-Saint. Alors, alors seulement l'âme humaine rendra des sons divins, vous verrez, vous entendrez des miracles d'harmonie. L'humanité, et par elle le monde, cette humanité misérable, toute démontée et discordante, qui gisait éparse en débris auxquels on ne comprenait plus rien, deviendra.
dans les mains de Jésus-Christ, ceite lyre d'Orphée aux miraculeux accents, qui avaient le pouvoir d'apprivoiser les bêtes féroces et de mouvoir les forêts : alors la Fable deviendra la Vérité.
Telle est l'économie, tel est le jeu de la doctrine évangélique, et je crois avoir dissipé ce premier fantôme.
Voyons le second : les miracles.
Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai déjà dit de la possibilité du miracle. Le miracle est possible, puisqu'il est. Il est, puisque nous l'avons sous nos yeux. Qu'est-ce que je viens de montrer, en effet, notre pauvre humanité étant donnée; qu'est le monde païen devenu chrétien; qu'est l'Évangile réalisé dans une seule âme et dans tant d'âmes ; qu'est-ce que la sainteté dans ce monde, qu'est-ce que l'Église, qu'est le Christianisme, en un mot, dans tous ses effets, en nous et autour de nous, qu'un miracle sensible, palpable, et l'attestation vi-
vante du surnaturel? Si ceux qui trouvent aujourd'hui les miracles consignés dans l'Évangile incroyables, eussent vécu dans ce temps, et qu'on leur eût dit : Sur la foi de tel miracle, il faut croire que, par la même vertu, le monde entier va être soulevé, enlevé et retourné en sens inverse de tout ce qu'il a été jusqu'à ce jour; il faut croire que ce charpentier de Nazareth, que ce supplicié du Golgotha va faire de sa crèche et de sa croix les instruments d'un culte universel qui ne finira jamais; il faut croire que, en accomplissement de cette parole de leur Maître : Ecce ego vobiscum suin usque ad consummationem sœculi, et poiiœ inferi non prœvalebunt contra Ecclesiam meam, ces pêcheurs galiléens vont former un Sénat qui héritera de celui de Rome, et qui tiendra à jamais l'univers frémissant sous sa loi : tout cela sans moyens humains et contre tous les efforts humains; si on eût ajouté : Il faut que vous commenciez, sur l'heure, par accomplir en vous cette révolution, en quittant vos vues, vos affections, vos biens, votre liberté, vous-même, tout au monde, pour vous attacher à ce maudit qu'on mène au supplice et partager sa croix : je vous le demande, qu'est-ce qui vous eût paru
plus incroyable, plus impossible, de ce miracle que vous auriez vu, ou de tous ceux-ci qu'on vous enjoindrait de croire? Tout au moins ne vous paraîtraient-ils pas se valoir? Et comment, alors, plongé que vous êtes, aujourd'hui, dans ce miracle universel et perpétuel de l'œuvre de Jésus-Christ dans le monde, faites-vous difficulté de croire aux quelques miracles locaux et individuels qui vous sont racontés de lui en ce temps-là? Admirez plutôt la dispensation de ces miraculeux témoignages. Le christianisme, dans le monde, est un Règne dont le Christ s'est dit devoir être le Chef. Ceux qui ont vu le Chef n'ont pas vu le Règne; ceux qui voient le Règne n'ont pas vu le Chef. Or n'était-il pas convenable que ceux qui n'ont vu que le Chef dans son obscurité eussent des miracles qui leur fissent croire au prodige du Règne, comme ce prodige éclatant du Règne doit nous faire croire , nous autres, aux miracles du Chef, et qu'ainsi les témoignages et les preuves fussent également quoique diversement partagés entre tous?
Mais considérons ces miracles en eux-mêmes.
La plus grande difficulté qu'on y voit, c'est qu'ils auraient troublé l'ordre de la nature, dont les lois immuables résistent à la pensée
qu'elles puissent être violées par celui-là même qui en serait l'auteur. On ne va pas jusqu'à dire qu'il n'ait pas pu, mais on dit qu'il n'a pas dû y déroger, et la question de possibilité se confond ici avec celle de convenance.
Il me serait aisé de détruire l'objection et je l'ai fait ailleurs; mais je l'admets.
Je l'admets; et je dis tout aussitôt qu'elle ne porte pas : parce que les miracles de Jésus- Christ n'ont touché en rien à l'ordre et aux lois de la nature.
Comment cela?
Le voici :
Oserait-on dire que faire d'un fou un sage, d'un scélérat un saint, d'un désespéré un bienheureux, c'est violer l'ordre de la nature? Eh bien, je dis que faire d'un paralytique un homme alerte, d'un aveugle-né un clairvoyant, d'un mort un vivant, ne l'est pas davantage.
Des deux parts, en effet, c'est guérir, c'est ôter un mal, c'est le convertir en bien. Or ce ne sera jamais là troubler l'ordre de la nature. Ce sera le rétablir.
Cependant, me dira- 1- on, les maux incurables, la mort, sont bien dans l'ordre de la nature.
Entendons-nous.
La nature première, telle qu'elle a dû sortir des mains de son Auteur, ne comportait ni les maladies ni la mort. Celles-ci sont un désordre sensible qui y a été introduit par un désordre moral, par le péché, dont la mort est le salaire \par celui qui fut homicide dès le commencement *.
Mais on m'arrête là : Vous passez à Tordre de foi révélée, me dit-on; vous devez rester dans Tordre de raison, qui ne connaît pas cela, et qui y répugne.
Je ne passe pas à Tordre de foi révélée; je suis dans Tordre de foi historique du genre humain, que vous ne pouvez récuser. Je vous ai cité saint Paul et saint Jean ; mais j'aurais pu vous citer Homère, Hésiode, Eschyle, Cicéron, Horace, Virgile, Voltaire, Proudhon, Thumanité tout entière redisant partout et toujours sa lamentable histoire :
Audax Japeti genus Ignem fraude mala gentibus intulit.
Post ignem aetherea domo Subductum , macies et nova febrium
1 Aux Romains, Vl, 23.
Terris incubuit cohors ; Semotique prius tarda nécessitas Leti corripuii gradum i.
« La croyance que l'homme est déchu et dégénéré se trouve chez tous les peuples anciens. Aurea prima saia est œtas est la devise de toutes les nations ^ »
Cela étant, je le redemande, serait-ce troubler l'ordre de la nature et enfreindre ses lois que de lever totalement ou partiellement cette peine de maux et de mort qui a fondu sur la malheureuse espèce humaine par suite de sa révolte originelle contre Dieu; et tous nos arts, toutes nos industries ont-ils d'autre objet que de l'adoucir? Ne tendent-ils pas, par ce que nous appelons nous-mêmes leurs miracles, à nous en affranchir?
Si Jésus-Christ l'eût fait , s'il nous eût ramené à l'âge d'or, c'est bien alors, selon vous , qu'il aurait troublé l'ordre de la nature : mais que nous serions loin de l'en accuser!
Mais il était trop vraiment Dieu pour agir de la sorte.
C'est là, en effet, le rêve d'un poëte, et il est
1 Horatii Carm. lib. I,iii.
2 Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. iv.
remarquable que Virgile, après avoir imputé, lui aussi , nos maux à cet ennemi du genre humain, en ces vers de ses Gëorgiques :
Ille malum virus serpentibus addidit atris, Praedarique lupos jussit, pontumque moveri...,
nous peint, dans sa célèbre églogue à Pollion, le Dieu que toute la terre attendait alors, comme devant nous en délivrer :
Tu modo nascenti puero quo ferrea primum Desinet, ac toto surget gens aurea mundo.
Celui qui est la Sagesse éternelle devait avoir d'autres vues que cet âge d'or des païens ou ce règne charnel du Messie qu'attendaient les Juifs. C'est à la source qu'il s'est attaqué, au péché; et, quant aux maux du corps qui en ont été la suite, il les a laissés comme remèdes aux maux de l'âme en les convertissant en épreuves, pour nous en faire gagner par sa grâce la délivrance à jamais, et nous faire renaître à l'âge d'or éternel de son saint Paradis. Il a fait mieux en cela que de nous en délivrer : il les a charmés en les épousant lui-même, et les a fait aimer : il a divinisé la souffrance.
Toujours est-il, et c'est là l'objet de notre
aperçu en ce qui touche les miracles évangéliques , que ces miracles portent tous ce caractère de n'être que des miracles de guénson, de délivrance des maladies ou de la mort : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les morts ressuscitent. Voilà les signes du Sauveur : miracles assurément, mais qu'on ne saurait dire troubler l'ordre de la nature ; miracles dans lesquels il lui a plu de se renfermer, bien qu'il eût pu en faire d'un autre ordre, la nature entière étant à lui^
Et il faut admirer trois motifs qui apparaissent dans cette conduite.
