LA RAISON SI
Mais la connaissance ne suffit pas. Pour qu'un tel travail ne dégénère pas, il faut que Tesprit, qui y est porté par elle et par sa propre nature, y soit préparé, assisté et précédé par la foi : j'entends toujours la foi dans son sens surnaturel, la foi vertu divine. C'est au prix et en raison de cette foi que se fera la lumière.
Gomment cela? Je pourrai me borner à répondre : Qu'importe! si l'effet justifie la cause; et l'effet, ici, est certain, constant, éclatant, en tous ceux qui en font l'expérience, et aux yeux mêmes de ceux qui ne la font pas, mais qui ne peuvent ne pas la voir toute faite dans les docteurs de la foi. Mais enfin, si on en veut l'expli-
verrait dans la foi la borne de la raison. Elle en est plutôt la carrière. Son objet est immuable sans doute; mais c'est l'immutabilité de l'infini qui comprend et mesure tout développement, l'immutabilité de Dieu, de sa parole et de ses mystères. La religion est une science, et la plus sublime en même temps que la mieux proportionnée à nos facultés, depuis le catéchisme^ où elle élève les petits enfants à une plénitude de vérité qui passe les philosophes, jusqu'aux vastes traités de théologie, où les plus grands génies aiment à s'exercer. Et comment une science si belle, à la laquelle nous sommes finalement tous appelés, serait-elle ici-bas une science occulte ou réservée à un petit nombre d'initiés? Non, elle doit être le patrimoine de tous, docteurs et disciples. En tous la foi doit être à la recherche de l'intelligence comme de sa fin , car Celui que nous adorons est la VÉRITÉ, et nous sommes Fils de Lumière. » {La Vierge Mari", et le Plan divin, préfice du tome III.)
cation, la voici : elle réclame autant d'attention qu'elle en est digne.
Les mystères chrétiens ne seraient pas obscurs par eux-mêmes comme divins, qu'il aurait fallu qu'ils le fussent comme remède. De là cette parole : « Le monde n'a point connu « Dieu par la sagesse, c'est pourquoi il a plu à « Dieu de» le sauver par la foliée » Gomment par la folie? Parce que la sagesse humaine étant folie sous le nom de sagesse, quand le christianisme vint, et cette folie consistant dans l'infatuation d'elle-même, il importait, pour la mettre en état de recevoir la sagesse véritable, de commencer par rabattre sa superbe en lui administrant cette sagesse sous l'apparence de folie ; il fallait « perdre la sagesse des sages et « la prudence des prudents^ »; c'est-à-dire guérir la raison de l'orgueil, père des ténèbres prises pour lumières, en la désappropriant d'elle-même jusqu'à lui faire recevoir la lumière même sous le mode de ténèbres, et par conséquent de pure foi. S'il est vrai que l'orgueil fausse la raison, que les passions sensuelles épaississent et obscurcissent l'intelligence, et
I /'«^ aux Corinthiens , i, 21.
^ Ibidem, ï,id.
que ce soient là comme les deux taies de notre esprit, l'obscurité sainte de nos mystères, par l'humilité et la correction des mœurs où ils nous ramènent, doivent être pour notre âme ce que sont l'opération de la cataracte pour notre œil et les conditions d'obscurité dans lesquelles elle doit se faire. La foi, qui en est l'instrument, nous rend ainsi capables de raison par là même qu'elle nous fait passer par une doctrine et une discipline qui nous contrarient. Et le résultat le fait bien voir : qu'est-ce qu'ur parfait chrétien dans les choses de la vie, sinon un homme des plus raisonnables? Qu'est-ce qu'un parfait croyant qu'un mieux voyant? « C'est pourquoi, — dit le philosophe martyr « saint Justin, qui avait passé par cet état, — « Dieu a répandu dans les paroles de son Fils <c je ne sais quoi de terrible et de vénérable qui « a la force d'abaisser les esprits et de captiver « les entendements ^ » — « Apportons donc à <( Dieu un esprit dompté, dit Bossuet ; abaissons « nos entendements ; portons avec joie le joug de « la foi, aimons ses saintes ténèbres; adorons « Dieu humblement dans cette vénérable obscu-
1 Exposit. rect. Confess.
« rite; ne recherchons pas curieusement , mais « adorons avec respect les choses divines'. »
Je ne crains pas de citer ces fortes paroles , comme le sont toutes celles de Bossuet, parce qu'elles viennent à notre thèse en paraissant la contredire.
