‹ La raison et l'évangileChapitre 8 sur 39 · GO' LA RAISON · texte numérisé non relu

GO' LA RAISON

tice, comme il est amour, il est aussi raison, il est lumière : la Raison même , la Lumière même : cette lumière qui illumine déjà tout homme de cette impression naturelle que nous appelons raison humaine, et qui s'est abaissée surnaturellement à notre portée, pour nous relever de nos ténèbres, et nous élever à sa plus haute participation. Il répond ainsi du fond de ses mystères à toutes les facultés de notre âme pour refaire en nous les traits de cette grande image défigurée dont il est l'original : à notre volonté comme Justice, à notre cœur comme Amour, à notre intelligence comme Vérité, à notre raison comme sa lumière même. Mais il nous mesure ses communications sur nos dispositions, par respect pour la liberté de notre nature qu'il veut secourir mais non forcer. L'obscurité du mystère dont il s'enveloppe est, pour ainsi parler, mobile. Il l'oppose dans toute son épaisseur aux charnels et aux superbes; il leur est folie et scandale; il leur prête à rire, et il les révolte : et il leur inflige par là le plus terrible comme le plus mérité châtiment. Mais, par contre, il déchire cette redoutable obscurité aux yeux des chastes et des humbles, il l'écarté , il la traverse par des rayons tempérés

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de sa beauté et de sa gloire ; il les élève à son Thabor pour se faire suivre d'eux jusqu'à son Calvaire. Il leur ouvre les yeux à la fraction du pain '; il entre en eux les portes closes V il soupe avec eux, et eux avec lui, comme un ami en use avec son ami, leur laissant reposer la tête sur sa poitrine^: tellement que là même où sa lumière cesse d'être visible à l'intelligence , elle continue à être sensible au cœur. C'est un feu vraiment divin qui n'échauffe qu'en purifiant, et qui ne purifie qu'en illuminant. Comme la colonne de nuée qui précédait Israël dans le désert, Dieu dans son Évangile est ainsi ténébreux ou lumineux, non selon le jour ou la nuit, mais selon la disposition de l'œil qui le regarde : nuit pour les uns, et plaie des ténèbres en plein midi; aurore pour les autres , et soleil levant en pleine nuit.

Dans ces conditions et pour ceux-ci, ce serait donc se méprendre étrangement que de considérer la foi comme un devoir de se refuser à la lumière qu'elle-même produit dans l'intelligence. Sans doute ce ne sont que des échap-

1 Luc , XXIV, 35.

2 Jean, xx, 26.

3 Idem, XIII , 25.

pées, des percées, qui laissent subsister plus ou moins le fond du mystère, selon le degré de l'épreuve et nos dispositions. Mais quels horizons elles nous découvrent ! quelles ravissantes perspectives ! quelles promesses et quels présages de la claire vue !

Et puis, c'est la joie et le tressaillement de la découverte. Les libres penseuj:'s objectent surtout à notre foi que, sa doctrine étant une science toute faite , l'esprit s'y trouve immobilisé , contrairement à sa nature qui est la recherche.

Il faut s'entendre.

Veut- on dire que la doctrine chrétienne nous délivre du plus grand souci qui ait tourmenté et égaré l'esprit humain et qui a été la douloureuse source de ses erreurs et de ses folies , en nous révélant avec certitude tout ce qu'il nous importe de savoir sur toutes les questions qui touchent à nos intérêts temporels et éternels, comme Jouffroy le disait si bien du simple catéchisme? Oui, c'est une science toute faite ; c'est la science par excellence. Parfaitement précise et déterminée , il n'y a pas un iota à y ajouter ou à en retrancher, parce qu'elle est construite de main de Dieu , et que hors d'elle, comme d'un vaisseau, — « ce vais-

seau à toute épreuve, pour achever heureusement la traversée de cette vie, comme Platon appelait cette révélation divine qui lui apparaissait à l'horizon de ses vœux\ » — on ne peut que retomber dans cette mer orageuse d'où elle nous a tirés. Et si c'est pour cela qu'on lui fait le procès, il faudrait le faire à toute science, à commencer par celle des mathématiques, qui, n'étant science qu'autant qu'elle est acquise, ne permet pas plus que la doctrine chrétienne de sortir des axiomes ou des faits qui la constituent et la déterminent. Il faudrait faire le procès à l'esprit humain, qui ne cherche en définitive que pour s'écrier comme Archimède : « Je l'ai trouvé ! » et s'arrêter à la vérité. — Mais veut-on dire que la doctrine chrétienne frappe l'esprit d'immobilité par la perfection même de la science où elle le retient, et qu'il n'a plus à y faire aucune découverte? C'est le contraire qui est le vrai. Il ne peut y faire aucune découverte en étendue et en substance, oui (et de quel droit s'en plaindrait-il, puisque cette doctrine même n'est pas le fruit de sa découverte , mais d'une gratuite révélation?); mais en élévation et en