Le premier, c'est que, ne devant se révéler comme créateur que pour se manifester comme sauveur, et sauveur des âmes dont le mal est la source première des maux du corps, il convenait qu'il fît des actes de guérison miraculeuse de ceux-ci, parce qu'ils rentrent dans celui-là, comme les effets dans leur cause, et parce qu'il témoignait par là de son souverain pouvoir sur cette cause même, le péché. Ces miracles étaient , pour ainsi parler, dans la ligne remon-
1 Tels, la tempête apaisée, saint Pierre marchant sur les eaux , la Transfiguration. Mais ces miracles-là ne regardaient que les Apôtres.
tante des effets à la cause, comme les maux qui en étaient l'objet étaient dans la ligne descendante de la cause à l'effet. C'étaient des suppléments indicateurs de la doctrine et qui en manifestaient l'autorité. C'est ce qui apparaît particulièrement dans cette admirable scène du paralytique : on le lui porta, en grande foi, gisant sur son lit. Il lui dit alors : « Mon fils , ayez « confiance, vos péchés vous sont remis. » Comme s'il eût dit : C'est là votre guérison. Mais des scribes qui étaient là ayant dit en eux-mêmes : Celui-ci blasphème; car quel autre que Dieu peut prétendre au pouvoir de remettre les péchés? Jésus, ayant vu leurs pensées, leur dit : « Quel est le plus facile de dire : Vos péchés « vous sont remis , ou de dire : Levez-vous et « marchez? Or, afin que vous sachiez que le « Fils de l'homme a puissance pour remettre « les péchés sur la terre : Levez-vous, dit-il au « paralytique, emportez votre lit, et retournez « en votre maison. Et il se leva et s'en alla ainsi « dans sa maison. » Voilà le motif, le sens et la portée du miracle. Jésus n'en va pas chercher l'objet hors du sujet même pour lequel il le fait, et c'est de la guérison de la paralysie du corps qu'il tire la preuve de son pouvoir de guérir celle
de l'àme. C'est pourquoi les miracles de Jésus sont justement appelés dans l'Évangile signes; signes de sa mission plus haute de Sauveur.
Le second motif de ce genre de miracles, c'est la bonté de Jésus-ChrisL Jésus était la divine bonté humanisée. Tout en lui était compassion et miséricorde. Il a j^assé bienfaisant et guérissant les oppressés^. La bénignité et l'humanité du Sauveur notre Dieu a apparu'^ dans toute sa Personne et en sortait comme une émanation. Ce n'est pas ici le lieu de le faire voir : il nous faudrait trop de place. Que de scènes admirables nous en offre l'Evangile! C'est tout le baume qui en découle, et qui du Cœur de Jésus -Christ, de ce Cœur qui a tant aimé les hommes, s'est répandu dans ses disciples et se répandra toujours en des miracles de bonté traversant toute ingratitude et toute haine, et passant toujours en faisant le bien, par un prolongement des trentetrois années que Jésus-Christ a vécu sur la terre. Je ne connais pas de plus grande preuve de sa divinité. Comment, avec une telle bonté et dans une telle bonté, peut-on être un insensé ou un imposteur? Comment , entre tant de manières
1 Actes, X, 38.
2 Tite, III, 4.
LEVANGILE 175
de se faire passer pour Dieu si on ne l'était pas, aurait-on artificieusement choisi la plus vulgaire par son usage et la plus sublime par son principe ; la seule qu'on ne peut se donner si on ne l'a pas, la plus véridique par conséquent, et la plus en opposition avec cet égoïsme qui est le fonds nécessaire de toute fausse prétention de ce genre? J'en jure par la bonté de Jésus- Christ, il est Dieu ! Il aimait trop les hommes, par sa bonté propre et malgré eux, pour ne pas être Dieu ; et Dieu ne se serait pas laissé ainsi dérober et opposer le premier et le plus essentiel attribut de sa nature ! . . . Combien cela apparaît-il dans les miracles évangéliques! La bonté sortait de Jésus comme une effluve de sa divinité par les pores de son humanité : que dis-je? ses vêtements mêmes en étaient miraculeusement imprégnés, et sa puissance, qui opérait ces miracles, ne pouvait, ce semble, la retenir. « Quelqu'un m'a touché; (( car j'ai connu qu'une vertu était sortie de « moi, » dit-il dans une circonstance ou une pauvre femme, ayant touché seulement par derrière la frange de son vêtement, avait été tout aussitôt guérie d'un mal invétérée Etl'Évangé-
1 Luc , VIII , 46.
liste dit ailleurs : « Toute cette foule cherchait à le toucher, parce qu'une vertu sortait de lui et les guérissait ^ » Une vertu tellement sympathique à la souffrance humaine , que, toute miraculeuse qu'elle fût par la puissance, elle ne s'appartenait en quelque sorte pas par la bonté, et élevait par là celle-ci à cette hauteur où elle domine en Dieu tous ses attributs. Elle nous apparaît ainsi en Jésus-Christ dominant les mouvements de sa sainteté et de sa justice. Un Juif le priant de guérir son fils effroyablement tourmenté : « Race infidèle et maudite , dit-il, jusqu'à « quand serai-je avec vous, et faudra- t-il vous c( souffrir? Amenez-moi votre fils ^ » Race infidèle et maudite... Vous vous attendez après ce début à des foudres; non : Amenez-moi votre fils ; et il le guérit par un de ses plus grands miracles. Tout cet orage se fond en bonté faisant violence à la justice. Comment ne pas croire à des miracles qui, sans troubler Tordre de la nature, comme nous Pavons montré, portent ainsi le double cachet de la sagesse comme dessein et de la bonté comme mobile, à un degré si sublime et si touchant?
1 Luc, VI, 19.
2 Matth., XVII, 16.
Enfin il est un troisième motif qui ne les recommande pas moins à tout esprit doué d'un discernement délicat et vraiment philosophique : c'est la discrétion, le tempérament, la réserve dans les miracles opérés par le Sauveur. On se cabre devant les miracles. Pour moi, je ne m'étonne que d'une chose : c'est que Jésus- Christ n'en ait pas fait beaucoup plus et de plus éclatants. Je m'en étonne jusqu'à en chercher la raison ; et l'ayant trouvée je l'admire. Comment ! un être paraît sur cette terre ; il a le pouvoir, incontestablement, de changer l'univers, puisqu'il l'a fait ; de lui faire adorer un gibet par cela seul qu'il y est mort; de tirer, de ce culte insensé en apparence, des torrents de sagesse, de sainteté, de gloire et de civilisation à jamais; il a ce pouvoir : il le sait, il l'annonce, il l'exerce et le réalise dans toute sa plénitude : après dix -huit siècles de succès d'une telle œuvre, tout l'avenir de l'humanité y est encore suspendu ; et voilà que , se demandant encore si cet être est ce qu'il s'est dit , le Fils de Dieu, on se reporte aux quelques miracles qu'il en a donnés pour témoignage de son vivant, et on les conteste comme excessifs!... Mais cette œuvre que je ne sais plus comment qualifier,
tant elle passe tout verbe humain, dont il a eu si fort conscience et puissance, ne lui vautelle pas au moins le préjugé qu'il a dit vrai? qu'il est Dieu? Or, étant Dieu (et ceux qui auraient encore la triste infirmité d'en douter doivent au moins en admettre la supposition pour le raisonnement), pouvait -il faire moins de miracles qu'il n'en a fait pour se notifier à un monde où sa sagesse et sa sainteté lui soulevaient tant d'obstacles?
Mais alors, réplique -t-on, il devait en faire beaucoup plus et de plus grands; il en a fait trop ou trop peu : trop pour attester sa divinité si elle est fausse ; trop peu si elle ne l'est pas.
Eh bien , c'est entre ce trop et ce trop peu, c'est dans cette mesure, ce tempérament et cette discrétion où se présentent à nous les miracles évangéliques que se manifeste précisément le cachet souverain de la Divinité ayant à traiter avec l'âme humaine pour la convaincre, pour la toucher, pour la sauver.