Ce serait se méprendre, en effet, que d'en conclure que nous devons aimer cette obscurité pour y rester : tout au contraire, c'est pour n'être que mieux en état de venir à l'intelligence et à la lumière, sans cesser d'adorer et en adorant. C'est une initiation, c'est un traitement. La foi, ne cessons de le répéter, n'est pas son objet à elle-même : elle est un appareil ; et, bien que cet appareil ne doive être levé entièrement que dans l'autre vie, il opère déjà son effet dans celle-ci. Aussi Bossuet ajoute-t-il: « La foi est le chemin à l'intelligence. Si nous « présentons à Dieu un esprit vide de ses pence sées propres. Dieu le remplira de ses lu- « mières ^ » Et saint Augustin , qu'il cite en partie en cet endroit, dit aussi : « Si tu ne com- « prends pas, crois : l'intelligence , en effet, est « la récompense de la foi. Donc, continue-t-il ,
1 Sermon sur rutilité des souffrances.
2 Ibidem.
« ne cherche pas à comprendre pour croire ; mais « crois afin de comprendre. » Si non intellexisti , crede :. intellectus enim merces est fidei. Ercjo noli intelligere ut credas, sed crede ut intelligasK
Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut bien entendre de quelle foi il s'agit. J'ai déjà dit que c'était d'une foi surnaturelle. J'ajoute, à cet effet, d'une foi non spéculative et purement intellectuelle , mais pratique et sacramentelle : « Non « d'une foi telle quelle, ditsaint Augustin, maisde « la foi qui opère par l'amour. Que celle-là soit « en toi, dit-il, et tu entreras dans l'intelligence « de la doctrine. » Non qualiscumque fides , sed (ides quœ jjer dilectionem operatur. Hœc in te sit et intelliges de doctrinal.
Nous sommes ici au cœur de notre sujet; et, comme nous voulons montrer jusqu'au bout le légitime exercice de la raison dans la foi , il nous faut justifier cette dernière condition.
Nous nous bornerons à deux raisons, aussi justes que belles l'une et l'autre.
La première, que nous avons déjà touchée en commençant , est la raison psychologique. C'est à savoir que, dans une telle foi, toutes nos
1 Tract, in Joan., xxix, p. 6.
2 Ibidem.
facultés concourent de concert avec la raison, et la fortifient de TacLion commune. Si la raison toute seule s'aventurait curieusement, comme dit Bossuet , à la recherche de la lumière dans nos saints mystères, elle éprouverait justement la vérité de cette parole : « Celui qui veut sonder « la Majesté sera accablé de sa gloire'. » Outre, en effet, que la volonté, que le cœur, qui jouent •un si grand rôle dans l'exercice de la raison, puisqu'ils y sont pour le motif, ou ne lui en fourniraient aucun , ou lui en fourniraient un mauvais, et que ce serait un exercice tout au moins de vanité, de curiosité et d'orgueil, qui sont nos maladies, le contraire n'aurait pas lieu ; et c'est précisément le contraire qui est la condition voulue : un esprit d'humilité , un sentiment d'adoration, d'anéantissement devant Dieu, comme nous l'avons vu ci-dessus, qui place l'esprit humain dans cet état de désappropriation et de vide de lui-même où il doit être pour recevoir les clartés divines de nos mystères que leur obscurité a pour objet de lui faire mériter. C'est ce qui se fait par le concours d'une volonté sacrifiée, d'un cœur voué à Dieu, de toute
