SCELUS EST DOGMA PRODERE
Quel mot ! et de quel poids il tombe sur nous! D'autant que Gicéron , rappelant les philosophes les plus savants de l'antiquité, se prend à gémir aussitôt avec eux sur la privation de ce dogme, auquel il voudrait pouvoir se rattacher dans le doute antique de l'esprit humain. « 0 LucuUus! « ces secrets sont cachés à nos yeux dans d'é- « paisses ténèbres, et nul génie parmi les « hommes ne peut les pénétrer... » Puis il ajoute, avec cette candeur admirable qui est le propre des grands esprits : « J'envie le sort de « ceux qui se cramponnent, pour ainsi dire, à « la première secte qui s'offre à eux, comme à c( un rocher sur lequel la tempête les aurait je- « tés... Gependant, si on me reprend modére-
1 Académiques , I, liv. IL
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<( ment de ne m'arrêter à aucun raisonnement, « je me vaincrai moi-même et je choisirai un « guide. Mais lequel? car il ne saurait y en avoir « qu'un, et, celui-là trouvé, tous les autres, si « nombreux et si glorieux qu'ils soient, sjen « iront rejetés et condamnés. Notre philosophie, c( si elle était vraie, serait la seule ; car la vérité « est unique^. »
L'orateur philosophe ne cesse de revenir, dans ses divers traités, sur la nécessité pour l'esprit humain de cette Vérité unique et de ce Guide unique qui y conduise et préserve de s'en écarter. Il en vient même jusqu'à dire, avec cette expérience de l'antiquité qui fait de lui comme un prophète de l'Évangile, que ce n'est pas des hommes qu'il faut attendre cette grande découverte et ce souverain secours. « C'est déjà « une grande question, pour nous autres hom- « mes, dit-il, de discerner le moindre degré de « vraisemblance; mais, pour ce- qui est de la « vérité même , Deus aliquis viderit "-. »
Qu'ajouter à de telles paroles et à la leçon qui en éclate au milieu de nous, alors que ce Dieu, répondant à ces touchants appels de
i Académiques , I, liv. II.
2 Tusculanes, liv. I, §2.
l'âme humaine, est venu disant à la terre : « Je « suis la voie, la vérité et la vie... Je suis la lu- « mière du monde : qui me suit ne marche « point dans les ténèbres; » et que néanmoins, plutôt que lui devoir la lumière, nous nous vouons à des ténèbres plus profondes que celles d'où il a tiré l'esprit humain.
Mais enfm, c'est assez sonder le mal, et il faut en venir aux remèdes.
Cet état est-il sans ressource?
J'espère encore que non.
Mais voici où gît la difficulté et comme le nœud du problème à résoudre.
Il faut laisser de côté les libres penseurs de profession pour ne s'attacher qu'à V esprit public, qui est l'enjeu en question. Il est bien malade, il est vrai, du poison dont on Ta nourri ; mais il n'est pas incurable , si on peut le désabuser de ce préjugé séculaire que la foi est l'ennemie de la raison et de ses lumières. On l'a égaré par là : c'est de là qu'il faut le faire revenir.
Or, ce que j'appelle V esprit public n'est pas capable d'observation, d'analyse et de raisonnements comme ceux auxquels nous venons de nous livrer, surtout lorsqu'il est porté en sens inverse. C'est bon pour les particuliers, dont le nombre n'ira jamais jusqu'à réformer la masse. Il faut pour lui des faits patents, publics comme lui.
Il en est un déjà sur lequel l'illusion n'est pas possible : les pertes de l'esprit humain. L'expérience est assez manifeste; mais la cause n'en ressort pas assez. Pourquoi? Parce que cette expérience n'apparaît que comme négative. On se dit : C'est vrai; mais cet état est-il imputable à la répudiation de la foi? La discussion à cet égard, si démonstrative et concluante qu'elle soit, ne suffit pas. Pour que cela fût clair et décisif, il faudrait une autre expérience, une expérience jjosiïtue; que la foi fît ses preuves en sens contraire, qu'elle fît la lumière dans nos ténèbres, et que sa vertu intellectuelle éclatât à tous les yeux sur le grand terrain de l'esprit humain.
Tout ce qu'on a fait jusqu'ici : les pèlerinages, les congrès, les comités, les cercles, les œuvres, les livres, est admirable et excellent. Cela ranime la foi , enflamme le zèle , établit des courants et
des foyers; mais entre croyants seulement, sans entamer l'esprit public, en soulevant même ses aveugles préjugés, et en offrant à l'ennemi un texte pour les exploiter. Il n'y avait pas que cela aux âges de foi : il y avait aussi de doctes chaires d'enseignement à tous les degrés qui versaient à flots la lumière, et intéressaient à la foi l'esprit public, qui la lui devait. Du reste, loin de vouloir déprimer ces grandes manifestations et ces généreux efforts de la foi catholique de nos jours, c'est à cela, dans ma conviction, que nous devrons, que nous devons déjà le grand moyen plus décisif qui va venir les couronner : les Universités Cathohques.
Je dis plus décisif, parce qu'il ira plus directement contre ce préjugé de l'incompatibilité de la foi et des lumières de la raison, qui est le talisman de mensonge dont on a tant trompé notre âge. L'opinion publique est comme une fille qu'on a détachée de sa mère, et qu'on a nourrie de préventions haineuses à son égard. Il faut que celle-ci se fasse reconnaître d'elle à son sein et à ses mamelles, en la réenfantant et en l'allaitant.
Le succès, selon moi, n'est pas douteux, et nous en avons déjà pour gage les fureurs de la
libre pensée, qui, se voyant acculée à cette grande épreuve, foule aux pieds le titre même dont elle s'est si faussement prévalue jusqu'à ce jour, le double litre de la liberté et de la pensée, parce que, dans cette décisive expérience, elles peuvent profiler à la vérité.
Cette liberlé, nous la tenons enfm, si parcimonieuse qu'elle nous ait été octroyée; et quant à la pensée, quant à la science et à ses enseignements, nous nous verrons à l'œuvre.
Voici nos raisons d'espérer.
L'enseignement chrétien fait déjà ses preuves aux deux premiers degrés de l'instruction primaire et secondaire, et elles sont si numériquement décisives que l'opinion publique ne s'y trompe plus, et que tout père de famille, à quelque opinion qu'il appartienne, s'il a quelque souci de l'avenir de son enfant, n'hésite pas dans son choix. Mais cet avenir se noue surtout, comme le fruit dans sa fleur, à l'âge de l'enseignement supérieur. C'est là que se forme l'homme, que s'acquièrent les grades, que s'ouvrent les carrières. C'est le passage redoutable où tout se perd ou se gagne, et où l'homme devient ce qu'il restera dans la société : bon ou mauvais, capable ou incapable, classé
OU déclassé. Quelle portée pour les familles, pour la société, qu'une telie formation! quel intérêt! quelles conséquences! Comment l'esprit public pourrait-il ne pas s'y intéresser dès le premier jour, et ne pas en être modifié par la suite !
Les Universités Catholiques auront dans cette œuvre un avantage, le plus avouable et le plus indiscutable de tous.
Le succès de l'enseignement se compose de la double valeur des élèves et des maîtres. On s'occupe beaucoup de la valeur des maîtres, et on a bien raison. Mais on ne tient pas assez compte de celle des élèves. Or, les Universités Catholiques se trouveront avoir les meilleurs, et achèveront de les rendre tels, ne laissant aux facultés de l'État que ces vagabonds d'école qui flottent entre l'estaminet et le théâtre, et ne se retrouvent étudiants que pour forcer les chaires et déshonorer les professeurs, de leurs ovations plus encore que de leurs outrages. De bons élèves! c'est plus que la moitié de l'enseignement. Ils ont l'ardeur de l'âge comme les autres; mais une ardeur qui, épurée et préservée, ne se perd dans aucun écart, et se dirige vers le haut au lieu de s'échapper par le bas. Il en est de la vapeur du sang dans la
jeunesse comme de toute vapeur, dont le jet et la force sont en raison de la réserve et du frein. A nature égale , la moralité se transforme alors en intelligence , elle affme , comme d'une pointe de diamant, Vacumen de l'esprit, elle lui envoie une vigueur de pénétration merveilleuse, et la bonne éducation devient la nourrice de l'instruction. c( Elle se transforme en humanité chez « le religieux, dit Chateaubriand ; elle se change « en étude chez le savant ; elle devient médi- « tation dans le solitaire : caractère essentiel de « l'âme et de la force mentale, il n'y a point « d'homme qui n'en ait senti l'avantage pour se « livrer aux travaux de l'esprit ^ » L'esprit alors s'appartient, il est ouvert à la lumière, il va au-devant de la vérité, il s'intéresse, il s'échauffe, il s'enflamme à son étude, il en forcerait les sentiers, à cet âge surtout oii il prend son essor, et où les grands horizons s'ouvrent devant lui.
Les bons élèves font les bons maîtres. A capacité égale d'enseignement, quelle avance pour le professeur d'avoir un auditoire, et un auditoire fidèle, attentif, appliqué, soutenu,
1 Génie du Christianisme , liv. I, chap. ix.
soutenant ! Gela se comprend de reste et n'a pas besoin d'être développé.
Mais le grand avantage pour tous, maîtres et élèves, la grande avance, c'est d'avoir la Vérité. Les Universités Catholiques en seront comme les puits d'où elle jaillira de toute la force de son bannissement et de sa négation dans la société moderne , et dont elle arrosera les plants de son jardin et abreuvera les fruits de son pré^. Tout ce que nous avons dit plus haut sur l'appauvrissement des études, sur la négation de la vérité et de la raison dans leur unité, sans laquelle elles ne sont pas, se retrouve ici dans toute sa puissance inverse de supériorité et de production. L'homme ne fait pas la vérité, il l'apprend; maîtres et élèves ne sont que ses disciples à divers degrés, et c'est elle qui fait l'homme. Elle seule est la grande maîtresse, et, si j'ose ainsi dire, l'Université des universités : VAlma Mater. Comme le disait Cicéron, elle ne peut être qu'unique dans ses diverses applications, dont aucune ne saurait lui être contraire
1 Doctrinam effundam et relinquam illam queerentibus veritatern, et non desinam in progenies illorum... Rigabo hortum meum plantationum, etinebriabo prati mei fructum. (Eccli. xxiv, 42,46,47.)
sans être convaincue d'erreur, sans être rejetée et condamnée; unique, et dès lors universelle, et le mot catholique, qui ne veut pas dire autre chose, n'existerait pas, qu'il faudrait l'inventer pour caractériser la vérité. Ainsi en est-il encore de la vérité en mathématiques. Ainsi en sera-t-il de la vérité dans toutes les autres carrières de l'esprit humain. Ce sera là le trésor des Universités Catholiques : la vérité dans son universalité, dans sa catholicité.