Pour la convaincre. Ces miracles ne suffiraient-ils pas? Incontestablement. S'il en eût fait de plus éclatants, comme d'arrêter le soleil, de déplacer les montagnes, de bouleverser
l'ordre de la nature, l'aurait- il convaincue davantage? Nullement. Il l'aurait forcée; il n'aurait pas traité avec une nature libre, devant participer par quelque mérite qui lui soit propre à l'œuvre de sa guérison. Et il l'aurait forcée encore sans la convaincre ; car la conviction , en ce qui conclut à la réformation de nousmême, est chose noble, qui veut le ressort de la volonté et une autre touche que la contrainte. On n'est pas chaste, doux, dévoué, mortifié par force ; et par conséquent une conviction qui ne va à rien de moins dans son issue, ne saurait être imposée par quelque force que ce soit à son entrée; elle trouvera toujours quelque biais pour échapper, ne serait-ce que pour ne pas être violentée; et celui qui aurait si peu connu, si peu respecté cette grande dignité de notre être, que de prétendre l'accabler, fût-ce du poids de l'univers, en serait pour ses frais. C'est là une des beautés de Jésus -Christ et des plus manifestes preuves de sa divinité reluisant partout dans son Évangile, particulièrement dans la dispensation de ses miracles , que d'avoir ménagé cet éminent caractère de notre nature, au prix de l'incrédulité d'un grand nombre, qui en sont, à leur tour, pour leurs
frais de mauvaise résistance , et de s'être montré en tout Celui dont il a été dit : Cum magna reverentia disponis nos , Domine. « Vous nous c( traitez, ô Dieu! avec une grande discrétion. » Ainsi admirablement disposés pour convaincre, les miracles évangéliques ne sont pas moins faits pour toucher l'âme humaine , par cette discrétion de Jésus- Christ de s'être renfermé dans de simples miracles de guérison : miracles assurément, puisqu'ils vont jusqu'à la résurrection de morts; mais o\x la bonté joue un si grand rôle, comme nous l'avons vu, que la puissance n'en est , pour ainsi dire, que la suivante. Et encore , chose admirable ! adorable! dans son humilité sainte , loin d'afficher ce pouvoir divin de commander à la maladie, à la mort, à l'enfer, comme n'eussent pas manqué de le faire de faux thaumaturges, au risque d'être confondus, il en étouffe le bruit et il s'y dérobe : bien plus! il en renvoie tout le mérite, après la puissance de son Père , à ceux - là mêmes qu'il guérit : Votre foi vous a sauvé, leur dit-il; ce n'est pas moi, en quelque sorte, qui ai fait le miracle, c'est vous; je n'en suis que le médiateur entre mon Père et votre foi ; et cette foi, n'en eussiez -vous que comme un
grain de sénevé, clit-il expressément, vous ferait opérer non-seulement les œuvres que je fais, mais de plus grandes^: ce qu'on vit, en effet, dans ses apôtres, dont Tombre seule guérissait ^ Qui a si peu le sens du vrai, du noble, du saint, du divin, pour ne pas être touché de tous ces caractères dans les miracles du Sauveur?
Je dis du Sauveur. Sauver, après convaincre et toucher, telle est, en effet, le troisième objet de celte modération de Jésus- Christ dans ses miracles , qui doit nous les faire admirer.
De quoi s'agissait-il, en effet, dans le plan divin que Jésus -Christ était appelé à réaliser sur la terre ? De manifester Dieu dans sa puissance et dans sa colère contre l'iniquité des hommes? En ce cas, oui, il devait faire de tous autres miracles. Il devait toucher les montagnes et les réduire en fumée ; il devait ouvrir les cataractes du ciel et en faire tomber un nouveau déluge; il devait lancer sur nos Sodomes et nos Gomorrhes des pluies de soufre et de feu. C'est ce que lui demandaient précisément ses disciples. Mais il leur répondait : « Vous ne
1 Jean, xvi, 12.
2 Actes, V, 15.
« savez pas de quel esprit vous êtes; le Fils « de l'homme n'est pas venu pour perdre, mais « pour sauvera » Son dessein, en effet, étant de sauver, ce qu'il avait surtout à ménager, c'était ce sentiment de terreur que , par le sentiment de sa culpabilité autant que par les signes antérieurs de la Justice offensée, l'humanité portait en elle. Aussi cette même humanité, avertie de ce dessein de miséricorde par tant de prophéties qui lui annonçaient non un vengeur, mais un Sauveur, l'envisageait -elle partout comme devant précisément délier la terre de cette terreur antique du châtiment que ses crimes méritaient. C'est ce que Virgile, écho inconscient d'isaïe, chantait dans ces beaux vers :
Te duce, si qua manent sceleris vestigia nostri, Irrita perpétua solvent formidine terras 2.
Non que la Justice dût se passer de châtiment, mais parce que ce châtiment tombant sur la seule victime qui fût de prix à l'acquitter pour nous, donnerait un libre cours à la miséricorde. Cela
1 Luc, IX, 56.
2 Pol/io.
étant, que fallait-il? Il fallait que cette victime infinie, Jésus-Christ, Dieu en lui, déposât ses foudres, revêtit notre humanité, se couvrît de la mansuétude et de la douceur de Tagneau, pour ne pas effaroucher sa proie, et chasser sans bruit au salut humain , comme dit admirablement un Père : Ut sine strepitu ad salutem humanam venaretur '. Il devait faire des miracles, sans doute, pour témoigner sa divinité, mais il devait les faire tels quils ne dussent pas inspirer la crainte ; il devait passer, pour ainsi parler, entre Dieu et l'homme, entre le juge et le coupable , entre la majesté et la condescendance, de manière à les sauvegarder également pour les réconcilier et les unir à jamais dans son œuvre comme ils le sont dans sa Personne. C'est cet art tout divin qui nous apparaît dans les miracles évangéliques par tout ce que nous y avons relevé précédemment.
Cet aperçu a été remarquablement saisi et développé dans un écrit anonyme anglais intitulé : Ecce Homo, et dont la conclusion aurait pu être : Ecce Deus. M. Guizot nous l'a
1 s. Théodote d'Ancyre, ConciL Ephes., L3ihhe, t. III. p. 988-997.
fait connaître dans ses Méditations sur l'essence de la religion chrétienne, et M. Tabbé Bougaud l'a fait à bon droit valoir dans son important ouvrage : Le Christianisme et les temps présents ^ Le Christ ne pouvait pas ne pas faire de miracles pour laisser percer par eux sa divinité. Mais le pouvoir surnaturel porte avec lui quelque chose de formidable, et les premiers témoins des miracles du Sauveur en reçurent, en effet, cette impression : Stupebant omnes iurbœ^... Conturbati sunt omnes et plus magis iNTRA SE STUPEBANT^... Stupebant autcm omncs in magnitudine Dei^, etc. Si donc le Christ eût usé sans réserve de ce pouvoir, il aurait resserré par la terreur ce cœur de l'homme qu'il voulait gagner par la confiance, et ce qui devait lui frayer la voie la lui eût fermée. De là ces procédés admirables du Sauveur dans ses plus grands miracles. Il n'en fait aucun pour sa défense. Ce sont tous des miracles de guérison et de bonté. Il les fait sans apparat et sans éclat. Il ne paraît alors jamais plus homme, par la
1 Tome II, p. 698.
2 Matth.jXii, 23.
3 Marc, VII, 51.
4 Luc , IX , 44.
compassion qui le saisit lui-même, jusqu'à verser des larmes sur Lazare, qu'il va ressusciter. Il impute le miracle à notre foi plus qu'à sa puissance, et il semble partager par là cette formidable puissance avec nous. Enfin il agit de telle sorte que les foules, loin d'être épouvantées de ses miracles, l'importunent pour en obtenir; que, sans les contester, en arguant même de ce qu'il les fait, ses ennemis lui en font un grief, et que Celui qui pourrait réduire l'univers en poudre se laisse accuser, bafouer, traîner au supplice et crucifier, par un miracle de miséricorde et d'amour qui passe tous ses miracles de puissance, et qui est en raison de celle-ci. Tel est en substance, quoique en d'autres termes, le bel aperçu de VEcce Homo. « Cette réserve dans c( l'usage de son pouvoir surnaturel, conclut « l'auteuranglais, est le chef-d'œuvre du Christ. « C'est un miracle moral superposé à un miracle « physique. »
Le sujet, par la nouveauté de cet aperçu, sollicite notre insistance. Pour faire mieux ressortir la grandeur de ce miracle moral, je rappellerai ici une considération que j'ai présentée ailleurs.
En Jésus- Christ, la ijlcniiude de la Divinité
habite corporellementK II le disait lui-même: Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre ^ Pensez-vous, disait-il encore à ses Apôtres, qui voulaient le défendre contre la troupe qui s'empara de lui au jardin des Oliviers, que je ne puisse j^as prier mon Père, et il m'enverrait aussitôt jjIus de douze légions d'A^iges'^? Et ces Anges, en eiïetj s' approchant de lui, le servaient'' . Si cette divine puissance ne paraissait pas toujours en lui; si même elle était assujettie aux besoins de notre nature et à la méchanceté des hommes, c'est lui qui s'assujettissait ainsi par un acte de puissance plus grand encore. Sous cet assujettissement volontaire, il gouvernait l'univers , il ne cessait de présider à son ouvrage, il était en tout lieu, et pas une des créatures n'était privée de son assistance et ne manquait à l'appel de son pouvoir. Il avait plutôt à contenir leur hommage qu'à le réclamer, et le plus grand de tous ses miracles, c'est de les avoir forcées à lui être ennemies. Comme l'observe , en effet, l'Ange de l'École, toutes les créatures,
1 Aux Corinthiens , xi, 3.
2 Matth., xxviii, 18.
:J Ibid., XXVI, 53.