i Le Phédon,

profondeur? mais au dedans? tant s'en faut! aucune doctrine ne répond mieux à cette soif de recherche et de découverte qui est, en effet, la noble passion de l'esprit humain , parce qu'il est fait pour la vérité infinie, la Vérité -Dieu. Et la raison en est claire autant que l'effet en est certain : c'est que cette Vérité -Dieu est le fond même de cette doctrine. « 0 Altitudo ! ô abîme des trésors de la sagesse et de la science de Dieu î » s'écriait d'elle saint Paul dans le ravissement de son esprit * : abîme, altitude qui nous invite et nous satisfait proportionnellement, lorsque, comme le dit encore le même Apôtre, le « cœur tourné vers le Seigneur, et n'ayant pas de « voile , nous sommes transformés en la même « image de clarté en clarté ^ » La foi aux mystères chrétiens est tout ensemble une barrière et une carrière : une barrière, pour nous empêcher de nous égarer, comme l'ont fait d'une manière si humiliante et si désastreuse tous ceux qui en sont sortis ; une carrière et une carrière sans fin pour les'intelligences fidèles. Elle ne nous arrête sur un point que pour nous faire avancer par un autre; ce qui est le propre de la science dans

1 Aux Romains, xi.

2 //e aux Corinthiens, m, 18.

ses découvertes : celui-là est savant, en effet, qui ne sait pas seulement où il faut s'avancer, mais où il faut s'arrêter : comme dans un fleuve, celui-là le connaît, qui sait où est le gué , et où les abîmes sont impénétrables. La foi, en nous arrêtant autant qu'en nous faisant avancer, comme le guide du voyageur parmi les précipices des montagnes, nous rend ainsi capables de la science de Dieu : science infinie qui aurait bientôt rempli notre capacité naturelle ; mais qui, ayant la propriété de l'accroître à proportion qu'elle la remplit, la rend ainsi progressivement indéfinie. La surabondance de réflexions qu'elle nous inspire ici en est un faible témoignage , auprès de ces masses lumineuses d'écrits que cette science de Dieu a fait produire à l'esprit humain : un saint Augustin ! un saint Thomas d'Aquin ! un Bossuet ! pour ne nommer que ces trois génies entre mille autres. Vraiment ! l'objection de stérilisation de l'intelligence par la foi est étrange , si on considère ses auteurs, et surtout si on les compare.

Mais pour ceux-ci, c'est tout ou rien, et ils s'en tiennent au rien. C'est le suprême orgueil se drapant de la suprême ignorance. Où n'irait pas celle-ci si on appliquait cette prétention à

toutes les connaissances humaines ! Il faudrait brûler toutes les bibliothèques. Car enfin , nous ne savons le tout de rien. Il n'est rien , dans Tordre même des choses finies , qui n'oppose à notre raison des mystères dont elle ne trouvera jamais le fond, sans cependant l'arrêter dans le champ de ses découvertes, et sur lesquels même elle élève l'édifice de celles-ci. Mais s'il est de la nature des choses, et surtout des choses divines, que la raison n'en comprenne pas entièrement les mystères, elle doit se remplir autant qu'il est en elle, non-seulement de leurs preuves, non-seulement de leur connaissance , mais de leur intelligence. Et les mystères de notre religion lui offrent ce double avantage sur ceux de la nature : premièrement, que le fait lui en est révélé, certifié de toute certitude, et qu'elle n'a qu'à le méditer et qu'à le creuser ; secondement, que la même foi qui lui fait cette grande avance, la met en situation morale , comme nous l'avons vu, de l'exploiter. Opposer après cela l'incompréhensibilité finale des mystères chrétiens, ou pour les rejeter, quand il est établi en raison, par les preuves de leur divinité , qu'ils ne peuvent être que vrais, ou pour se refuser à les pénétrer parce qu'ils sont inépuisables, est antiphiloso-

phique autant qu'antiévangélique. — Ajoutons que la sincérité de cette conduite est généralement suspecte : on ne comprend que trop les mystères chrétiens, leur beauté, leur sainteté , leur empire et leur poids dans les résolutions de notre esprit et les conséquences qu'ils entraînent; et c'est parce qu'on les comprend à ce degré, qu'on se refuse à les comprendre davantage.