Et la vérité morale autant qu'intellectuelle, formant le cœur en même temps que l'esprit, l'éducation et l'instruction, réédifiant tout l'homme, réédifiant par là même la société, par la nouveWe race qui en sortira, et, dès à présent, par l'intérêt que ne pourront manquer de prendre à ces institutions les familles auxquelles elles assureront ce qu'on ne sacrifie jamais, même aux plus aveugles préventions : l'honneur et le succès de ses fils.
Et pourquoi les Universités Catholiques auront-elles ainsi la vérité, la double vérité intellectuelle et morale, la vérité totale dans toutes ses directions? C'est qu'elles procéderont de la VÉmTÉ même. C'est qu'elles pourront inscrire, sur le Raiional de leur enseignement, ces deux
grands mots, que Dieu, au sein de la discordance universelle des religions et des systèmes, prescrivit à Moïse de graver sur le rational du jugement : Doctrine et Vérité ^ C'est que la Vérité est Dieu, et que, comme elle est Dieu, elle ne peut être que de Dieu, guide des intelligences vers luimême, qui en est la vie, dans la diversité des voies de l'esprit humain, partant de lui comme de son principe, et tendant à lui comme à sa fin.
On le nie ou on n'en tient pas compte aujourd'hui : aux Universités Catholiques de le montrer, de le démontrer, par l'expérience la plus décisive et qui sera le plus de nature à frapper l'esprit public, par le fait de leur supériorité, dans des conditions, d'ailleurs, si peu favorables, et dont la crainte fait déjà rugir les écoles sans Dieu.
Dieu et la Vérité-Dieu , voilà la grande question de vie ou de mort engagée cette fois sur son véritable terrain, et comme à son sommet.
Et on entend bien tout ce que renferme ce grand nom de Dieu. Ce n'est pas le dieu inconnu des anciens, lui, qui doit faire tout connaître; ce n'est pas le dieu cherché de la philosophie,
1 Exode , ch. xxviii , 30.
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lui, qui doit présider à toutes nos recherches : c'est Dieu révélé en Jésus-Christ, c'est le Dieu de l'Évangile, le Dieu du Credo chrétien.
Il est méconnu de notre âge, il est insulté ou confiné. Ayons-en moins de haine que de pitié : les malheureux! ils l'ignorent! et en lui, que n'ignorent- ils pas? Ce sera tout à la fois la grande mission et le grand profit des Universités Catholiques de le manifester, en replaçant la lumière de Dieu sur son candélabre, en réintégrant la foi dans les intelligences et dans les âmes par les grandes portes du savoir. Elles seules me paraissent pouvoir le faire de la manière la mieux adaptée à ce suprême besoin de nos malheureux temps.
Voici pourquoi et comment. Je recommande ceci à toute l'attention.
La science de Dieu est, depuis plusieurs générations, dans les conditions les plus anormales. « C'est le propre de la vérité chrétienne (disions-nous il y a plus de trente ans), tout en restant identique à elle-même, de se prêter aux évolutions de l'inteWigence , et de lui découvrir plus de preuves et de rapports à mesure que celle-ci devient plus capable de les saisir et de les comprendre'. Lors donc que cette vérité con-
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iinue à régner dans un esprit, elle s'y déploie avec ses facultés, elle s'éclaire de toutes les connaissances qui y pénètrent, elle s'enrichit de tous les trésors d'expérience qu'il acquiert, elle se fortifie de tout le poids des réflexions dont il devient capable; elle devient, comme lui, virile : et s'il était donné à l'homme de franchir la borne de ses connaissances naturelles, elle la franchirait avec lui, parce qu'elle a de quoi fournir une carrière infinie d'intelligence. Mais, par contre, s'il arrive que cette vérité connue et pratiquée dans l'enfance ait été mise de côté avec elle , l'esprit ayant continué à s'éclairer et à grandir sur tout le reste, pendant que la connaissance qu'il avait de la vérité chrétienne est restée au même point; bien que cette connaissance fût suffisante pour l'époque où elle a été abandonnée, elle cesse de l'être par son désaccord avec le progrès que l'esprit a fait sans elle depuis lors. Elle s'appauvrit et se rapetisse dans la proportion des richesses et des développements de l'intelligence, et, de connue qu'elle était, elle devient ignorée, quoiqu'elle soit restée, ou plutôt, parce qu'elle est restée où elle en était (sans parler des détériorations qu'elle subit, comme les murailles d'un édifice
qui, n'ayant pas été poussées jusqu'à recevoir le comble qui devait les affermir et les préserver, sont bientôt ruinées, quoique neuves, par rintempérie des saisons). On la juge alors avec une exigence progressive sur une connaissance stationnaire, c'est-à-dire qu'on l'ignore d'autant plus qu'on est plus instruit des autres vérités. Il en est absolument comme des lieux qu'on a cessé de voir depuis la première enfance, et qui paraissent petits à l'œil habitué à d'autres proportions.
Illusion funeste, qui est la grande cause de l'ignorance religieuse de ce siècle; car ce que nous venons de dire d'un esprit particulier s'applique à l'esprit humain collectivement. Sans doute, beaucoup ont oublié ou n'ont pas même appris la religion, parce que les traditions ont été rompues, et qu'entre nous et nos ancêtres dans la foi, l'irréligion a creusé un abîme d'ignorance : mais ce qu'il y a peut-être de pis, c'est que ceux qui l'ont apprise, et qui ont gardé le souvenir de ce qu'ils en savaient sans l'avoir cultivée depuis leur jeune âge, l'ignorent de cette ignorance relative dont nous venons de parler, et qui est pire que l'ignorance absolue, parce qu'elle s'ignore elle-même, et qu'elle se
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croit en droit de prononcer, du haut des sciences humaines, sur une foi d'enfante »
Nous n'aurions pas dit autrement si nous avions visé dès lors les Universités Catholiques comme remède à cet état. Mais elles ne s'offraient pas même de loin à notre espoir, et nous en étions réduits à ce mot de Pie IX à un de nos filSff; qui appelait sa bénédiction sur une œuvre de catéchisme pour les pauvres à laquelle il appartenait : « Oui, mon fils, je la bénis, ainsi que « vous; allez : catéchisez les pauvres... et, s'il « vous reste du temps , tâchez d'apprendre aussi « le catéchisme à vos bacheliers. »
Ce sera là l'œuvre des Universités Catholiques : apprendre le catéchisme aux bacheliers et, par eux, à la société tout entière qui en sortira, le grand Catéchisme, la Religion, la Philosophie sacrée, se dilatant en eux avec leurs facultés et leur savoir sur tous les autres points, et les dilatant.
Je ne sais qui a dit, d'Alembert , je crois , que la philosophie était moins une science que l'esprit de toutes les autres sciences. On peut dii^e aussi de la religion qu'elle est l'esprit et comme
1 Études philosophiques sur le Christianisme , t. III, chap. xix, Conclusion.
Tair ambiant de toutes les sciences, qu'elle doit être la base de toute alimentation intellectuelle et comme son pain. Mais elle a cette supériorité sur la philosophie que , science elle-même, elle se trouve être la Science des sciences.
C'est pourquoi , dans l'intérêt même de cellesci , autant que pour l'honneur auquel elle a droit, elle doit toujours tenir la tête de l'esprit humain.
Si elle perd sa place, elle est déprimée. C'est la Reine : le second rang ne vaut pas plus pour .elle que le dernier. Elle est divine, ou elle n'est p^s.
C'est là précisément ce que le siècle actuel ne comprend pas, les libres penseurs exceptés, qui le comprennent fort bien, eux, et qui, logiques en cela, lui refusent toute place, et font le vide de Dieu dans l'esprit humain.
Pour dire toute notre pensée à ce sujet, après de bons esprits qui ont émis les premiers cette importante vérité , les Universités Catholiques doivent tendre à restaurer le plus tôt possible, au centre et au sommet de leur enseignement, pour en vivifier toutes les parties, en inspirer les professeurs et, par eux, les élèves, de véritables Facultés de Théologie.
Ceci veut un examen plus approfondi.
Notre siècle, ayant banni Dieu des affaires de ce monde , a conséqucmment banni la science de Dieu de l'enseignement : la Théologie. Cette grande science ne rappelle plus pour lui qu'une superfétation surannée, qu'un foyer de disputes, et, tout au plus, qu'une pieuse fantaisie de l'esprit humain.
La pratique invariable et universelle de l'esprit humain, en dehors même du christianisme, s'élève contre ce préjugé. Si régnant qu'il soit, il ne saurait prévaloir contre notre nature, laquelle, en cela comme en tout le reste, se venge de nos atteintes par notre dépérissement.
Partout et de tout temps, les inquisitions invincibles de l'intelligence ont été à la découverte des causes et des fins des choses, en vue de leur parfaite connaissance et de la conduite humaine à travers ce monde, dont les limites ne sauraient nous emprisonner : Rerum cognoscere causas. Il n'y a pas de science qui puisse tendre à moins sans perdre son nom. Que se propo-
saient, dans le paganisme mênae, toutes ces Ecoles, si nombreuses et si diverses, sinon le même «objet que le christianisme dans sa révélation? « Ce que sont et quels sont les Dieux ; quelle « opinion on doit se former des Enfers, des « Larves et des Génies; quelle est la condition « des âmes immortelles; quelles régions elles « habitent; ce qu'elles y font; ce qu'elles peuce vent, et ce qu'elles veulent: notre initiation « enfin, non aux mystères d'un temple muni- « cipal, mais du monde universel, ce vaste (( temple de la Divinité*? » Voilà le programme de toute philosophie et des diverses sciences qu'elle doit employer comme ouvrières de ce grand dessein; et sous le nom de philosophie, n'est-ce pas là bien évidemment, considérée dans son objet, la Théologie? Et ne croyez pas qu'on tînt cette science comme de pur loisir et de vaine fantaisie : c'était la noble fièvre de l'esprit humain, qui y aspirait comme à l'art des arts et à la discipline des disciplines : Ars artium et disciplina disciplinarum ; ce qui est le propre titre qu'on pourrait donner encore aujourd'hui à la Théologie.
1 Sénèque , épifre xc.
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L'esprit humain , livré à lui-même, a divergé, il est vrai, en mille sectes dont aucune n*a atteint le but de cette grande poursuite, et qui toutes ont offert le spectacle de la divagation. Mais là n'est pas la question; ou plutôt la question étant la nature de l'esprit humain et ses impérieuses exigences, cela ne prouve que plus combien est naturel et violent un souci que ne décourageait pas tant d'impuissance, et quel besoin il avait d'une Révélation, que ses plus illustres représentants avaient fini par invoquer.