4 IbicL, IV, 2.
même les plus insensibles et inanimées, ont du sentiment pour le Créateur : Quœ apud nos sunt insensibilia , illi sensibilia sunt; mare et venti ohediunt ei\ Si le Verbe de Dieu eût laissé les éléments à leur inclination naturelle, de même que l'eau se rendait solide sous les pieds de son humanité , et que les poissons entraient à l'envi dans les filets jetés sur son ordre à la mer; de même la terre se fut émaillée de fleurs sur son chemin, Pair qu'il devait respirer eût réuni tous les plus agréables parfums qui sont dans la nature, le soleil eût redoublé ou tempéré son éclata son gré. Telle était sans doute, sur Tordre qu'elles en avaient reçu du Créateur, la complaisance des créatures pour le premier Adam , dans l'âge d'or de son innocence, avant que sa révolte eût suscité la leur. Telle et plus encore eût été cette complaisance des créatures pour le Créateur lui-même, les honorant de l'abaissement de son amour, si la loi de cet abaissement même ne leur eût imposé un frein, que dis-je? ne les eût forcées à servir d'instrument à ses souffrances, à fournir la couronne d'épines qui lui déchira le front, le sceptre de roseau
1 D. Thom., Concione 2 m Dommica II Âdvent.
et le manteau de pourpre qui parodièrent sa royauté, le bois, les clous, Féponge, le vinaigre, la lance qui entrèrent dans son supplice, et qui, par ce supplice, reçurent, pour la nature entière, le bénéfice de la rédemption, comme, par la criminelle jouissance du premier coupable, elle avait reçu le maléfice du péché. Tel, dis-je, eût été l'empressement des créatures à servir et à honorer leur Roi , et tel il fut en effet, lorsque , sa mort ayant consommé l'expiation universelle qui contrariait leur inclination , elles éclatèrent en témoignages lugubres de douleur, en ténèbres, en déchirements, en tremblements de la nature , qui sembla dans ses convulsions faire entendre le cri que rapporte Plutarque et qui émut le paganisme : Le gi^and Pan est mort!
Or, s'il en est ainsi, si le Christ était le miracle en personne et en puissance, le miracle pour lui n'est pas d'avoir nourri les multitudes avec cinq pains, lui qui, dans le même temps, ouvrait la main et remplissait tout animal du fruit de sa bonté\ mais d'avoir eu faim et soif. Le miracle n'est pas d'avoir marché sur les eaux, mais d'avoir été fatigué. Le miracle n'est
1 Ps. CXLIV.
pas de s'être transfiguré lumineusement, mais de s'être voilé mortellement. Le miracle enfm, le grand miracle n'est pas d'être ressuscité dans la gloire, mais d'être mort dans l'ignominie ^ De là cette belle parole de saint Augustin qui résume tout cet aperçu : Le Christ n'est pas mort par nécessité, mais par puissance.
Voilà le miracle moral superposé au miracle physique dont parle l'auteur de VEcce Homo. Il en ressort que ce qui est admirable et miraculeux en Jésus-Christ, c'est moins les quelques miracles qu'il a dû faire pour se montrer Dieu à. notre nature, que les miracles innombrables qu'il n'a pas faits pour la ménager. C'est moins ce qu'il a laissé voir de sa puissance que ce qu'il en a retenu ; c'est moins sa divinité, si j'ose ainsi dire, que son humanité. Et alors combien acquiert de valeur cette réserve, ce ménagement, cette discrétion qu'on relève justement dans les miracles évangéliques, soit en eux-mêmes, soit dans la manière dont ils ont été faits, comme le grand Miracle de la sagesse, de la miséricorde et de l'amour, tempérant et accommodant à notre débilité la majesté terrifiante de la Toute-Puis-
, 1 Le Plan divin, 1. 1, liv. I, chap. m.
sance, comme un soleil qui tamiserait ses rayons. Du reste, cet aperçu n'est pas si nouveau, qu'il ne rentre dans ce mot de saint Augustin : c< En faisant toutes choses miraculeusea ment, il aurait lui-même détruit ce qu'il a fait « miséricordieusemenf . * Dum omnia mirabili' ter facit, auferret quod misericorditer fecit\
La conclusion pratique à tirer de cette belle vérité est souverainement importante ; la voici : quand on ouvre l'Évangile .pour le lire ou pour l'exposer, on est porté à s'offusquer du miraculeux qui y apparaît, et à demander grâce pour le surnaturel qui s'y trouve. C'est là un naturalisme mauvais, comme contraire non- seulement à la foi, mais à la simple raison, la divinité de Jésus-Christ étant étabhe ou supposée. C'est le contraire de cette disposition qui est de mise. Jésus-Christ étant Dieu , tout devrait être miraculeux et surnaturel dans l'Évangile; et, loin de demander grâce pour ces rayons de la Divinité, rendons grâce de ce qu'ils nous sont si économiquement ménagés; admirons la bonté et l'humanité du Sauveur, qui, tout Dieu qu'il est, se laisse ainsi approcher des plus humbles et des
i Ep. cxxxvii, u° 9.
LEVAiNiJlLE 191
plus craintifs, ne fait de miracles que pour les guérir, et ne paraît tout-puissant que pour être tout bon. Voyons alors le miracle où il est : pour nous, dans ces miracles de bonté; pour lui, dans l'abstention de tant d^autres miracles de sa puissance; et, balançant le poids immense de ceux-ci avec le petit nombre de ceux-là, adorons une dispensation si appropriée à notre faiblesse , et par là môme si digne de notre foi. Ne marchandons pas cette foi à celui qui a été si libéral en miséricorde, ne disputons pas Tacquiescement de notre esprit à une sagesse tout à la fois si haute et si désintéressée.
Ainsi se trouve dissipé , après celui de la doctrine, le second fantôme, celui des miracles; et non-seulement dissipé, mais transfiguré. On me pardonnera, j'ose l'espérer, de m'être étendu un peu sur cet important sujet.
Reste le troisième fantôme, le défaut d'attrait et d'intérêt à la lecture des Évangiles.
VÎI
Défaut d'attrait et d'intérêt! Je le crois bien! Dites donc que l'Evangile est d'une pâleur dés-
espérante et d'une fadeur écœurante à qui le prend pour un roman , à qui , au lieu de forcer la porte et d'entrer violemment dans ses sentiers, comme disait lord Byron, veut le faire entrer en soi; au lieu de prendre son esprit, veut l'accommoder à son propre sens. Sa face est horrible : c'est celle d'un crucifié crucifiant, rappelant le supplice de Mézence. Sa pureté soulève le dégoût. Sa rigueur sanglante fait reculer la nature. Tout y est gêne , chaîne et joug. C'est un champ aride oii ne croissent que ces fleurs sèches et blêmes qu'on n'appelle immortelles que parce que , n'ayant pas la fraîcheur, les couleurs et les parfums de la vie, elles ne sauraient les perdre. Voilà pour le fond. Quant à la forme, nul art, nulle composition, nul style, nulle grâce. C'est la pauvreté et la nudité mêmes. J'en ai assez dit.
Tel parut, en effet, l'Évangile au sens païen, à ce sens que saint Paul appelait si bien animalis homo, à la bête, toujours aux prises avec l'Ange en nous, à cette petitesse enflée qu'on appelle la superbe , qui mesure le tout à soi , au lieu de se mesurer au tout.
Et cependant l'Évangile, cet Évangile que Tacite, parlant des premiers chrétiens, disait
être un défi à la haine du genre humain, odio generis liumani convicti sunt ^ Ta emporté : l'humanité en a fait son chevet ; nous le baisons avec amour; nous lui donnons nos vies.
En fait, quelle plus grande preuve de sa divinité?
Mais, en soi, cela s'explique par une raison très-simple : c'est que l'Évangile, étant le souverain remède au souverain mal, doit le trouver rebelle, et que, ce mal consistant pour l'âme humaine à être la proie de la chair ou à se complaire dans sa propre indigence jusqu'à s'y déifier, le remède à un tel mal doit soulever tous ses instincts pervertis. Comme pour sortir de cet état il faut renaître à la vie, et pour cela mourir à la mort, quitter ses sens, quitter son sens, il en résulte un quiproquo de vie et de mort qui fait tout paraître, tout sentir en sens inverse de ce qui est réellement, jusqu'à ce que la vraie vie l'emporte sous le faux nom de mort, et nous fasse dominer la vraie mort sous le faux nom de vie. L'Évangile paraît comme le supplice de Mézence, oui; mais, dans ce supplice, ce n'est pas le vivant qui est attaché au mort , ce sont les morts
1 Ann., XV, 44.
qui sont attachés au Vivant, à Celui qui est la Résurrection et la Vie; qui, en passant par nos souffrances, y a laissé ses consolations; qui a fait pour nous une lumineuse brèche à la mort en la traversant le premier ; et qui a doré l'opprobre de sa croix de l'éternel éclat de sa gloire. Tout y est chaîne et joug : oui ; mais chaîne et joug qui nous affranchissent et nous délivrent , parce qu'ils n'enchaînent en nous que nos tyrans, qui sont nos vices. C'est un champ où ne se voit aucune fleur; oui, de ces fleurs artificielles qui n'ont de vrai que les épines; mais où poussent ces lis de la pureté, ces roses de la charité, ces pommes d'or de la vérité qui enivrent l'âme de délices , et lui font dire comme l'Epouse des Cantiques : Fulcite me floribus , stipâte me malis, quia amore langueo. « Appuyez- « moi de fleurs, soutenez-moi de fruits, parce « que je languis d'amour^»
Chose qui doit paraître singulière à ceux du dehors : nulle pa-rt, peut-être, autant que dans l'Évangile, n'abondent les expressions de vie, de paix, de suavité, de liberté, de joie, de gloire, d'amour et de bonheur : il semble le disputer à
1 Cant. descant., ir, 5.
nos romans. C'est qu'en effet, par toutes ses voies, droites ou déréglées, notre âme aspire à cet état comme à sa fin. Seulement, ce qui fait toute la différence de l'Évangile au roman, c'est que l'Evangile y met des conditions préalables de mérite, de mortification et de sacrifice, auxquelles répugne notre nature comme un malade au traitement. Mais cette nature s'abuse grossièrement en voulant y échapper : elle se fait à elle-même, soit dans la poursuite, soit dans le résultat de cette tentative, des croix cent fois plus cruelles que celle de l'Évangile, et elle ne manque que le bonheur, qui n'est jamais pour elle qu'en mirage. Dans l'Évangile, au contraire, tel est l'effet du traitement divin, que, dans ce traitement même, commence déjà le bonheur, et qu'on peut presque dire que la croix n'y est qu'en mirage, tant, dès qu'elle est embrassée , le baume caché qui en découle se fait sentir au cœur. Mais l'illusion est telle, qu'elle suffit à composer le mérite qui, en union aux mérites infinis de Jésus-Christ, faisant entrer la vie par la même porte d'où sort la mort , donne , à ce peu de souffrances passagères d'un moment, d'opérer en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable félicité.