Ce qui est vrai, et n'est que plus admirable, c'est que l'activité de l'esprit humain, si inquiète, si fébrile en tout autre sujet, s'exerce ici dans le repos; c'est que la foi est tout ensemble et l'oreiller et l'aiguillon de la raison. « C'est déjà une grande science , dit excellemment saint Augustin, d'être uni à Celui qui sait tout. » Magna scieniia est Omniscienti conjungi. ce Je ne prétends *rien davantage, reprend Bossuet, je ne me plains pas de l'obscurité des maximes de l'Évangile. Si je n'ai pas de lumières propres, j'ai celles de Jésus- Christ qui me dirigent : je n'ai pas la science en moi-même, mais j'ai celle du Fils de Dieu qui m'assure, et je crois hardiment où je ne vois rien, parce que j'en crois Celui qui voit tout'. » —Voilà le repos;

1 Sermon sur la soumission à la parole de Dieu.

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le repos sur TÉvangile. — Mais ce n'est pas un repos inerte : c'est un repos tout à la fois stimulateur et régulateur de la plus grande activité. La foi soutient la vérité encore obscure dans notre esprit; et, comme elle est fondée en raison sur l'autorité de Dieu qui la justifie, on peut dire qu'elle est déjà elle-même la raison implicite des chrétiens. Elle leur donne le temps de pénétrer la vérité, et leur est un point d'appui, un centre de ralliement, un rafraîchissement et un viatique, dans cette lumineuse ascension à laquelle elle-même les excite , alors que , parvenus aux plus hauts sommets, ils s'écrient avec le même Bossuet qui préconisait tant le repos : « Je n'en puis plus ! je n'en puis plus ! » C'est qu'il est dans notre haute destinée et dans l'aspiration légitime de notre entendement, que cette raison implicite, sous le nom de foi, devienne explicite, sous celui d'intelligence, et que, dès ici-bas, elle tende à le devenir.

Voilà la belle théorie du rôle de la raison dans la foi. Si elle a paru compliquée, c'est que compliqués sont nos préjugés, nos habitudes et nos erreurs en celte matière , et qu'il a fallu les suivre dans tous leurs retranchements et leurs détours pour les dissiper.

Je la place sous la garantie de ce grand et beau génie qui en est lui-même la preuve, par tout ce que n'a pu sa raison errante et rampante hors de la foi, et tout ce dont elle est devenue capable, s'y appuyant et prenant son essor, dès qu'elle y est entrée.

« L'Église exige la foi , dit saint Augustin , « et c'est parce que nous avons tant de raison « de croire , et toutes si fortes et si puissantes , « qu'elle exige la foi et l'humble soumission à « tous ses divins enseignements. Qu'on n'aille « donc point lui imputer de demander une foi « absolument aveugle et sans raison.

« Qu'on ne l'accuse pas non plus de prétendre « que ceux qui ont cru , et qui , pour croire , ont « fait de leur raison l'usage salutaire que nous « avons marqué, ne puissent pas continuer d'u- « ser de leur raison pour rendre leur foi tou- « jours plus humble , mais aussi toujours plus « éclairée. C'est encore toujours une objection .« ou plutôt une calomnie contre l'Église même « qu'il reste à détruire.

« Nous croyons donc, et nous sommes obli- « gés de croire; mais il ne nous est pas interdit « de vouloir entendre ce que nous croyons; et « à qui nous dirait: Croyez et ne songez point

<( à vouloir entendre ce que vous croyez , nous « dirions : Corrigez votre principe, non jjas c( jusqu'à rejeter la voie de la foi, mais au moins « jusqu'à reconnaître que ce que la foi nous fait « croire peut être, à certain degré, compris par la « lumière de la raison. Car Dieu nous garde de <( penser qu'il haïsse en nous cette prérogative « par laquelle il nous a élevé au-dessus des c( autres animaux ! A Dieu ne plaise que la sou- « mission où nous sommes sur tout ce qui fait « partie de la foi, nous empêche de chercher « et de demander raison de ce que nous croyons, « puisque nous ne pourrions pas même croire, c( si nous n'étions capables de raison ! — Celui qui « est parvenu au point que la vraie raison lui « donne l'intelligence de ce qu'il croyait avant « sans l'entendre, est certainement dans une « meilleure condition que celui qui en est encore « à désirer d'entendre ce qu'il croit. Que s'il « n'avait pas ce désir-là même, et qu'il s'ima- « ginât qu'il faut s'en tenir à la foi, au lieu que « nous derons aspirer à l'intelligence , ce serait .« ne pas savoir quelle est la fin et l'utilité de la « foi. Car comme la foi sainte et salutaire ne « subsiste point sans espérance et sans charité, « il faut que l'homme fidèle, non-seulement