Cette Révélation, est venue le satisfaire. La Théologie, fondée sur des vérités révélées, d'où elle tire des conclusions sur Dieu, sur sa nature, sur ses attributs, sur ses volontés et ses desseins, réunissant ainsi dans sa manière de procéder l'usage de la raison à la certitude de la révélation, les lumières de la foi à celles de l'intelligence; la Théologie, dis-je, a été constituée en véritable science. Elle s'est dégagée de la philosophie. De naturelle elle est devenue surnaturelle dans ses fondements, sans cesser d'être rationnelle dans ses déductions; et en cela exempte d'erreur, parfaitement déterminée dans sa sublimité autant que féconde dans ses consé-
quences : la seule avec les mathématiques qui ait des principes indiscutables, et qu'on pourrait appeler une sorte de mathématique divine , dont les dogmes sont autant de théorèmes qui nous servent à résoudre tous les problèmes de nous-mêmes et de l'univers. Elle a été dès lors, comme elle apparut aux regards émerveillés de Dante, la Béatrix de l'humanité.
Et ce serait alors qu'elle aurait perdu tout crédit! L'esprit humain, qui ne pouvait s'en passer et qui la poursuivait de toutes ses ardeurs à travers tant de périls et de mécomptes, en aurait perdu le besoin et le souci alors qu'elle venait le combler de son opulence, l'assurer de son infaillible vérité, le ravir de sa beauté souveraine !
Mais c'est surtout au point de vue des autres sciences qu'il faut envisager cette aberration d'un siècle qui prétend s'affranchir des lois de l'esprit humain lui-même et se constituer en opposition avec la nature des choses.
L'Univers est un. Quelque nombreuses et diverses que soient les choses qui le composent, il n'en est aucune qui ne soit en rapport avec les autres, et qui ne soit constituée à cet effet,
comme toutes convergent vers l'Unité. De là le nom d' Uni-vers,
La science des choses ne peut donc être, en fm de compte, que la science d'une seule chose, qui les comprend toutes : de l'Univers.
Or, la première question qui se pose, pour bien connaître une chose , c'est comment et pourquoi elle est, autrement dit la cause, de qui elle tient, et la fin, en vue de laquelle elle est organisée , cause et fin nécessairement antérieure et supérieure à elle.
Voici donc la science naturelle, pour connaître cet Univers, qui est son propre objet, forcée d'en sortir, et de sonder des abîmes qui réclament une autre science que celle des choses mêmes. La Nature ne s'explique pas elle-même.
De plus, l'Univers est une copie. Il exprime un ordre, une harmonie, des perfections qui supposent au plus haut point un archétype , un modèle idéal, à la recherche duquel la science ne peut pas se soustraire davantage, et qui, autre nécessairement que ces perfections sensibles et éphémères, qui n'en sont que le reflet, veut encore une autre science que celle de celles-ci.
Enfin, il est un être à part de l'univers dans cet univers même, qui, occupant le degré le plus élevé de la spirale ascendante de la création sensible, à laquelle il tient par son corps, la domine, la résume, et en a seul conscience par la pensée : la pensée, qui non-seulement le porte à se rendre compte de ce grand spectacle, dont il est lui-même l'objet le plus étonnant, mais qui ouvre, pour ainsi parler, sur un autre monde, monde de la vérité , de la justice , de la perfection essentielle et infinie, sans forme et informant néanmoins toutes choses, douée au plus haut degré de cette unité, ou plutôt seule unité simple , qui fait l'union universelle , qui fait la vie des corps et des esprits, et à laquelle cet être dont je parle aspire de toutes les puissances de connaître et d'aimer qui le distinguent, comme à son principe et à sa fin propres , et, en lui, au principe et à la fm de l'Univers. J'ai nommé l'homme et l'humanité : l'homme et l'humanité, qui, néanmoins, par un accident étrange, tenant à l'abus du don prééminent de la liberté, offrent seuls le spectacle du désordre et de la contradiction au sein de l'harmonie universelle, sans cependant pouvoir s'y résigner, comme un aigle blessé qui s'indigne de sa chute.
et, de la poudre où il se débat, aspire à remonter vers le ciel.
Ainsi donc, la nature des choses, leur cause, leur fin, l'énigme de l'univers, l'énigme de l'homme et de l'humanité, telles sont les questions que l'esprit humain s'est toujours posées à lui-même de toute antiquité, et dont les solutions constituent la Science,
Mais son ambition étant plus grande que ses prises naturelles, il a toujours divagué. Pour avoir voulu trop embrasser, il n'a rien étreint. Et néanmoins il n'a jamais cessé de vouloir tout embrasser, il a sacrifié la science à son inquisition, tant sa nature l'y emporte!
On dirait cependant qu'il a fini par se lasser ou qu'il a jugé devoir mieux s'y prendre. De la synthèse il se serait réduit à l'analyse, de la contemplation il se serait rabaUu à l'observation.
De là les sciences : celle des choses physiques, ou Sciences naturelles; celle des choses humaines, ou l'Histoire; celle de la justice appliquée à l'ordre des sociétés, ou la Jurisprudence ; celle des expressions de l'âme humaine, ou les Lettres; celle de cette âme elle-même dans ses facultés, ses affections et ses destins, ou la Philosophie
dans ses trois branches : la psychologie, la morale et la théodicée, etc.
De grands progrès ont été faits dans ces diverses sciences, grâce à cette méthode d'analyse et d'observation. Qu'en conclure? L'esprit humain n'aurait- il poursuivi, en dehors de là, qu'une chimère? Aurait- il abdiqué cette aspiration à la Science par excellence, celle de l'origine et de la fin des choses, de son origine et de sa fin propres, la théologie naturelle ou surnaturelle, et, s'enfonçant de plus en plus, dans l'analyse et l'observation seules, devrait-il rejeter tout ce qui ne tombe pas sous le microscope ou le scalpel, pour arriver au positivisme, au matérialisme et à l'athéisme, comme au dernier mot de la science, comme à la science même? N'y aurait- il d'autre synthèse que celle du néant?
On le dit, et on aurait raison, si la synthèse de l'Être, autrement dit la Théologie, avait fait son temps. Seulement, ce qui porte à en douter, c'est qu'on aurait trop effroyablement raison.
Mais il n'en est rien, et une seule observation va ramener la lumière.
Jamais ces progrès des sciences n'auraient
eu lieu dans l'antiquité, et ils ne se sont produits que sous le christianisme.
Il en est deux raisons :
La première , c'est que l'esprit humain ne s'est résigné à c^s procédés de l'analyse et de l'observation, que parce qu'il a été déchargé, par la Révélation, du souci de l'inquisition de la cause et de la fm synthétique des choses auxquelles il s'était butté jusque-là.
La seconde, c'est que, s'inspirant de cette Révélation même, il en est devenu plus éclairé, plus pénétrant, mieux renseigné, et qu'il y a trouvé comme les tenants et les aboutissants de toutes ses connaissances, sans lesquels il aurait erré à l'aventure de tous les écarts et de tous les écueils, comme le navigateur dépourvu de l'instrument qui lui sert à prendre la hauteur des astres, et à reconnaître les diverses latitudes qui déterminent sa direction.
La Théologie chrétienne a été comme l'astrolabe de l'esprit humain.
Du reste, c'est gratuitement que nous consentirions à bannir la Théologie, et ce serait une véritable duperie à nous. La Théologie ! mais jamais elle n'a plus envahi les sciences que de nos jours : seulement ce sont nos ennemis qui
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en font, à leur façon, contre nous. Ils s'occupent de Dieu, eux, ils l'ont sans cesse sur leurs lèvres et dans leurs leçons, mais pour le nier, pour l'effacer de ses œuvres et de l'âme humaine. Tous les grands combats qui se livrent depuis cent ans, aux confins des sciences, sur l'origine des choses, les révolutions du globe, l'ordre d'apparition des êtres et leur génération, la fixité des espèces ou leurs transformations, la plus ou moins grande antiquité de la race humaine et son unité, l'histoire de sa dispersion et de ses premiers établissements, dans ses rapports de véracité avec Moïse et avec la Bible, etc. etc., à propos de géologie, de chimie, de chronologie, d'histoire, ne sont, au fond, que des combats théologiques, provoqués, au détriment des sciences elles-mêmes, par ceux-là mêmes qui font fi de la théologie, pour faire de la théologie de négation et de perdition. Et ils appellent cela la Science, ce qui l'est, en effet, mais en démolition.
Mais, par cet euphémisme, ils rendent hommage à la grande vérité que je cherche à établir : c'est que les diverses sciences ayant pour objet la connaissance des choses, et les choses ne pouvant être isolées les unes des autres,
puisqu'elles n'existent qu'à l'état de rapport entre elles, et toutes avec un plan primordial et final qui les constitue en unité, la science de ce plan est indispensable aux sciences. Et de là le nom d'' Université donné à leur enseignement, qui exprime cette grande unité de science dans la diversité des sciences.
La seule question est maintenant de savoir si ce doit être une unité de démolition ou de reconstruction.
Que si ce doit être une unité de reconstruction , on se demande si elle peut s'opérer sans la Théologie positive.
Une simple comparaison va faire ressortir la vérité à cet égard.
Les ouvriers qui travaillent à préparer les matériaux destinés à la construction d'un vaste édifice, la pierre, le bois, le fer, si appliqués qu'ils soient à faire leur œuvre d'après les données partielles qu'ils en ont, recevraient un grand secours de la connaissance générale de l'édifice où cette œuvre doit s'adapter. Ainsi les diverses sciences, travaillant à construire l'édifice général de la science d'après les épures de la nature, sont aidées par la philosophie, qui est cette science générale des choses par rap-
port à leur fin dans l'univers, et qui est comme le contre-maître à l'égard des ouvriers qui nous servent de comparaison. — Mais la philosophie elle-même, ne connaissant l'édifice que par conjectures et par hypothèses, peut singulièrement hésiter et se tromper dans ses plans, l'histoire de ses erreurs est là pour attester son insuffisance. Dans cette situation, que le Maître, que V Architecte lui-même survienne en personne, qu'il explique son propre plan, qu'il daigne s'abaisser au contre-maître et aux plus humbles ouvriers, qu'il se mette lui-même à leur tête pour les élever à la connaissance de l'édifice et au partage de sa destination : quelles lumières, quelle émulation, quelle ferveur et quelle impulsion n'en résultera -t -il pas dans le travail!
Cet Architecte est venu; c'est le Verbe incarné : Jésus-Christ.
Sans doute, il n'est pas venu comme savant ni comme philosophe, étant la Science et la Sagesse incréées; sa Révélation n'a pas pour objet la science des choses mêmes; et c'est là ce qui laisse l'esprit humain libre dans son domaine : mais il est venu comme Principe, comme Voie et comme Fin des choses; et c'est là ce qui
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éclaire et ordonne ce domaine de l'esprit humain, et en fait comme l'orientation.