Nous avons un double témoignage réciproquement confirmatif de celte vérité : le témoignage de ceux du dehors, qui ne font entendre que des gémissements de déception; et le témoignage de ceux du dedans, en qui tout est action de grâces.
Et il faut bien qu'il en soit ainsi; sans quoi l'Évangile, tout en sens contraire de la mauvaise nature, n'aurait pas convaincu l'humanité jusqu'à lui faire donner le meilleur d'elle-même pour le faire encore meilleur.
Mais cette nature, imparfaitement vaincue chez la plupart, fait encore paraître l'Évangile sous ce faux jour qui nous en dérobe la beauté , et qui de son fond s'étend jusqu'à sa forme.
Examinons néanmoins celle-ci.
Il en est de l'effet qu'il produit d'abord sur nous, quand nous passons de toute autre lecture à celle-là, comme de l'air raréfié des hauteurs à celui qui s'y élèverait de la plaine : plus il est pur, plus il est vital, et moins il satisfait des organes habitués aux miasmes de la terre. Mais on se fait à cette simplicité incomparable, et on finit par reconnaître qu'il ne manque à son effet pour paraître sublime que de ne pas être continu , c'est-à-dire qu'on est dans la ré-
gion même du sublime. Le sublime humain est une échappée vers l'infini, un éclair qui le découvre ; de là vient que l'expression en est toujours simple, parce qu'il ne saurait être cherché et qu'il se suffit à lui-même : l'Evangile est le sublime à ciel ouvert, le surnaturel dans son naturel.
Si on cherche maintenant à se l'expliquer, on reconnaîtra encore que si tout ce qui est simple n'est pas grand, tout ce qui est grand est simple. Or nul ne méconnaîtra que la simplicité de l'Évangile est de cet ordre : elle y est, pour ainsi dire, adéquate à la grandeur, et elles se mesurent l'une par l'autre. Cette grandeur est celle du Fils de Dieu, parlant de son Père, de son Royaume, de son Éternité, de son Ciel et de ses Anges, comme nous parlerions de notre propre maison, avec le calme de la possession et la simplicité de l'habitude : il y est manifestement chez lui; il est né dans cette gloire, et elle ne le quitte pas. Il ne parle pas avec moins de simplicité de la Création et de tous les êtres qui la composent, comme un ouvrier parle de l'œuvre de ses mains; et de l'Enfer et ses démons, comme un juge qui a pleine juridiction et comme un maître qui commande : sans effort,
198 LEVANGILE
sans enthousiasme, sans emphase, comme qui va de soi. Qui osera dire que c'est de la folie ou de l'imposture, s'il n'est fou lui-même ou s'il ne se ment? C'est donc la vérité; et le ton de l'Evangile en est ainsi une preuve de plus.
Mais cette simplicité tient à une autre raison non moins saisissante. Si la grandeur est siinple de soi, combien plus une grandeur qui s'abaisse par condescendance, et qui par là se double, pour ainsi parler! Le propre de la vraie grandeur, c'est la bonté ; et le propre de la bonté , c'est la libéralité, qui enrichit celui qui donne et grandit encore celui qui s'abaisse. Ainsi le Fils de Dieu s'est fait fils de l'homme, pour se communiquer et nous faire entrer en partage de sa gloire, sans déroger. A cet effet, il ne pouvait trop se mettre à notre portée, pour nous faire approcher de lui , traiter d'égal à égal avec lui, « par une accessibilité populaire, » Populari quadam clementia, dit saint Augustin. « De même qu'un grand orateur plein de hautes con- ■ ceptions, dit Bossuet, pour se rendre populaire et intelligible, se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs; comme un grand, environné d'un éclat superbe qui étonne
le simple peuple et ne lui permet pas d'approcher, se rend populaire et familier par une facilité obligeante qui, sans affaiblir l'autorité, rend la bonté accessible : ainsi la Sagesse incréée, ainsi la Majesté souveraine se dépouille de son éclat, de son immensité et de sa puissance pour se communiquer aux mortels et relever le courage et les espérances de notre nature abattue*.» Et combien ce caractère n'apparaît- il pas dans l'Évangile par toutes ces paraboles, ces images, ces comparaisons populaires, naturelles, rustiques, dont la plus sublime sagesse humanise ses enseignements, et les met à la portée du commun sans les ravaler 1
Il faut reconnaître toutefois qu'il y a plus que de la simplicité dans l'Évangile : il y a pauvreté, inélégance, indigence de style, dépouillement, nudité, je ne sais quoi qui ne permet pas de classer ce livre ; et on s'étonne , on se scandalise presque que de si grandes choses n'aient pas été dites plus richement. Nous avons, dans l'antiquité surtout, des écrits d'histoire ou de philosophie qui se distinguent par une grande simplicité, mais c'est une simplicité dont la fleur
i l^' Sermon sur la Nativité de Noire-Seigneur, in fine.
charme les délicats, dont la tournure trahit la noblesse, et de laquelle on peut dire :
Vera incessu patuit Dea.
Rien de cela dans l'Évangile ; et cependant ce serait Dieu môme !
Oui, et c'est là précisément le cachet incomparable de la vérité de Jésus-Christ.
Comment cela?
On n'a pas toute l'idée qu'on doit avoir du christianisme quand on le prend dans sa vérité générale de Dieu fait homme. Il faut aller jusqu'à la vérité de Dieu fait pauvre parmi les hommes, de Celui-là qui a voulu naître dans une crèche, ne pas avoir une pierre où reposer sa tête , mourir dans l'infamie de la croix, et se donner pour hérauts dans le monde de misérables bateliers; qui l'a voulu par choix, pour confondre toutes nos fausses grandeurs en les rejetant, et nous faire ambitionner la grandeur même dépouillée de tous nos oripeaux, nue, ramenée à son essence , la sainteté de l'âme reconquise' par la pénitence. Voilà le vrai, qui faisait dire à Pascal parlant de Jésus-Christ : Qu'il est bien venu avec Véclat de son ordre! Il convenait dès lors excel-.
lemment que l'histoire de ce Dieu fut comme lui-même, fut lui-même jncarné dans une condition scripturale, comme il Ta été dans la condition humaine qu'il lui a plu de choisir. Il convenait que les Evangiles se ressentissent de cela même qu'ils rapportent : de l'étable et de la croix. Merveilleuse harmonie d'humilité et de pauvreté entre le récit et le sujet, entre les peintres et le héros!
Mais sous cette humilité, quelle autorité! et comme elles respirent l'une et l'autre dans cette parole : « Apprenez de moi que je suis doux et « humble de cœur * ! » Sous ces crucifiantes rigueurs, quel vaste sentiment des souffrances de l'humanité! quelle sublime et secourable tendresse! « Venez à moi, vous tous qui peinez « et ployez sous vos fardeaux, et je vous rani- « merai. Prenez mon joug sur vous, et vous y « trouverez le repos de vos âmes. Car mon « joug est suave et mon fardeau légère » Sous cette pauvreté, quels trésors de sagesse, de lumière, de sainteté, de vérité, dévie! Quelle vertu sort de cette infirmité !
Les paroles de Jésus- Christ sont esprit et vie;
1 Matth , XI , 28.
2 Id., ihid, 29.
elles valent par elles-mêmes; elles absorbent leurs propres formes : c'est le Verbe pur ; c'est la Vérité revêtue de sa seule lumière, dans toute la vertu de sa force et la simplicité de sa majesté : la Vérité concentrée dans le moins de mots possible, enrichissant d'elle-même, élevant à soi les humbles expressions par lesquelles elle se fait à nous , et d'où elle éclate en mille sens et applications singulières. C'est là la merveille de l'Évangile dans le monde et dans les âmes, et qui est en raison de tout ce qui ne nous y séduit pas. On ne tarde pas à s'en apercevoir quand on en prend l'esprit, comme il convient de le faire pour le juger, ou plutôt pour se juger. Il arrive alors quelque chose de la légende de ce saint personnage qui , croyant laver les pieds d'un pauvre, vit resplendir la divinité de Jésus- Christ sous ses haillons.