1 Prov.,xxv, 27.
rame détachée des choses inférieures et tournée sans réserve vers celles d'en haut. Platon, oui^ Platon , qui n'a pas mérité pour rien le nom de divin, malgré tant de chutes honteuses de son génie, avait entrevu cette belle vérité: « Sem- « blable , dit-il admirablement , semblable à des « yeux qui ne pourraient se tourner des ténè- « bres vers la lumière qu'avec le corps tout « entier, l'organe de l'intelligence doit se tource ner, avec Vâme tout entière, de la vue de ce qui <c naît vers la contemplation de ce qui est^; » avec toutes ses puissances épurées par le sacrifice, touchées par l'amour, mues par la foi, fonctionnant ainsi avec l'intelligence, et, loin de la tirer en bas, la portant comme sur des ailes de ce qui naît et passe à ce qui est et vit éternellement. C'est ce que le christianisme a rendu d'un mot qui lui est propre comme la chose, du mot de conversion, La foi pratique, qui opère par le sacrifice et par l'amour, est ainsi merveilleusement propre à dégager les voies de rintelligence obstruées par l'orgueil et la concupiscence, infestées par leurs tentations et leurs suggestions. Elle percerait' des mon-
1 De la République, t^X, p. 72, traduction Cousin.
tagnes : elle perce ainsi les mystères du Fils de Dieu. C'est pourquoi Bossuet dit excellemment: <c Quand, dans un corps défaillant, vous avez peine à espérer l'immortalité, et que, marchant incertain entre Jésus- Christ et le monde, vous êtes tenté d'arrêter vos bonnes œuvres, prenez une voie contraire : la pratique de l'Evangile ; mettez la foi à couvert par les œuvres : votre esprit refuse à franchir ce pas , semblable à un cheval indompté; poussez -le avec plus de force. L'ennemi affaiblit la créance pour que la volonté se ralentisse : engagez si fortement la volonté qu'elle fortifie la créance ^ » Ainsi se prêtent un mutuel secours les forces de l'âme chrétienne, à commencer par la volonté, par le cœur : comme ces mutins ou ces lâches dont un habile général se défie , et qu'il engage les premiers au front de la bataille pour les convertir en héros. La pratique de la foi fortifie la foi, et, fortifiant la foi , ouvre les voies à Tintelligence; et tel est le secours que celle-ci en reçoit , qu'il n'est pas rare de voir des croyants sans culture naturelle pénétrer plus avant dans les mystères divins que des docteurs. Du reste,
1 Sermon sur l'utilité des souffrances.
cet effet n'est autre que celui de la vertu, élevé seulement à la puissance surnaturelle ; de la vertu, qui, dans Tordre naturel même, n'apparaît dans toute sa raison et dans toute sa clarté à l'intelligence qu'à proportion qu'elle est pratiquée par la volonté domptée et par un cœur vaillant : Violenti rapiunt illud; et c'est juste.
La seconde raison de cette conduite est celleci, qui correspond à la première. La religion de l'Évangile diffère de tous les grossiers simulacres de religion, en ce que ses mystères ne sont pas abstraits, vides et muets. Ce sont des dogmes; mais ce sont aussi des Sacrements: c'est-à-dire qu'ils renferment sous leurs modes, et bien mieux que la conscience, Dieu même, le Dieu vivant, le \)\QVi présent , et qu'ils ne sont à proprement parler mystères qu'à cause de cela. Or, si Dieu est ainsi caché dans sa révélation même pour y éprouver l'âme humaine, il n'y est pas pour y rester tel, mais pour se communiquer, pour se révéler à chaque âme d'une révélation particulière dans la révélation générale , se mesurant et se distribuant à chaque volonté, à chaque cœur, et aussi à chaque intelligence, selon sa grâce et la correspondance qu'elle trouve en nous. Car, comme il est jus-