A cette vérité se rapporte cette parole de son Apôtre : « Instaurer toutes choses sur le Christ, « soit celles qui sont au ciel, soit celles qui sont « sur la terrée » Dans le Christ, tout a été mis respectivement à sa place : Dieu, l'homme, les créatures, la famille, les sociétés, les pouvoirs, les peuples, le genre humain, les destinées terrestre et céleste de l'humanité. Tout a été ordonné sur Lui. Il a apparu dans le monde comme la raison des choses et le mot de l'énigme de l'univers. En cela, évidemment, il influe sur la science des choses, puisqu'elles ne sont que par rapport à Lui , et qu'il en fait toute l'ordonnance. Ce qui a fait dire au même Apôtre que, « dans le Christ, tous les trésors de la « sagesse et de la science de Dieu sont con- « tenus ^ »
Cela vous étonne! Je le crois bien, dans l'ignorance absolue où vous êtes de la richesse de cette solution. Mais ce qui m'étonne à mon tour, c'est que, n'en ayant aucune autre, et l'humanité à laquelle vous appartenez s'étant
1 Aux Éphésïens, i, 10.
2 Aux Colossiens, u, 3.
jetée sur les plus absurdes et les plus grossières plutôt que de n'en pas avoir, vous vous en teniez à cet étonnement sans creuser celle-ci et en faire l'expérience, alors qu'elle a au moins pour elle la réformation de l'univers.
Elle ne craint pas, d'ailleurs, le contact de l'observation, non-seulement par rapport à la science en général , mais par rapport à chaque science en particulier : aux Sciences naturelles , à l'Histoire, à la Jurisprudence, aux Lettres, à la Philosophie.
Les Sciences naturelles, qui ont pour objet la connaissance des lois qui régissent les corps, et qui vont de l'anatomie à l'astronomie, semblent n'avoir aucun rapport à la théologie. Un physicien et un théologien semblent être, l'un par rapport à l'autre, aux antipodes. N'en croyez rien, vous répond l'Académie des sciences ellemême, par son brillant secrétaire Fontenelle, qui s'inspirait, en cela, de l'esprit de cet illustre corps, à l'époque la plus féconde en savants véritables : « Ce n'est pas une chose que l'on doive « compter parmi les simples curiosités de la « physique, que les sublimes réflexions où elle « nous conduit sur l'Auteur de l'univers. Ce « grand ouvrage, toujours plus merveilleux à
« mesure qu'il est plus connu, nous donne une « si grande idée de son Ouvrier, que nous en ce sentons notre esprit accablé d'admiration et « de respect. Surtout l'astronomie et l'anatomie « sont les deux sciences qui nous offrent le plus « sensiblement deux grands caractères du Gréa- « teur : l'un son immensité, par les distances, « la grandeur et le nombre des corps célestes; c< l'autre son intelligence infinie, par la méca- « nique des animaux. La véritable physique « s'élève jusqu'à devenir une espèce de théolo- « gie^. » Et la théologie, à son tour, comme nous le disions, par la certitude, Penchaînement, la précision et la magnifique ordonnance de ses dogmes et de toutes les solutions qui en sortent dans toutes les directions, se présente à nous comme une espèce de mathématique spirituelle et surnaturelle. Elles diffèrent et se rapportent en ceci, que la physique s'élève du fini à l'infini, et que la théologie descend de l'infini au fini. Mais, l'Être infini ayant pu seul
1 Préface sur l'utilité des Mathématiques et de la Physique et sur les travaux de l'Académie des sciences, en tête des Éloges académiques , recueil qui fait le plus d'honneur à Fontenelle en en faisant à la Religion ^ où il fait ressortir, dans ces savants illustres, un grand fonds de religion et, ce qui est encore plus, sa pratique. (Élogtî de Gassini et autres.)
se faire connaître lui-même et déterminer son rapport avec le fini, connaissance et rapport absolument hors de la portée de Tesprit humain, la Théologie, qui est la science de cette connaissance et de ce rapport , prime par là toutes les autres sciences. Elle leur apprend par qui et pourquoi cet univers qu'elles étudient a été fait. Il a été fait par le Verbe, sagesse éternelle de Dieu , pour que ses perfections invisibles fussent rendues visibles. C'est là le sens de ce discours dont tous les êtres de la nature sont les expressions, de cet hymne dont'les cieux, les terres et les mers sont les strophes. Et c'est pour le même Verbe, et Dieu par lui , que tout a été fait : il est venu s'incarner dans son propre ouvrage, in propria venit, pour en être la fin dans son humanité, comme il en est le principe dans sa divinité, pour clore ainsi le cercle universel des choses dans sa Personne, et les rapporter, glorifiées en lui, à leur Auteur. Assurément, cette solution n'est pas tant à dédaigner à qui n'en a pas d'autres, si ce n'est de misérables. Elle a pour elle le préjugé de la beauté dans la simplicité. Sans gêner le moins du monde nos sciences dans leurs observations de détail, elle constitue une vue sublime qui, bien
approfondie, est des plus fécondes pour la science, dont elle illumine toutes les issues et dont elle est comme la clef.
Ce qui est certain , c'est que la science de Dieu ne saurait être étrangère à la science des œuvres de Dieu. Ce sont comme deux théologies , l'une surnaturelle, l'autre naturelle; l'une où nous connaissons Dieu directement et de face, pour ainsi parler, par la révélation qu'il nous a faite de lui-même; l'autre d'une manière réflexe et comme à l'échappée, par la connaissance que ses créatures nous donnent de lui. « J'ai vu « Dieu en passant et par derrière , comme Moïse, « s'écrie l'illustre Linné ; je l'ai vu et je suis « demeuré muet, frappé d'admiration et d'é- « tonnement. J'ai su découvrir quelques traces « de ses pas dans les œuvres de la création , et « dans ces œuvres , même les plus petites, même « dans celles qui paraissent nulles, quelle force! « quelle sagesse ! quelle inexplicable perfec- « tion ! »
Aussi un savant irréligieux est un être anormal, et fait l'effet d'un prêtre apostat. Infidèle à Dieu, il l'est par là même à la Nature, qui est comme l'autel d'où il rayonne ; à la Création , qui le fait entendre aux yeux; et par une suite
nécessaire à la science de la création. Si l'aspect superficiel et général de celle-ci le proclame à tous, quelle est donc la surdité et l'aveuglement du singulier savant qui, initié au mécanisme plus admirable encore de ce grand ouvrage, y méconnaît l'Ouvrier, qui se fait un titre d'intelligence à pénétrer une œuvre où il n'y en aurait pas, et qui ne se pique d'être ainsi savant que pour être moins clairvoyant que le vulgaire, faisant servir les lumières de l'esprit humain à l'aveugler lui-même ^ comme dit très-sensément Leibnitz. La science de l'Ouvrier, au contraire, dégage singulièrement la science d-e l'ouvrage. Elle prépare et commence le vrai savant. Elle lui donne les vertus et les vues de son état : la modestie , la gravité, l'intégrité, la régularité de mœurs, la discipline de la vie; et aussi la première des connaissances, celle de lui-même : l'attention, l'impartialité, la droiture, la pénétration, l'intuition ; elle fait de lui comme le premier instrument de ses expériences. Elle lui fait l'avance, la grande avance du principe et du terme de toutes ses opérations et de toutes ses découvertes, sans le gêner le moins du monde dans la pratique de son art, qui, s'il se propose le
vrai, ne peut que gagner à avoir les grands points de repaire et les grandes lignes de la Vérité même.
En un mot, s'il est vrai que les sciences naturelles portent à Dieu comme à leur objet médiat dans ses œuvres, le savant chrétien, par la connaissance et la pratique de Dieu, est dans le parfait courant de la science et tout à celle-ci; tandis que le prétendu savant qui se pose contre Dieu va contre le courant de la science, il cherche naturellement à l'arrêter ou à le détourner par mille systèmes factices et pernicieux qu'il est obligé de se faire pour expliquer autrement la création. Il ramènerait la science aux erreurs antiques et à l'indigence où elle était avant la Révélation, avec cela de pis, qu'ayant pris parti contre la lumière, il fait à coup sûr les ténèbres.
Les sciences naturelles ont langui pendant quatre mille ans par l'épuisement de toutes les forces de l'esprit humain, représenté comme il ne l'a jamais mieux été, à rechercher la solution de l'énigme de l'univers, soit dans le principe des choses, soit dans le rapport qui les relie à leur fin. Depuis la solution chrétienne seulement, elles ont pris une marche ascendante :
ce qui devait être si elle est vraie; ce qui ne s'expliquerait pas si elle ne Tétait pas. Or ce qui les a fait grandir peut seul les préserver ou les relever.
Il ne faut pas nous faire illusion sur cette civilisation industrielle dont les merveilles nous consolent si aisément des pertes de l'esprit humain dans les hautes sphères oii il planait autrefois. Nous ne sommes que des praticiens de science, et nous en sommes redevables aux grands théoriciens, aux vrais savants, qui disparaissent tous les jours emportant avec eux le culte des principes et des grandes lois. Tous les grands inventeurs des procédés scientifiques que nous ne faisons qu'apphquer aujourd'hui à nos industries. Newton, Leibnitz, Pascal, Descartes, Kepler, Cassini, etc., tous ces beaux génies de la mathématique, de la physique, de l'astrQnomie, qui nous ont lancés dans les découvertes dont nous sommes si fiers, étaient de grands métaphysiciens, et ils n'étaient tels que parce qu'ils étaient de grands chrétiens, et en cela des théologiens. Ne cultivant plus comme eux cet arbre de la Science , nous n'aurons plus les sciences, et il ne nous restera que le métier, s'abâtardissant lui-même encore tous les jours
dans nos mains par la corruption dont il sera l'esclave. « ... Si les lumières qui nous éclairent « venaient jamais à s'éteindre, disait Alexis de « Tocqueville, elles s'obscurciraient peu à peu « comme d'elles-mêmes. A force de se renforce mer dans l'application, on perdrait de vue « les principes; et quand on aurait entièrement « oublié les principes, on suivrait mal les mé- « thodes qui en dérivent ; on ne pourrait plus « en inventer de nouvelles, et, comme il en est « en Chine, on emploierait, sans intelligence et « sans art, de savants procédés qu'on ne com- « prendrait plus... Il ne faut donc point se ras- « surer en pensant que les barbares sont encore « loin de nous(?); car s'il y a des peuples qui « se laissent arracher des mains la lumière, il « y en a d'autres qui l'étouffent d'eux-mêmes « sous leurs pieds ^ »
Voilà pour ce qui est des Sciences naturelles.
Quant aux autres sciences, l'Histoire, la Jurisprudence, les Lettres, la Philosophie, le rapport de la Théologie avec elles est plus immédiat encore , parce que ces sciences ont leur sujet non plus dans les choses extérieures à l'homme,
1 De h Démocratie en Amérique , t. III, chap. x.
mais dans l'homme même et Thumanité, que touche plus directement la Révélation. Un mot donc sur chacune d'elles suffira.