Elle transparaît partout dans l'Évangile. Il en est tout rayonnant; et, ce qui est admirable et vraiment divin , c'est que , selon l'état et les dispositions de l'âme, on y découvre toujours de nouveaux aspects, de nouveaux sens, de nouvelles lumières, on en ressent de nouvelles effluves de force, de beauté, de baume , de parfums régénérateurs et consolateurs appropriés
à nos besoins et à nos maux; c'est que, en son sobre style, ce livre miraculeux défraie d'un seul de ses mots la science des plus grands docteurs et Téloquence des plus grands orateurs, en même temps qu'il semble n'être fait que pour évangéliser les pauvres. Il en est de l'Évangile comme des grands spectacles de la Nature, dont on ne saurait se faire une idée, et qu'elle seule se réserve de faire voir, de la mer, des montagnes. Quelle diversité de mouvements dans le mouvement général de la mer! quels changements à vue dans l'immutabilité même des montagnes ! Ainsi de l'Évangile.
Il est sans art et sans composition, ce semble; et cependant quel art, quelle composition eussent jamais produit le même effet? Quel merveilleux tissu de préceptes, de dogmes, de miracles, de paraboles, d'exemples, de scènes, qui s'entre -croisent, se soutiennent et se justifient réciproquement pour composer un tout vivant en divers organes, comme les os, les nerfs, les muscles, les chairs du corps humain! Et quelle vie^ quelle lumière, quel souffle partis de je ne sais où, si ce n'est du ciel, circulent dans ce corps, l'animent, le meuvent et le font tendre et marcher vers une même fin,
comme un drame aux mille péripéties dont le dénoûment est la catastrophe de la croix, oii tout paraît s'anéantir et d'où tout éclate dans le monde!
Je dis dans le monde, et je fais remarquer à cet égard que ce qui s'est passé après l'Évangile, les Actes des Apôtres, leurs Epîtres, le rapide progrès de leur prédication, l'histoire, la grande histoire de la conversion du monde et de l'action de l'Église de Jésus-Christ jusqu'à nos jours et à jamais, que tout cela fait partie de l'Évangile, est dans l'Évangile. Comment? C'est que tout y est typique. C'est qu'il n'est rien dans l'Évangile, rien dans chaque parole et chaque acte de Jésus-Christ qui n'ait cette prévision et cette portée. Chacun de ses mots, chacun de ses gestes mesure le monde jusqu'à ses extrémités, et vise les temps jusqu'à leur consommation. Il dépasse même infiniment l'espace et le temps; car, dit-il, « les cieux et c( la terre passeront (comme un vieux vête- « ment qui a fait son usage), mais ma parole « ne passera pas*; » venue de l'éternité, elle va à l'éternité en y élevant les âmes : et il le dit
1 Matth., XXIV, 35.
sans hyperbole; car rien n'est moins hyperbolique que le Christ, toujours en possession de lui-même, soit qu'il parle en Dieu, soit qu'il parle en homme. Et combien, d'ailleurs, pour nous à qui elle arrive à travers dix- neuf siècles de ruines et de changements incessants et universels sans en avoir reçu la moindre altération, cette Parole n'a-t-elle pas dépouillé d'apparence d'exagération et n'a-t-elle pas acquis de calme puissance! Le petit cercle où le Christ la prononça, l'humble horizon, l'étroite scène où il parla et où il agit de la sorte va ainsi toujours grandissant et s'élargissant, et la Galilée est l'Univers, l'Univers à jamais : c'est le trépied d'où la Sagesse éternelle a rendu une fois pour toujours ses oracles. L'Evangile est prophétique de tout ce qui a suivi, comme il est consommateur de tout ce qui a précédé. C'est comme un miroir concentrique dans lequel on voit tout le genre humain et ses destinées, non-seulement temporelles, mais éternelles. Cela est si vrai, que si notre histoire était perdue, on pourrait en refaire les grandes lignes avec ce seul livre.
Que dire maintenant de toutes ces figures et de toutes ces scènes évangéliques qui se
succèdent et se meuvent devant nous, depuis la conception de saint Jean -Baptiste jusqu'à l'Ascension du Sauveur, que lui seul éclaire, caractérise, soit en bien, soit en mal, selon qu'ils sont conformes ou contraires à sa Personne ; dont il fait autant de types de l'âme humaine dans ses rapports multiples et divers avec la justice et avec la vérité î Qui d'entre nous ne s'y retrouve dans tel ou tel? qui n'en reçoit une inspiration, une leçon ou une condamnation? Je ne les évoquerai pas ici, me réservant de les aborder dans l'Evangile même : aussi bien ils se présentent d'eux-mêmes; tant ils sont toujours vivants, tant ils sont profondément frappés au coin de la vérité, sans que les changements de coutumes, de' mœurs, d'institutions et de milieux aient jamais pu les effacer ou les modifier ! C'est un monde ; c'est le monde : le double monde des bons et des mauvais. Par delà même la scène de ce monde, c'est le ciel et l'enfer; et le Christ seul en fait le partage et en marque les degrés. Il est le soleil moral qui dessine toutes choses par exposition ou par opposition à sa lumière.
Et Lui, enfm. Lui, qui l'expliquera autrement que par sa vérité propre, et que par la vérité
des Évangiles qui en ont fait le même portrait? A qui le comparer? Comment le classer entre tous les êtres parus sur cette terre? La libre pensée elle-même, sous la plume des Strauss et des Renan, a confessé sa défaite dans cette entreprise. Elle Ta proclamé indépassable, inarrivahle, inénarrable : tellement qu'elle a songé d'abord à en faire le mythe de l'idéal, et que, se heurtant contre le mot de Rousseau, que Vinventeur en serait plus étonnant que le héros, et contre le fait insurmontable de son existence historique, elle a imaginé de déifier en sa personne notre misérable humanité qui l'aurait produit comme sa fleur unique en qui elle se serait épuisée : tant il est Dieu, que nous le sommes en lui s'il ne l'est pas ; qu'on ne peut le nier sans se rejeter dans l'athéisme, en se drapant encore de lui comme de cette robe de la Fable qui rendait fou celui qui la revêtait, par la vertu du sang dont elle avait été trempée! Il faut aller jusque-là ou recevoir de la bouche même de Jésus-Christ (qui, de quelque façon que ce soit, ne peut être l'idéal de la perfection s'il n'est au moins véridique) cette explication de lui-même : « Je suis l'Alpha et l'Oméga, le « principe et la fin. Qui vaincra par moi,
208 < LEVANGILE
« je serai son Dieu, et il sera mon fils ^ » Il est Celui qui Est : voilà ce qu'il est : Dieu. Mais il n'est pas Dieu exclusivement, et c'est là la merveille : il est Dieu-avcc-nous , l'Homme- Dieu. Qui aurait jamais imaginé une telle alliance , qui l'aurait personnifiée avec un art si profond et si exquis que l'homme ne fût pas anéanti dans le Dieu, ou Dieu avili dans l'homme? En Jésus-Christ, tel que nous le peint l'Évangile , il n'en est rien ; et cela prouve manifestement la vérité du sujet et de ses historiens. Dieu, il devait faire des miracles; homme, il devait en avoir les infirmités, et l'ouvrage de la puissance ne devait pas renverser le témoignage de la miséricorde. C'est pourquoi, s'il fait de grandes choses, il en fait de basses : mais il modère tellement toute sa conduite , qu'il relève les choses basses par les extraordinaires, et tempère les extraordinaires par les communes : Ut solita sublimaret insolitis, et insolita solitis temperaret , comme parle saint Augustin ^ 11 naît , mais il naît d'une Vierge ; il vient au monde parmi des animaux, mais les Anges publient sa venue; il est rebuté de la terre et dans
1 Apoc., XXI, 6.
2 Ep. cxxxvii, n» 9.
de pauvres langes, mais le Ciel le déclare par une étoile, et les Mages l'adorent; il mange, mais quand il lui plaît; il marche, mais quand il l'ordonne l'eau devient ferme sous ses pieds; il dort, mais pendant son sommeil 41 empêche la barque.de couler à fond; il verse des pleurs sur son ami Lazare, mais il le rappelle du tombeau; il meurt lui-même, mais en mourant il met en convulsion toute la nature ; il a été vendu, et il nous rachète; attaché à la croix, il y donne le royaume éternel; infirme qui cède à la mort, puissant que la mort ne peut retenir; couvert de blessures, et médecin infaillible de nos maladies; rangé parmi les morts, et qui donne la vie aux morts; qui naît pour mourir, et qui meurt pour ressusciter; qui descend aux enfers, et ne sort point du sein de son Père. Il tient ainsi partout un milieu si juste, un équilibre si parfait, qu'où il nous paraît homme, il nous sait bien montrer qu'il est Dieu; où il se déclare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme. L'économie est si sage, la dispensation si prudente, que la divinité paraît tout entière, et l'infirmité tout entière, et cela distinct et fondu dans un seul sujet, comme deux flûtes unies par une seule embouchure, dont l'une aux sons hu-
mains et l'autre aux sons divins, formeraient, par leurs mélodieux accords, la plus ravissante harmonie : en vérité, c'est le chef-d'œuvre de Dieu en Dieu lui-même!