Ainsi, en ce qui est de l'Histoire, tous les événements qui composent la destinée du genre humain de passage sur cette terre, toutes les révolutions des sociétés et des empires sont l'objet de cette science, et elle est libre dans ce vaste champ. Mais elle ne serait libre que pour s'égarer, se désespérer ou s'avilir, comme elle se voit dans Candide ou VEssai sur les mœurs des nations, que pour nous accabler de cette horrible conclusion qu'au sein de Tordre universel de la création nous serions le jouet d'une infernale ironie, si Jésus-Christ ne s'offrait encore à nous, dans les événements qui ont précédé et suivi sa venue, comme la loi de l'histoire, le dénouement de toutes ses révolutions, le redresseur de tous les griefs, le purificateur de toutes les misères, le miséricordieux sauveur de tous les maux, et le redoutable vengeur des iniquités humaines.
Il en est de même de la Jurisprudence. Que signifieraient les lois humaines et leur codification, objet de cette science, qu'un arsenal confus de prescriptions arbitraires dont le vainqueur ,
peuple ou César, cherche à enchaîner le vaincu, si, au-dessus, ne planait la Loi des lois, lesquelles ne sont telles qu'autant qu'elles se rapportent à cette Justice qui en est l'impérieuse essence , à cette Lumière incréée procédant de l'éternelle Raison qui éclaire tout homme venant en ce monde, et que les ténèbres ne comprenaient plus, lorsque Jésus-Christ, cette Justice même, est venu la poser dans son Évangile , l'exprimer en s'immolant lui-même à elle pour nous sur la croix, et lui ériger un siège à jamais indéfectible dans son Eglise?
Les Lettres encore n'ont leur raison d'être que dans cet archétype du vrai, du bien et du beau dont elles sont l'expression, et qui est ce même Verbe qui se fait entendre dans la nature et dans la conscience , et qui a paru dans le Christ, selon que lui-même s'est annoncé en ces paroles : «. Moi « qui parlais autrefois, me voici présent*. Le « principe qui parle en vous, c'est moi-même ^ » Quelle influence l'audition de ce Verbe divin ne doit-elle pas exercer sur le verbe humain, qui n'en est que l'écho, influence de vérité et de beauté, non de formes creuses, mais de fonds,
1 Is. LU, 6.
2 Joan. VIII, 25.
280 LES UNIVERSITES CATHOLIQUES
non de mots, mais de choses! Quelles inspirations n'en a pas reçues l'âme humaine, depuis celles qui descendirent sur ces pêcheurs de Galilée qui prirent dans les filets de leur parole les discoureurs d'Athènes et de Rome, jusqu'à celles qui éclatent dans les tonnerres de Bossuet!
La Philosophie enfin. Dieu, l'homme et leur rapport, la théodicée, la psychologie et la morale, voilà son objet naturel, et elle ne saurait trop s'y exercer pour l'honneur de l'esprit humain. Mais pour ce même honneur, qu'elle ne rejette pas la science du Verbe fait chair, si elle ne veut donner dans les écarts les plus humiliants et les plus funestes. Ce Verbe, en effet, étant dans sa génération divine le miroir en qui Dieu même se voit et se connaît; dans sa génération humaine celui où l'homme apprend à se connaître; et dans l'union de l'une et de l'autre la Voie qui conduit de la science à la sagesse, de la raison à la foi , de la foi à l'intelligence , de la vérité à la vie , toute philosophie n'arrive à sa certitude et à sa plénitude qu'en Jésus- Christ.
C'est ainsi que le Verbe incarné , Jésus-Christ, étant la raison première et finale des choses, éclaire les sciences dont elles sont l'objet : les
Sciences naturelles, l'Histoire, la Jurisprudence, les Lettres, la Philosophie. Il est leur fin synthétique, le sommet commun vers lequel elles gravissent par des sentiers divers, et où elles se fondent dans la lumière.
De là le nom de Dieu des sciences qu'il s'est donné lui-même par son prophète^ De là le mot de Bacon, que la Foi est V aromate des sciences; et cette parole d'un grand naturaliste : La Révélation est le port et le lieu de toutes les contemplations humaines'^.
Sur quoi M. de Maistre fait cette solide réflexion : « Plus la Théologie sera cultivée, hono- « rée et dominante dans un pays, et plus , toutes « choses égales d'ailleurs, ce pays sera fécond « en véritable science. Voilà pourquoi les nacc tiens chrétiennes ont surpassé toutes les autres « dans les sciences. Copernic, Kepler, Des- « cartes. Newton, les Bernouilli, etc., sont des « productions de l'Évangile^. »
Voilà pourquoi les Universités Catholiques surpasseront toutes les autres, si elles posent la Théologie au cœur de leur enseignement, comme
1 IReg. II, 3.
2 De Luc , Précis de la philosophie de Bacon , t. II, p. 288.
3 Œuvres posthumes. Examen de la philosophie de Bacon,
l'inspiratrice et la régulatrice de toutes les autres sciences.
Et comment ne pas rappeler encore ici, comme témoignage expérimental de cette vérité, cette belle confession du malheureux Jouffroy, échoué sur les plages du naturalisme, d'où il jetait des regards désolés sur le naufrage de sa foi, et, en elle, de tout savoir et de tout bonheur; confession qu'on ne saurait trop opposer à un siècle qui prétend vivre de ce dont ce grand esprit est mort, et que nous nous permettrons de soumettre aux cinq classes de l'Institut?
« Il y a un petit livre qu'on fait apprendre « aux enfants, et sur lequel on les interroge à ce l'église : lisez ce petit livre , qui est le catécc chisme; vous y trouverez une solution de « toutes les questions que j'ai posées, de toutes « sans exception. Demandez au chrétien d'où « vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, « il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui « de sa vie n'y a songé , pourquoi il est ici-bas , « et ce qu'il deviendra après sa mort; il vous « fera une réponse sublime qu'il ne comprendra « pas, mais qui n'en est pas moins admirable. « Demandez- lui comment le monde a éLé créé, « et à quelle fm ; pourquoi Dieu y a mis des ani-
« maux, des plantes; comment la terre a été « peuplée; si c'est par une seule famille ou par « plusieurs; pourquoi les hommes parlent plu- « sieurs langues; pourquoi ils souffrent; pour- « quoi ils se battent, et comment tout cela « finira: il le sait. Origine du monde, origine « de l'espèce, question des races, destinée de « l'homme en cette vie et en l'autre, rapports « de l'homme avec Dieu , devoirs de l'homme c< envers ses semblables, droits de l'homme sur « la création, il n'ignore rien; et quand il sera « grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit « naturel, sur le droit politique, sur le droit des c( gens; car tout cela sort, tout cela découle « avec clarté, et comme de soi-même, du Chrisce tianisme^ »
Quand il sera grand, sans doute, s'il ne jette pas son catéchisme, si, loin de lui apprendre à le mépriser, on en développe en lui les solutions avec les développements mêmes de son intelligence , et si on le fait passer de la petite à la grande Somme.
On sait, par un écrit posthume de Jouffroy, à quel prix il avait ainsi apprécié la foi catho-
t Mélanges philosophiques, Bu Problème de la destinée humaine, p. 424.
284 LES UNIVERSITES CATHOLIQUES »
lique; au prix des lamentables suites de sa perte : « de Tobscurité et du vide de son âme; « de n'avoir plus rien au fond de lui-même qui « fût debout; d'avoir vu son intelligence, élar- « gie par les enseignements du Christianisme, « réduite, par l'enseignement de l'école normale « universitaire, comme à un trou où l'on mante quait d'air, et où son âme , récemment exilée « du Christianisme, étouffait, » et d'avoir ainsi compris, à ses dépens, la valeur sacrée de cet enseignement chrétien, qui résout seul toutes les grandes questions qui peuvent intéresser r homme K
Et quelle n'est pas, en effet, la valeur d'une doctrine dont la perte laisse après elle de telles ruines et de tels regrets; qui ne saurait être remplacée par aucune autre; et qu'on ne saurait non plus retenir (tant sa lumière tient à sa vertu!) quand on est infidèle à sa pratique!
Naufragés, nous aussi, de la vérité et de la science, comme Jouffroy, ne répudions donc pas.
1 De l'Organisation des sciences philosophiques. Voir dans nos Études philosophiques , t. II, p. '256 et suivantes, de larges citations de cet écrit, chant funèbre d'une grande intelligence en détresse , un des plus beaux et des plus émouvants accents de l'âme humaine.
LES UNIVERSITES CATiiOLigUES 2S5
au moins pour nos lils , le suprême secours de cette Doctrine Catholique, qui s'oiïre à nous comme le seul vaisseau ne craignant pas les tempêtes, et qui, construit d'un bois d'essence divine , comme Tétait des chênes de la forêt de Dodone, au dire de la Fable, celui que montèrent les Argonautes allant à la conquête de la Toison d'or, a bien véritablement la vertu, celui-là, de rendre des oracles.
Mais voici que, pour nous en détourner, on agite devant nous des spectres injurieux (injurieux, en effet, pour l'intelligence et le caractère de ceux qui s'en émeuvent) : le Cléricalisme, — le Syllahus, — l'Infaillibilité du Pape.
Abordons-les froidement, et demandons-leur compte de ce qu'ils veulent dire et de ce qu'ils renferment, sous l'étrange peur qu'ils font.
Et d'abord, qu'entend -on par cléricalisme? Qu'est-ce, au fond et en réalité, qu'un clérical?
Un clérical est un homme qui professe le Credo chrétien, dont le premier article, d'où
procèdent et dans lequel rentrent tous les autres, est : Je crois en Dieu;
Qui, professant ce Credo du genre humain, le pratique : ce sans quoi il serait comme ne le professant pas;
Qui, le pratiquant, fréquente le ministère des apôtres, à qui il a été donné de le définir et d'en administrer les saints effets : ministère qui n'est autre que celui de Jésus-Christ dans son Eglise et dans ses prêtres ;
Qui s'inspire de cette Doctrine sublime dont le ciel a doté la terre, s'offense des attaques dont elle est l'objet, la rayonne autour de lui, et, pénétré de son bienfait, voudrait le faire partager.
Un clérical, en un mot, est un chrétien, qui n'est tel que pour être meilleur, que pour mieux suivre les inspirations de sa raison et de sa conscience, et accomplir sa destinée d'honnête homme et de citoyen du temps, en vue du compte qu'il est appelé à en rendre par delà ; un chrétien, en cela, conséquent; qui va jusqu'au bout de sa raison dans sa foi, pour ne pas être exposé au péril de rétrograder jusqu'à sa perte, et qui n'est ainsi clérical que pour ne pas être athée, sans Dieu : car qu'est-ce qu'un Dieu
confiné par l'homme hors de ce monde qu'il a créé et qu'il est venu sauver!
Est-ce là de l'exagération, du fanatisme, de l'obscurantisme, toutes choses qu'on voudrait faire passer sous ce mot louche de cléricalisme, qui se prête à tout et à tous; mot indigne d'un esprit net et d'un cœur droit?
Non, Dieu étant reconnu, c'est de la simple logique, c'est de la fidélité, c'est de l'honneur, s'il est vrai qu'il ne saurait y avoir de Dieu sans autel, d'autel sans prêtres, et de prêtres sans doctrine et sans ministère s'exerçant sur les intelligences et sur les mœurs.
J'ajoute que, en matière d'enseignement, c'est une condition, et la première.
Expliquons-nous bien :
Est-il question de livrer la société exclusivement au clergé, comme on voudrait la livrer exclusivement à la laïcilé?
Non. Il s'agit précisément de faire cesser ce malheureux antagonisme, en associant les forces et les lumières des laïques, aussi bien que du clergé, à relever la France.
Il fut un temps de barbarie et d'ignorance, où, par tous les services qu'il rendit aux sciences, aux lettres et aux arts, le prêtre ca-
tholique mérita ce beau nom de Clerc (qui a le savoir en partage) dont on fait une étymologie d'injure aujourd'hui ^ Ce nom, il a encore le droit d'en être fier; car c'est à lui que nous devons de le partager avec lui dans cette belle signification. Tout laïque, en ce sens, éclairé de la vraie doctrine, est clérical. Or, ne veut- on pas d'hommes éclairés dans l'enseignement? Qu'on le dise ! et qu'on fasse ouvertement profession d'ignorance!
C'est ce qu'on veut, en effet; du moins, c'est ce dont, par haine de la vraie lumière, on veut faire courir le risque certain à l'esprit français. Et vraiment, il faut être dupe volontaire pour ne pas le voir, tant on l'affiche!
Pour avoir, en effet, le vrai sens du mot clé-
1 Clerc était synonyme de Lettré, comme laïque ou séculier, d'idiot. (Bingham. Origin. Eccles., t. I, liv. I, chap. v, § 2.) Clergie désignait toute espèce de sciences. Les clercs avaient particulièrement charge d'étudier le droit romain et la médecine et de les enseigner. A la fondation des Universités, toutes les chaires durent-elles aussi être remplies par des clercs. Ces établissements de sciences furent envisagés comme des actes de religion, qui devaient se faire sous l'autorité du chef de l'Église. A Rome, surtout, les études se soutinrent et se ranimèrent par le soin des Souverains Pontifes. C'est de Rome que Charlemagne fit venir des maîtres pour rétablir la culture des lettres, notamment le célèbre Alcuin.
ricalisme, il suffit de voir le sens très-net qu'on attache à celui de laïcisme qu'on lui oppose. On ne s'en cache pas : c'est l'athéisme; c'est la négation de l'Être, cause des causes, loi des lois, dont la connaissance est l'objet de toutes les sciences; la négation de la vérité, qui en est la lumière; la négation de la raison, qui en est le concept : l'athéisme; c'est-à-dire le grand éteignoir de l'esprit humain. Le cléricalisme, de l'aveu même de l'ennemi , n'est pas autre chose que le contre-pied et l'objectif de l'athéisme; c'est le non- athéisme, dernier rempart qui couvre encore la société : tellement qu'on l'étend à tout laïque qui a le courage (le courage 1) de professer ouvertement Dieu, et que cette appellation n'est tirée du mot clergé, que parce que le clergé est le gardien de ce feu sacré des intelligences; que parce qu'il est le corps sacerdotal de Jésus- Christ, qui est venu l'allumer sur la terre, et le fixer à jamais dans son Église, avec tous ses rayonnements.
Voilà le vrai. Et maintenant, ramassant dans ce seul mot la coalition de tout ce qui n'est pas vraiment catholique, que des hommes honnêtes se fassent à eux-mêmes l'injure de le recevoir, ainsi déshonoré, de la bouche de nos. pires en-
nemis, pour le proférer à leur tour, nous nous permettrons de leur dire ce que Franklin disait des impiétés de Beaumarchais, que c'est cracher contre le vent; contre le vent de la vérité, et de plus en plus, n'en doutons pas, contre celui de l'opinion , qui finira par accepter l'injure de Croire en Dieu.
Mais le Syllabus/
Le Syllabus n'est pas autre chose qu'une déclaration de sens commun contre les erreurs de ce temps qui y portent le plus atteinte , et avec lesquelles il n'y a pas de société possible. Pour moi, j'avoue que j'ai été stupéfié lorsque, le lisant, j'ai vu que de telles propositions avaient eu besoin d'être condamnées; et je me ferais fort de tirer le Syllabus des principes sociaux professés par les hommes éclairés de tous les temps, même en dehors du christianisme. Que les ennemis de toute société, nos ennemis à tous, les radicaux du despotisme ou de la démagogie , en aient été furieux, je le comprends; mais que des esprits sages, intéressés à l'ordre, et qui doivent voir qu'il est plus que temps de fermer le puits de l'abîme , aient pris fait et cause pour eux et s'en soient émus de concert , c'est ce que je ne
comprends pas. Aussi, quand il s'agit de motiver leur chagrin, sont-ils singulièrement embarrassés. Ils font à cette déclaration un double grief : d'avoir été inutile et inopportune, ne s'apercevant pas que ces deux reproches se détruisent l'un par l'autre; car pourquoi le Syllabus aurait-il été inopportun , si ce n'est parce qu'il devait soulever l'irritation des esprits? mais cette irritation même, n'est-elle pas la plus forte preuve qu'il était utile, et étant utile, n'était-il pas par là même opportun? Non, le tort véritable du Syllabus, à notre époque, c'est d'avoir été un acte de caractère et de courage qui nous obligeait nous-mêmes à en avoir. Nous souscririons in petto à sa vérité, de plus en plus manifeste depuis qu'il a paru, ce en quoi il a été un grand acte de prévoyance; mais nous déclarer pour lui? rompre ouvertement avec toutes les erreurs qu'il dénonce? c'est ce que nous n'osons pas faire. Et cependant notre salut social est à ce prix! Quant aux Universités Catholiques, bien évidemment, elles ne s'inspireront en rien des erreurs notées par le Syllabus; car ces erreurs procédant toutes de l'antichristianisme et de l'athéisme social , elles ne sauraient trop en purger les générations qui viennent, et nous
292 LES UNIVER.-ITES CATHOLIQUES
ne leur en voudrons pas, ayant au moins pour nos fils le courage que nous n'avons pas pour nous-mêmes : celui de ne pas les jeter aux gémonies de la libre pensée.
. Il en sera de même du dernier épouvantai! au moyen duquel on veut encore nous les disputer : V Infaillihilité du Pape.
Ici je pourrais être bref. On est catholique ou on ne l'est pas; et, n'étant pas catholique, qu',est-on?... Que seraient des Universités Catholiques qui ne seraient pas simplement catholiques? Toute addition, tout alliage ici serait pour le moins ridicule, et nous ne devons pas avoir plus de souci pour l'Église que le Saint- Esprit. Je pourrais reproduire, à ce sujet, l'argument sur le contradictoire de l'inutilité et de l'inopportunité que je faisais valoir tout à l'heure pour le Syllabus; je pourrais ajouter la remarquable observation de M. Adolphe Déchamp, dans sa belle lettre au R. P. Gratry, que jamais, jamais l'Éghse n'a frappé une hérésie, n'a promulgué un article de foi sans avoir à surmonter la même objection d'inopportunité qu'on lui a faite de nos jours. Le monde a pu se déclarer manichéen, arien, nestorien, protestant.
janséniste, par sa révolte contre les décisions de l'Église qui le forçaient à se prononcer : elle a sauvé par là ce qui sauvera toujours le monde : la Vérité. Il en aura été de même, à notre époque, du dogme de l'Infaillibilité, avec cette différence que l'Église, aujourd'hui, ne perd que les perdus, en raffermissant les faibles et en fortifiant les forts. Et combien l'intérêt contraire, l'intérêt de la foi même est- il sauvé! Il a été toujours engagé dans le divin privilège de l'infaillibilité de l'Église. Cette infaillibilité, pour être toujours vigilante et active contre l'erreur, devait être de tous les jours, conformément, du reste, à la Promesse : Je serai avec vous, — non pas de loin en loin , — mais tous les jours ^ A cet effet, l'Église devait être infaillible, non-seulement dans son corps, mais dans son chef, qui la résume, et qui, par sa permanence, peut seul en exercer, tous les jours, l'infaillibilité. Aussi telle a été la pratique de tous les temps ^ Mais
1 Matth., XXVIII, 20.
2 Quels cris d'aigle n'aurait pas poussés Bossuet si, comme tous les hérésiarques, pour se donner le temps de propager son erreur, Fénelon en eût appelé au futur concile, et combien, après avoir provoqué les foudres de Rome, s'en serait-il armé contre lui! Mais la prompte soumission de Fénelon sur laques-
dans ce siècle de tempête universelle contre toute foi, cette pratique n'étant pas elle-même de foi, en ce sens qu'elle avait pu être théoriquement contestée, pouvait-elle suffire? Qui ne se serait autorisé de certains grands noms du catholicisme pour être plus infidèle qu'ils ne l'ont été? Il fallait donc armer le Pilote d'un titre formel qui l'autorisât lui-même de la plus haute Autorité, qui relevât en lui la Primauté, qui resserrât, dans sa personne, le nœud de l'Unité , qui le manifestât au monde comme la bouche de la Vérité. C'est ce qu'a fait l'Église elle-même, déclarant de sa propre infaillibilité celle de son Chef, comme article de foi, ainsi qu'elle avait toujours été de pratique : de sorte que c'est l'infaillibilité de l'Église même qui est engagée dans celle de son Chef.
Et combien les événements sont-ils venus donner déjà raison à cette providentielle déclaration de l'Église ! Combien l'auguste personne de Pie IX était-elle faite pour l'inaugurer!
tion du Quiétisme (fidèle en cela à sa meilleure doctrine, deSummi Pontificis Auctoriiate) devint la condamnation de Bossuet sur celle de ITnfaillibilité , comme le duc de Beauvilliers Tinsinua à Louis XIV, et, des deux parts, ce fut la vérité seule qui triompha.
Quelle fidélité, quelle unanimité, Quelle unité dans le corps entier des évoques, des prêtres et des fidèles, et cela parmi les plus terribles épreuves! Que le vent souffle maintenant, que l'orage gronde, que la tempête déchaîne ses fureurs : tout cela ne fera qu'enfoncer le mât, que serrer les nœuds, qu'exalter la Barque, non-seulement en vertu des promesses divines, mais par réaction de la conscience universelle de tout ce qui a de la justice et de l'honneur, catholique en cela. La Déclaration de l'Infaillibilité Pontificale n'a pas fait les événements qui ont éclaté le jour même où elle a été promulguée; elle n'a pas fait davantage les hostilités qui se sont produites depuis : elle les a démasqués. Et, en cela, l'Église a conjuré le suprême danger; car mieux vaut cent fois un ennemi qui attaque à force ouverte et suscite la résistance sur tous les points, que celui qui s'insinue dans la place et y sème la désunion et la défection.