Voilà. Jésus-Christ, et voilà l'Évangile.
Et maintenant, qui aurait conçu cette figure, quel est le génie qui se serait fait un jeu de la tracer, et de la tracer sans effort, sans exaltation, simplement, naïvement, austèrement, non par imagination, mais par des faits? Il se trouve que c'est un nommé Lévi, dit Matthieu, péager de son état, dans une bourgade de la Judée, ou un batelier pêcheur du nom de Jean. Mais en vérité, à ne toucher que ce côté de la question, pour qui prend- on l'esprit humain de supposer qu'elle puisse en être une? que cet Être qui en est l'objet, Jésus- Christ, n'ait pas été tel qu'il nous est représenté, et qu'ayant été tel, il ne soit lui-même ce qu'il se déclare? Abstraction faite des mille autres preuves, je dis hautement que celle-là ne souffre pas le plus léger doute. Tout le surnaturel de l'Évangile à croire n'est rien pour la raison auprès de l'absurdité de son invention.
Faut- il ajouter que nous n'aurions pas affaire seulement à un inventeur de cette sorte, mais
bien à quatre inventeurs, qui, à cinq, dix, quarante ans de distance Tun de l'autre, et dans autant de milieux différents, sans se copier, chacun avec sa touche propre, et avec des variétés assez sensibles, mais nullement irréductibles, se seraient rencontrés dans ce même idéal dont ie rêve n'est pas admissible dans un seul...?
Il me souvient avoir vu, il y a longtemps, un tableau de Murillo, n'ayant paru, que je sache, dans aucune exposition, qui nous donnera une idée de ce prodige. Il représente la visite des trois anges voyageurs à Abraham, qui les adore profondément sur le seuil de sa demeure , où il va les recevoir. Or, théologien comme l'ont été tous les grands peintres dont le christianisme a inspiré le pinceau, Murillo savait que, sous ces trois anges, c'est le Messie qu'on pense avoir apparu ainsi à celui dont lui-même a dit: Abraham a vu mon jour, par un de ces préludes à son apparition finale qu'on appelle théophanies. C'est cette doctrine qu'il a voulu signifier. Mais comment représenter une seule figure humaine en trois? Murillo a résolu le problème de la manière la plus simple et la plus touchante : il a représenté la personne du Christ telle que dans l'Évangile, en trois poses différentes,
absolument identique en toutes trois : de profil, en face et de trois quarts. Cette triple parélie du même Christ évangélique, rapprochée ainsi d'Abraham, est d'un effet saisissant, par l'opposition des temps, et produit sur le spectateur la même impression qu'au saint patriarche : celle d'une apparition, en qui tous les siècles et tous les termes de la religion se rencontrent. Eh bien, au lieu d'un même Christ en trois, mettez-le en quatre représentations, et vous aurez les quatre Évangiles. Seulement Murillo a peint ainsi le Christ d'après les Évangélistes ; mais ceux-ci, comment l'ont-ils peint, si ce n'est d'original et d'après le Christ lui-même? Qu'ils l'aient fait d'imagination; qu'ils se soient rencontrés jusqu'à l'identité dans cette conception à jamais adorable, eux, au sein de mœurs diverses auxquelles elle parut folie et qui avaient autant d'intérêt que de moyens de les confondre; que l'univers soit devenu la dupe de cette sublime supercherie; qu'eux-mêmes, après s'être représentés dans le tableau qu'ils en ont fait, remarquez- le bien, comme incrédules et infidèles à leur héros, en aient embrassé toutes les vertus et soient morts pour le soutenir; enfin, que mille et mille autres diffi-
cultes aient pu être traversées : c'est imaginer soi-même un monde de chimères auprès desquelles la simple foi à la réalité devient un soulagement et une délivrance.
Qu'on me pardonne d'avoir poussé si loin cette injure à la raison; mais, d'autre part, il était bon de faire voir que l'incroyance à Jésus- Christ tient à autre chose qii'à celle-ci, et que, comme un tonneau sans fond, elle infligerait à qui voudrait la remplir le supplice des Danaïdes.
C'est une question de bonne volonté; et en lui faisant appel, l'Évangile se montre aussi vrai que salutaire.
Quand on l'ouvre dans cette disposition, et à mesure qu'on y pénètre, à quelque endroit qu'on le prenne, on s'en veut d'avoir douté de tant de probité, d'honneur, de vérité, de sagesse, de sainteté, de confiance dans le lecteur, sans précaution aucune contre lui. On lui rend foi pour foi; et on en est bientôt récompensé par un prodige moral qui vous fait croire à tous les prodiges sensibles qui en sont la signiflcation et le témoignage. On devient plus léger, comme si on déposait le poids du temps; l'âme se sent, pour ainsi parler, pousser des ailes, à la divine chaleur de cette beauté et de l'amour qu'elle
inspire. Chaque parole de Jésus-Christ déchire un nuage et fait tout à la fois percer et aimer une vérité. On reconnaît en lui, à ne pas pouvoir en douter, le Maître, auprès duquel les plus fameux sont effacés; et dans le Maître, le médecin, l'ami, le sauveur, le Dieu de toute miséricorde et de toute consolation : ce guide, ce refuge et cet appui dont nous avons si fort besoin parmi tant d'obscurités, de périls et de défaillances, et dans la vie et dans la mort. On fait choix de lui, avec d'autant plus de résolution et d'élan qu'il ne s'impose pas, et que, ne voulant nous avoir que de nous-mêmes, il ménage ses lumières et ses obscurités d'une façon si délicate , que nous avons assez de celles-là pour être assurés, et assez de celles-ci pour avoir le mérite de l'être; pour nous dire à nous-mêmes : Scio oui credidi : « Je sais quel est celui à qui « j'ai cru et confié le dépôt de ma destinée, et « qu'il est assez fidèle et assez puissant pour me « le rendre au dernier jour* ! » On se fait de sa suite dans toutes les vicissitudes de sa vie mortelle, et on quitte volontiers tout pour cet heureux privilège d'être des siens. On s'étonne de
i II' à Timothée, i, 12.
ce jeune homme qu'arrêta cette dernière condition, et qui, le malheureux! s'eri re^oi^rna tout triste^; on envie Madeleine, fût-ce au prix de ses honteux désordres, qui l'attachèrent si étroitement à lui par la rémission qu'elle en obtint en échange des larmes qu'elle en versa sur les pieds adorés de sa miséricorde. On plaint Pierre de son renoncement, et on ne se l'explique que par le dessein de le rendre d'autant plus humble qu'il devait être plus élevé, et d'autant plus fort, par l'expérience de la faiblesse humaine, qu'il devait fortifier ses frères en compatissant à leurs maux. On aime Jean d'avoir aimé celui qui lui avait donné de reposer la tête sur sa poitrine au divin banquet, jusqu'à se retrouver au pied de sa croix et de nous y représenter dans le don qu'il lui fit de sa divine Mère. On en veut à Thomas d'avoir voulu mettre son doigt dans les plaies de son Sauveur pour croire à sa divinité, et on comprend ce cri à jamais retentissant : « Mon Seigneur et mon Dieu! » qu'il proféra, après lequel il fut porter la foi jusqu'au fond des Indes. Mais on se console de ne pas avoir été contemporain du Fils de
1 Matth., XIX, 16.
Dieu sur la terre par cette parole qu'il fit entendre, dans cette circonstance, de tous ceux qui succéderaient : « Bienheureux ceux qui ce n'auront pas vu, et qui auront cru! » On se dit que si on ne l'a pas vu dans sa chair, on le voit dans son œuvre, et que le prodige constant et croissant de celle-ci, par sa durée même et sa résistance à tous les assauts, conformément à l'annonce formelle qu'il en a faite, est un gage de sa vérité qui vaut bien tous ceux qu'il en donna de son vivant, et plus que de sa vérité, de sa Présence réelle au milieu de nous à travers les siècles, qui nous permet de le suivre et de nous attacher à lui comme nous l'eussions fait dans la Judée. On se félicite que la foi en lui, si largement assise qu'elle soit, soit encore éprouvée par ce mystère de son amour, et que les délaissements et les outrages dont il est l'objet nous donnent à boire de son calice. On se promet, enfin, de le venger, par une inébranlable fidélité parmi tant d'épreuves, en vivant et mourant pour lui, et on sent venir du cœur aux lèvres ce mot de son premier persécuteur, devenu son plus ardent apôtre : Cupio dissolvi et essecum ChristoK
1 Ad Philip., I, 23.
Telles sont, bien affaiblies, quelques-unes des impressions que produit en nous l'Évangile.
L'âme de bronze de Napoléon n'y aurait pas été, dit-on, insensible, et cela fait songer au mot étrange de Lamartine :
Et vous , fléaux de Dieu , qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus?