La question en elle-même se réduit d'ailleurs à une question de bon sens. On a parlé ironiquement d'un pape des mathématiques; mais « si les hommes, comme dit très -justement Malebranche , avaient quelque intérêt que les côtés
des triangles semblables ne fussent pas proportionnels, et que la fausse géométrie fût aussi commode pour leurs inclinations perverses que la fausse morale et la fausse doctrine, ils pourraient bien faire des paralogismes aussi absurdes en géométrie qu'en morale et en doctrine, parce que leurs erreurs seraient agréables, et que la vérité ne ferait que les embarrasser, que les étourdir et que les fâcher*; » et alors qui n'applaudirait à un pape des mathématiques, et qui ne bénirait son infaillibilité préservatrice de tous les accidents physiques que pourrait causer le mépris des lois qui régissent les corps? N'y a-t-il pas même un Bureau des longitudes justement apprécié pour les instructions qu'il trace aux astronomes, aux géographes et aux navigateurs? Qu'est-ce donc des longitudes morales et du méridien de la vérité! Quoi! les sciences physiques ont leurs axiomes et leur syllabus, et les sciences morales et doctrinales n'auraient pas les leurs! Est-ce qu'on est moins exposé à errer en celles-ci qu'en celles-là? Ou est-ce qu'elles sont moins importantes et de moindre conséquence? Ou enfm est-ce qu'elles
1 Recheixhe de la Vérité , liv. IV.
affectent moins les hommes et sont moins de nature à les embarrasser j à les étourdir et à les fâcher? Qu'on en juge par l'état d'où l'Église a tiré l'esprit humain, et par celui où il est retombé en lui devenant infidèle. Qu'est-ce donc si l'on considère que cette morale et cette doctrine dont l'homme ne peut se passer, et sur lesquelles, par les mauvais instincts du cœur autant que par les aventureuses faiblesses de l'esprit, il est si loin d'être lui-même infaillible , procèdent de l'Évangile , prennent leur point de départ à cette hauteur céleste et mystérieuse de la Révélation, où il ne se serait jamais élevé par lui-même, et dont la seule Église a le dépôt! Gomment ne pas errer en cet ordre, où on n'aurait jamais pu arriver? Si la Vérité qui influe sur toute vérité est surnaturelle et infaillible dans son divin Révélateur, croit- on qu'elle a perdu sa nature , ou que nous sommes devenus capables de la sienne sans son secours continu? Chacun de nous est- il devenu Dieu ou pape en cette science, qui passe toutes nos sciences naturelles , où nous n'avons pas cependant le ridicule d'une telle prétention? La Révélation, en un mot, ne doit-elle pas avoir son observatoire, son siège, sa chaire d'enseignement et d'aver-
tissement pourvus de cette infaillibilité et de cette précision qui la caractérisent, et qui importent en cette Science des sciences plus qu'en toute autre?
Si rinfaillibilité de l'Église et de son Pontife n'existait pas, il faudrait l'inventer, comme on l'a fait pour nos législatures et nos magistratures, par la maxime Pro veritate habetur, bien que leurs constitutions et arrêts soient sujets à révision et à cassation. Mais l'infaillibilité véritable ne s'invente pas; elle ne pouvait émaner que de Celui qui l'a par nature; qui, sans hyperbole et sans emphase , a dit à la terre : Je suis la Vérité^; à son Église : Voici que je suis avec vous, chaque jour, jusqu'à la consommation des temps^; à celui qu'il lui a préposé pour chef, se renouvelant comme elle dans ses successeurs: Simon, Simon, voilà que Satan t'a demandé pour te cribler comme le froment, mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères ^ C'est pourquoi je te donne le nom de Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Eglise, et les portes de
1 Jean, xiv, 6.
« Matth., XXVIII, 20.
3 Luc, XXII, 31,32.
V enfer ne prévaudront jamais contre elle^; et qui, depuis deux mille ans que ces affirmations ont été posées, au sein de l'instabilité incessante des choses humaines, n'a pu être trouvé un seul jour ni sur un seul point en défaut : prodige qui n'a d'égal au monde que l'aveuglement de ceux qui n'en sont pas frappés, et qui, par leur obstination à en renouveler toujours l'épreuve sur eux-mêmes, ne servent qu'à le faire ressortir. Combien donc la déclaration de foi à cette infaillibilité est-elle justifiée! Combien aussi était-elle opportune, en cet âge où Pierre devait être plus que jamais passé au crible de Satan, et où il n'y aurait plus de vérité , d'autorité et d'unité sur la terre , sans cette citadelle de Jésus- Christ dans son Vicaire, d'où il tient tête à tous les assauts.
11 en est ainsi d'une manière générale. Mais qu'est-ce donc en matière d'enseignement?
1 Matth., XVI, 18.
Tout enseignement doit s'inspirer d'une doctrine: enseigner, docerCy tire de là son étymologie et son unique sens; et ce sens lui-même suppose un fonds qui ne peut être que la vérité. Hn'est personne qui ose se déclarer maître d'erreur. Il fut un temps , à partir du dernier siècle, où il y eut plusieurs doctrines coexistantes ou successives d'enseignement. Cette multiplicité était marque d'erreur; car la vérité. ne peut être qu'unique. Mais chacune de ces doctrines pouvait faire encore illusion, en ce qu'elle retenait quelque chose de la vérité en décomposition. Cette décomposition aujourd'hui est achevée. La négation est devenue totale. Non-seulement il n'y a pas de doctrine , mais on professe qu'il ne saurait y en avoir. La doctrine du néant, qui a prévalu, qu'est-ce autre chose que le néant de la doctrine, s'il est vrai que toute doctrine présuppose la vérité, autrement dit ce qui est? Enseigner qu'il n'y a rien, c'est ne rien enseigner. C'est pis que cela : c'est désenseigner ; c'est défoncer les intelligences.
Je sais bien, et Dieu me garde de l'injustice de le méconnaître, qu'il subsiste encore, à divers degrés, des chaires qui n'en sont pas arrivées là, qu'il en est même qui se recommandent
individuellement par la pure et vraie doctrine. Mais ce qui est incontestable (je parle surtout de l'enseignement supérieur), c'est que ce sont là des ensdgnemenis facultatifs , plus ou moins notés de cléricalisme; c'est que l'État, le premier, n'ayant pas de doctrine et ne devant pas en avoir, selon le principe sur lequel il repose, ne peut en prescrire à ses professeurs; c'est que, usant de ce principe pour eux mêmes, ceux-ci peuvent professer le matérialisme et l'athéisme, et qu'ils le font; c'est que la même autorité les recommande à la jeunesse, la même exigence la leur assujettit , le même intérêt d'admission aux examens incite à se les rendre favorables; c'est enfin que, outre la démoralisation qu'une telle promiscuité du vrai et du faux doit nécessairement produire dans les intelligences et dans les âmes, les passions et l'esprit d'indépendance se déclarent ouvertement pour les professeurs qui leur ôtent tout frein , et leur font^ une célébrité qui les consacre.
Quelles que soient les honnêtes et respectables intentions de tel ou tel ministre , passagèrement préposé au département de l'Instruction publique, je le lui demanderai à lui-même, que peut-il autre chose que gémir de ce désolant
état des choses , sans pouvoir y obvier, lié qu'il est par le principe moderne de la libre pensée , même en matière d'enseignement?
On a dit, avec quelque apparence de vérité, que ces excès ne se produisaient que dans les écoles de médecine, mais que les autres Facultés, notamment celles de droit, en étaient exemptes. Exemptes? il faut s'entendre : de scandale et de cynisme, c'est possible (et encore!); mais tel discours d'un doyen d'une de nos premières facultés de droit à la tribune nationale , applaudi de toutes les gauches , n'a-t-il pas fait voir l'esprit et le fond de cet ordre d'enseignement? Tel autre professeur de la faculté de Paris, en plein conseil municipal de la Seine, où il a mérité d'être élu , n'a-t-il pas fait entendre ces paroles, dont l'allusion n'a .pas moins été soulignée par les mêmes applaudissements : « Je ne connais « d'autres lois que celles de France, » qui rappellent celles d'Isnard à la Convention, qui ellemême s'en indigna : « La loi, voilà mon Dieu, je « n'en connais point d'autre?... » Qu'est un enseignement du droit qu'auraient désavoué les païens eux-mêmes; qui pétrifie la loi civile en un fétichisme fermé à toute origine supérieure, comme à toute amélioration et à tout progrès?
qui en est à ignorer cette prennière vérité, qui devrait être gravée au fronton de nos Assemblées législatives et de nos Écoles de droit : On ne fait pas les lois, on les découvre.
J'ai parlé des païens : il est triste , après dixhuit siècles de christianisme, d'avoir à revenir à leur école, et de constater par là cette douloureuse vérité : que nous sommes tombés autant au-dessous d'eux qu'eux-mêmes étaient audessous de l'Évangile. Ils avaient au moins ce christianisme de nature et de raison qui aspirait au christianisme de grâce et de foi, et que, par haine de celui-ci , nous arrachons de nos esprits et de nos consciences.
Qu'on en juge par les quelques citations à notre adresse qui vont suivre :
c( 0 ma patrie! suis la route de la justice. Ne « souffre point qu'on te ravisse la gloire d'hono- « rer les dieux*. Celui qui n'en sent pas le prix « touche aux bornes de la folie. Trop de raisons « s'élèvent pour le confondreM
« 0 fol orgueil, qui prétends être plus sage « que les sages et antiques lois! doit-il coûter à
1 « Vous allez à Athènes : n'oubliez pas d'honorer les dieux! » (Montesquieu.)
2 Euripide , les Héraclides.
« notre faiblesse d'avouer la force d'un Être « Suprême, quelle que soit d'ailleurs sa nature, « et de reconnaître une Loi sainte, antérieure à « tous les temps ^1
« Justes dieux! faites que je règle ma vie sur « ces lois , ces lois divines descendues des deux. « Le Roi de l'Olympe en est le Père ; en elles « est un Dieu, le grand Dieu qui ne vieillit « pointa
« Ce n'est point Jupiter ni sa justice qui ont « dicté votre arrêt , et je n'ai pas cru qu'une loi « humaine eût assez de force pour engager lès « hommes à violer les divines lois^.
« Ce que je sais bien, c'est que désobéir à ce c( qui est meilleur que soi est contraire au devoir c( et à l'honneur. Voilà le mal que je redoute. « C'est pourquoi. Athéniens, je vous honore et « je vous aime...; mais j'obéirai à Dieu plutôt « qu'à vous ^, y>
Je m'arrête; il faudrait citer toute l'antiquité,
tout le genre humain, qui se dresse contre nous.