Sur le rocher de l'Atlantique, où ce nouveau Prométhée fut cloué pour avoir voulu faire le dieu, il aurait confessé le Christ en des expressions, en effet, de génie. J'ai cité ailleurs, dans son entier, cet éclatant morceau, je me bornerai à rappeler ici ce qu'il dit de l'Évangile :
« L'Évangile possède une vertu secrète, je ne « sais quoi d'efficace, une chaleur qui agit sur « l'entendement et qui charme le cœur; on « éprouve à le méditer ce qu'on éprouve à con- « templer le ciel. L'Évangile n'est pas un livre, « c'est un être vivant, avec une action, une « puissance qui envahit tout ce qui s'oppose à « son extension. Le voici sur cette table, ce « Livre par excellence (et ici l'empereur le ce toucha avec respect) : je ne me lasse pas de « le lire, et tous les jours avec le même plaisir.
« Le Christ ne varie pas, il n'hésite jamais
« dans son enseignement, et la moindre affîrc( malien de lui est marquée d'un cachet de « simplicité et de profondeur qui captive Tigno- « rant et le savant, pour peu qu'ils y prêtent « leur attention.
« Nulle part on ne trouve celte série de belles « idées, de belles maximes morales, qui dé- « filent comme des bataillons de la milice cé- « leste, et qui produisent dans notre âme le « même sentiment que l'on éprouve à considé- « rer l'élendue infinie du ciel resplendissant, c( par une belle nuit d'été, de l'éclat des astres.
« Une fois maître de notre esprit, l'Evangile « captive notre cœur. Dieu même est notre « ami, notre père, et vraiment noire Dieu. Une « mère n'a pas plus de soins de l'enfant qu'elle « allaite. L'âme séduite par la beauté de l'Évan- « gile ne s'appartient plus. Dieu s'en empare « tout à fait; il en dirige les pensées et les face cultes, elle est à lui.
« Quelle preuve de la divinité du Christ ! »
L'Evangile n'est pas connu, par négligence ou même par habitude de sa lecture, dans des conditions contraires à son esprit. Il est devenu pour les chrétiens ce que les Prophéties sont
pour les Juifs. Il y a comme un voile sur ses pages , ou plutôt sur rintelligence et sur le cœur de la plupart de ceux qui y jettent les yeux. Encore s'ils l'ignoraient entièrement, il se pourrait que, venant à le découvrir, ils en 'reçussent l'impression que Baruch fit sur la Fontaine, ou celle qui fit dire au chevalier, depuis comte de Grammont entendant sa femme réciter le Pater auprès de son lit de mort : « Comtesse, cette « prière est belle; qui a fait cela? »
Nous avons un exemple plus digne et plus heureux, et qui est bien propre à montrer tout à la fois et l'ignorance inexplicable où un esprit d'ailleurs cultivé peut être deVÉvangile, qu'il a tous les jours sous la main, et la révolution qu'il est de nature à opérer en lui.
Le célèbre historien Jean de Mûller, au plus fort de ses immenses études historiques, s'avisa d'ouvrir le Nouveau Testament ; l'effet qu'il en ressentit, il faut le laisser lui-même le dire dans sa lettre à Charles Bonnet :
« Vous m'aimez, mon cher et véritable ami; c( ne m'aimerez-vous pas plus encore quand je « vous ressemblerai davantage, quand vous « saurez que rien ne nous séparera plus jamais? « Depuis que je suis à Cassel , je lis les anciens ,
c( sans en excepter aucun, dans l'ordre des « temps où ils ont vécu, et je n'omets pas un « fait remarquable sans l'extraire. Je ne sais « comment il me tomba dans l'esprit, il y a tf deux mois, de jeter les yeux sur le Nouveau « Testament, avant que je fusse entièrement « parvenu par mes lectures à l'époque où il a « été écrit. Comment vous exprimerai-je ce que « j'y ai trouvé? Je ne l'avais pas lu depuis bien « des années, et, en le commençant, j'étais « prévenu contre. La lumière qui aveugla saint « Paul sur le chemin de Damas ne fut pas plus « prodigieuse, plus surprenante pour lui que « le fut pour moi ce que je découvris tout d'un « coup : l'accomplissement de toutes les espèce rances, de toutes les révolutions, la clef de « toutes les contradictions apparentes du monde « physique et moral, la vie et l'immortalité. Je « vis la chose la plus étonnante opérée par les « plus petits moyens. Je vis le rapport de toutes « les révolutions de l'Asie et de l'Europe avec « ce misérable peupte qui conservait le dépôt « des promesses, comme on aime à confier les ce écritures à quelqu'un qui, ne sachant pas « écrire , ne saurait les falsifier. Je vis la reli- « gion paraître au moment le plus favorable à
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« son établissement, et de la manière la plus « propre à la faire adopter. Le monde parais- « sant être arrangé uniquement pour favoriser « la religion du Sauveur, je n'y comprends plus « rien , si cette religion n'est pas d'un Dieu. Je ce n'ai lu aucun livre là-dessus; mais, en étu- « diant tout ce qui s'est passé avant cette « époque, j'ai trouvé toujours quelque chose qui « manquait, et, depuis que je connais Notre- « Seigneur, tout est clair à mes yeux; avec « lui il n'y a rien que je ne puisse résoudre. « Pardonnez- moi de vous faire l'éloere du « soleil, comme le ferait un aveugle qui, tout « d'un coup, aurait reçu le don de la vue *. »
1 Ce témoignage est loin d'être complet dans ses motifs, mais il est décisif dans ses conclusions. Jean de MuUer a été frappé de la lumière évangélique à son point de vue d'historien. Le drame historique de l'humanité avait été préordonné en vue du moment précis où est venu Jésus-Christ, et de la solution que lui seul lui a donnée. C'est le même point de vue que celui du Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet. Restent, dans l'exécution, les obstacles et les moyens, qui ne prouvent pas moins sa divinité que la préparation historique : lu chose la plus étonnante opérée par les plus petits moyens , comme dit Mûller.
Le naturalisme de notre âge oppose néanmoins la préparation à l'exécution, c'est-à-dire Dieu à Dieu. Le monde, selon lui, aurait été si bien préparé, par les révolutions des Empires aboutissant au seul Empire romain , à recevoir l'Évangile , que l'établissement du christianisme n'a plus rien de miraculeux. Mais
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Il faut donc en prendre notre parti, qui n'esl le parti de la foi que parce qu'il est celui de la raison : l'Évangile est vrai, vrai de toutes façons qui s'entre-justifient, historiquement, doctrinalement, expérimentalement. Il n'est pas seulement vrai, il est la vérité même, comme le soleil n'est pas seulement lumineux, mais la lumière même du jour. Son Auteur a
que devient alors l'histoire même de cet établissement : le soulèvement universel du paganisme attesté par trois cents ans de martyre contre la doctrine de la Croix, et le triomphe de celle-ci sans autres moyens que sa vertu propre? C'est là le premier plan, où on ne peut éviter de voir le miracle sans fermer les yeux. Que si, outre cette manifeste action du surnaturel divin dans l'établissement du christianisme, Tarrière-plan nous présente, dans ses grandes lignes, l'action providentielle et prophétique amenant le monde dès son origine à cette prodigieuse agglomération du mal universel qui, tout en se prêtant par sa forme au vrai remède, ne s'y opposait que plus par son excès, ce n'est qu'une merveille de plus qui vient s'ajouter à la manifestation de Dieu dans le christianisme et la faire ressortir loin de l'amoindrir.
C'est ce qu'a très-bien vu et très-bien dit le patriarche de la libre pensée moderne, qui entrecoupait si souvent ses blasphèmes de bonnes et rudes vérités contre les siens et contre lui-même (Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l'Église, t. lit, p. 133) : « Ajoutez, dit-il, cet établissement « prodigieux de l'empire, la plus grande des merveilles, « avant que le christianisme fût devenu le plus grand des « miracles. »
On ne saurait mieux dire , et cela résume en deux mots toute la vérité apologétique du christianisme.
fait preuve à sa manière, à sa manière de Dieu traitant miséricordieusement avec la liberté humaine, de ce qu'il a avancé de lui lorsqu'il a dit : Ego sum Veritas. Ego sum Lux mundi. Quelle que soit notre malheureuse disposition de douter de ce qui nous oblige, cela est, et cela ressort de plus en plus jusqu'à la suprême évidence, jusqu'à la splendeur de la vérité, à mesure que, nous y conformant, nous en devenons meilleurs, et, en cela, plus aptes à la lumière. Enfin, tels sont les témoignages de divinité prodigués au monde par cet Évangile de notre Rédemption, que nous ne pouvons y répondre que par ce cri du Prophète-Roi, à la vue des grands spectacles de la nature, évangiles de la Création : Mirabiles elationes maris; mirabilis in altis Dominus : testimonia tua credibilia fada sunt nimis! « Sublimes sont les bonds de « la mer; sublime est Dieu dans les hauteurs : « vos témoignages, ô Dieu! ont été faits, par « vous, croyables au delà de tout ^ ! »
1 Ps. xcii, 5.