Mais peut-être ne verra-t-on dans ces accents
1 Euripide , les Bacchantes.
2 Sophocle, Œdipe.
3 Ibid., Antigone.
* Platon , Apologie de Socrate.
que de la poésie, de Texaltation religieuse, en vue de produire des effets dramatiques , et qui ne répondent pas aux exigences de la vie civile et politique.
Il me serait aisé de montrer que la vie civile et politique de l'humanité chez tous les peuples a toujours été pénétrée de ces sentiments. Mais il me suffira de citer un de ses plus éminents représentants , un politique , un légiste par excellence , parlant ex professa, au nom du droit pur et de la froide raison, Ja raison romaine, justement appelée, dans le monument de législation qu'elle nous a transmis, la raison écrite.
« Le mot de loi bien entendu , écrit Cicéron « dans son Traité des lois, renferme la pensée « et la nécessité de légaliser le juste et le « DROIT. C'est le comble de l'insanité, en effet, « jam vero illud stultissimum , de tenir pour c< juste tout ce qui est réglé par les institutions « et les lois des peuples quelles qu'elles soient... « Non, il n'existe qu'vN droit, dont la société « humaine fut enchaînée, et qu'une loi unique « institua... Cette loi, écrite ou non, quiconque <c l'ignore est injuste... Si la justice est l'obser- « vation des lois écrites, et si tout doit se meft surer sur les expédients de l'utilité, il les
« mettra de côté ou les brisera , s'il le peut , « celui qui croira que la chose lui sera profi- « table! C'est fait alors de toutes les vertus. « Et non -seulement les obligations envers les « hommes disparaissent, mais, avec elles, les « cérémonies du culte et de la religion, qu'on « ne saurait trop maintenir, à cause de ce lien « sacré qui unit l'homme à Dieu ^ »
Et quel est donc cet unique droit, cette loi unique qui prime toutes nos lois, et dont celles-ci doivent s'inspirer pour revêtir ce caractère?
« La Loi véritable et première, ayant seule « caractère pour ordonner et pour défendre, est « LA DROITE RAISON DE DiEu , coétemelh à l'intel- « ligence divine, d'où elle émane, et qui , une fois « qu'elle s'est affermie et développée dans l'es- « prit de l'homme, est la loi: ce qui établit une « première société de raison entre l'homme et c< Dieu^... Cette Loi véritable et absolue, on no « peut l'infirmer par aucune autre loi; ni le « peuple ni le sénat ne peuvent dispenser d'y « obéir. Elle ne sera pas autre à Athènes, « autre dans Rome ; autre aujourd'hui , autre
1 De Legihus, lib. I, xv.
2 Ihid., lib. I , XI.
« demain. Partout, dans tous les temps , régnera « celte Loi immuable et sainte et, avec elle, « Dieu, le Maître et le Roi du monde... La méc< connaître, c'est s'abjurer soi-même, c'est « fouler aux pieds sa nature, c'est s'infliger par « cela seul le plus cruel châtiment, quand môme c( on pourrait échapper aux autres supplices « qu'on pense être réservés ailleurs*. »
Si le grand publiciste romain et tous les génies de l'antiquité païenne reparaissaient de nos jours, ils n'échapperaient pas au reproche de cléricalisme; car tout cela, au fond, c'est le SyllahuSy et il n'y manque pas même l'anathème. C'est que, il faut bien le dire, la conscience humaine, de sa nature, est cléricale, autrement dit religieuse, naturellement chrétienne; et c'est nous qui sommes hors la conscience et la raison, par répulsion pour cette droite raison de Dieu coéternelle à l'intelligence divine d'où elle émane, que l'humanité professait, sous le voile de l'abstraction, comme le principe de toute raison et de toute loi, et qui s'est révélée personnellement à nous dans son Évangile, d'où elle a influé, d'une manière si
i De Republka, XVIII.
admirable, sur le droit civil du monde romain, qu'elle a réformé sur elle-même ^
Mais la nature des choses n'en subsiste pas moins , et l'esprit moderne n'y pourra rien , si ce n'est nous perdre. Il n'en reste pas moins que c'est le comble de l'insanité, de poser en principe, datant de 89, que la loi est l'expression de la volonté générale; de ne reconnaître aucune loi supérieure à celles de France; de professer que la loi civile est athée, et qu'elle doit l'être, etc. etc. C'est ôter à ces lois tout respect, en leur ôtant l'autorité seule qui peut les recommander : celle du Droit dans sa supériorité et dans son essence, dont la société humaine fut enchaînée; c'est tarir la science même qu'on est chargé d'enseigner; c'est douer l'oeuvre de l'homme de l'infaillibilité qu'on dénie à celle de Dieu; c'est vouer cette œuvre même à l'immobilité de son indigence, ou à la mobilité des passions populaires ou des caprices d'un tyran ^
< Voir le beau Mémoire de M. Troplong sur ce sujet.
2 Nous ne ferons pas ici le procès au Code civil : il nous suffira d'écarter le voile sur un seul point pour faire juger l'idole, et encore ne le ferons-nous que de la main même de son auteur. On verra à quel point il mérite le titre de Code Napo/éoti.
Il s'agit, — non du mariage civil, ou athée, sur lequel nous nous sommes déjà exprimé ûànsV État sans Dieu, — mais de ïa
Voilà cependant le fond de l'enseignement officiel du droit en France. Il ne s'affiche pas toujours ainsi, je le veux bien; mais le poison est-il,Une question d'excès dans la manière de l'administrer, et n'est-il pas d'autant plus dangereux qu'il est plus subtil et plus délétère, surtout en matière d'enseignement, oii la jeunesse n'est que trop complice de ses ravages, et où, loin de le lui faire respirer, on devrait l'en prémunir par une alimentation saine et forte qui la développe virilement? Le seul fait de l'inanité de doctrine, ôtant tout intérêt et toute
restriction de tester et de la loi de partage, qui ont découronné la famille et morcelé indéfiniment la propriété : deux attentats contre ces deux fondements de toute société dont continue à périr la société française. Quel en a été le mobile?
(( Mon frère ,
« Je veux avoir à Paris cent fortunes (pas une de plus) , toutes « s'étant élevées avec le trône, et restant ^ew/es considérables, « puisque ce ne sont que des fidéicommis, et que ce qui ne sera «( pas elles, par l'effet du Code civil, va se dissémine7\ Établis- « sez le Code civil à Naples : tout ce qui ne vous est pus attaché « va se détruire en peu d'années, et ce que vous voulez conser- « ver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil. 11 « faut établir le Code civil chez vous ; il consolidera votre puis- « sance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas lidéicommis € tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles c que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code « civil, et m'a porte' à l'établir. »
(Lettre de Napoléon I*"^ au roi Joseph, en date du 5 juin 180G.)
grande portée à renseignement, ne passionnant pas la jeunesse de cette noble et féconde passion de la vérité qui tourne et élève à soi toutes les autres, est un mal qui appelle un remède*.
Ce remède, bien tardif, hélas! les Universités Catholiques en ont la possession et la mission. Elles n'auront pas seulement une doctrine, elles auront la Doctrine. Elles auront une doctrine et la Doctrine, parce qu'elles seront Catholiques : Catholiques, c'est-à-dire chrétiennes, croyantes, morales, pourvues de la vérité; parce qu'elles professeront Dieu, Jésus- Christ, l'Évangile; parce qu'elles auront l'arôme et la lumière de tout parfait enseignement; parce qu'elles l'au-
1 « Quant à l'École de droit, — a écrit le P. Lacordaire dans « son Testament, — ce n'était qu'un enseignement technique « d'articles de loi arithmétiquement enchaînés, sans perspec- « tives sur le passé , sans introduction dans les profondeurs « éternelles du droit , sans regards sur les lois générales de la « société humaine ; enseignement , enfin , propre à faire des « gens de métier, incapable de faire de grands jurisconsultes, « d'illustres magistrats et de vrais citoyens... Heureusement, <( parmi les deux cents étudiants qui fréquentaient ces cours , « il s'en rencontrait une dizaine dont l'intelligence pénétrait « plus avant que le Code civil. Presque tous ces jeunes gens « devaient au Christianisme leur supériorité naturelle ; ils vou- « lurent bien, quoique je n'eusse pas leur foi, me reconnaître « comme l'un d'entre eux... »
ront de source; parce que leurs chaires s'appuieront sur la Chaire par excellence, unique, infaillible, divine, sur la Colonne et le Fondement delà Vérité même; parce que, par cette adhérence fidèle à la Pierre angulaire de l'édifice, elles ne laisseront s'insinuer aucune de ces erreurs bien ou mal intentionnées de pseudocatholicisme qui décomposent tout ce qu'elles touchent, et se décomposent elles-mêmes si rapidement, sous nos yeux, en apostasie; parce qu'elles seront autant de forteresses de sciences se reliant à la suprême, hors laquelle il n'y a plus aujourd'hui que démolition et que débris : en un mot, parce qu'elles seront Universités Catholiques, deux beaux noms qui s'appellent réciproquement et qui font entre eux un heureux pléonasme.
Alors la raison et la foi ne seront plus en cette compétition que j'ai essayé de signaler dans cet écrit, comme le mal des maux de notre malheureux et cependant grand siècle, grand par l'expérience même de ses malheurs. Elles s'honoreront réciproquement : la foi en se manifestant savante; la raison en devenant croyante. La raison, entée sur la loi, comme l'olivier dégénéré sur l'olivier resté franc, lui emprun-
lera sa sève et la couronnera de fruits. Des générations neuves, fortes, saines, désabusées, éclairées, pénétreront dans tous les sens l'esprit public égaré dans le désert : comme ces envoyés à la reconnaissance de la Terre Promise , qui , revenant chargés des produits de cette heureuse région, remirent Israël dans la voie de ses grands destins, en le désabusant des oignons d'Egypte.
Qu'on ne voie pas en ceci, de notre part, un combat à mort : que ce soit plutôt un combat à vie! qu'il y ait entre tous une généreuse et patriotique émulation! que les Universités Gathohques luttent de savoir et de solide instruction avec les Facultés de l'État; que les Facultés de l'État luttent, s'il est possible, de réforme doctrinale et morale avec les Universités Catholiques. Nous leur souhaitons ce succès- là, qui deviendra le nôtre, comme nous comptons sur la justice de l'opinion et du pays contre tout autre de mauvais aloi. L'esprit public, si fort intéressé dans cette grande question, où se trouve engagé tout l'avenir des familles et de la société, en jugera et en profitera.
Qu'il en soit ainsi, et notre chère France,
politiquement perdue , sera chrétiennement sauvée; et il en sera d'elle comme de l'aigle, rallumant son œil et renouvelant sa jeunesse aux feux du soleil, après les orages.