« croie ce qu'il ne voit pas encore, mais qiiil « aime à le voir, qu'il y travaille, et qu'il espère « d'y parvenir. »

Et il- conclut par ce cri sublime : Intellectum ergo valde ama! « Aime donc grandement l'in- « telligence ^ ! »

Et Bossuet, lui faisant écho, de s'écrier aussi : « Aimons la justice, aimons la vérité, aimons la « vraie et solide raison, aimons Tunique repos. « Tout cela c'est Jésus ^! »

Cette invitation s'adresse à tous, quel que soit le degré de capacité, parce qu'elle est proportionnelle à chacun, et parce que, cette proportion réservée, l'intelligence de ce que nous croyons étant en raison de la foi et de sa pratique, il se trouve que par là les simples et les petits ont souvent plus d'avance que les grands. Mais ceux-ci, à foi égale, ne sont que plus obligés à se donner cette intelligence de la religion

1 Épître CXIX à Constantius.

52 Sermon sur le caractère des deux Alliances Le génie de

saint Augustin, certainement plus vaste et plus complet que celui de Bossuet, autant qu'il était plus saint, est plus explicite sur cette doctrine. Bossuet d'ailleurs avait été touché du jansénisme, comme on le voit dans son traité du Libre Arbitre , et en morale dans celui De la Concupiscence. Et puis , lui qui faisait un si magnifique usage de la raison, on peut dire que, à l'instar de Louis XIV, il en avait le despotisme.

par son étude approfondie. Car, si nous devenus l'aimer, non-seulement de tout notre cœur, mais aussi de tout notre esprit, ex omni mente \ il faut que cette mesure supérieure et absolue soit au moins égale à celle dont nous sommes capable pour les affaires du siècle, et non pas, comme il arrive trop souvent, que les plus entendus dans celles-ci soient les plus ignorants et les moins versés en celle-là. Se borner à la foi du cœur, c'est lui: refuser le tribut qui lui est le plus cher parce qu'il nous l'est le plus à nous-même : celui de l'esprit ; c'est mériter que cette foi soit faible en nous et qu'elle ne porte pas tous les fruits qui devraient l'honorer.

Mais nous avons dit, en second Heu, que cet exercice de la raison dans la foi n'était pas moins nécessaire pour être forts contre leurs communs ennemis ; — et enfin pour gagner à la sainte cause de la vérité les hésitants et les neutres.

C'est ce qu'il faut maintenant examiner.

1 Luc, X, '27.

Si on considère la vérité, on peut dire avec assurance que le christianfsme est une fois de plus vainqueur sur toute la ligne, et que cet assaut séculaire auquel les nouveaux Titans de la pensée se sont portés contre lui, avec une si furieuse accumulation de fausses doctrines et de fausses sciences , depuis l'Encyclopédie jusqu'aux dernières élucubrations d'outre-Rhin, n'a abouti qu'à lui fournir la plus riche et la plus solide apologétique. Au-dessus de ces gigantesques machines qui parurent des montagnes, et sous l'amas desquelles gisent aujourd'hui leurs auteurs, il peut s'écrier comme au premier jour : Quis ut Deusf quis ut Christus/ Mais, dans le fait, la rage de ses éternels ennemis n'en est que plus ardente, et la libre pensée, qui en est la dernière expression, a encore assez de crédit pour ne paraître qu'un excès.

D'où cela vient-il?

Gela vient de ce que nous avons été plutôt

spectateurs qu'acteurs dans ce grand combat; de ce que nous n'avons pas su occuper tout le terrain que l'erreur a perdu; de ce que nous réprouvons la libre pensée beaucoup plus pour son danger que pour son crime, beaucoup plus en fait qu'en doctrine, beaucoup plus par voie de négation de ses systèmes que par voie d'affirmation, de profession de la vérité.

Celle-ci a le plus beau champ de triomphe qui se puisse imaginer; et ce n'est finalement qu'un triomphe en quelque sorte négatif. Ses ennemis ont tort à nos yeux; mais a-t-elle raison en elle-même? est-elle la vérité même? Nous le croyons; je parle encore des plus croyants; mais le savons-nous de science certaine, ostensible, et dont nous puissions faire usage contre ses ennemis? Elle est dans notre foi, oui, mais comme une épée dans le fourreau : et nous sommes sur le champ de bataille! et nous devrions être armés, de pied en cap, de cette chaussure, de cette ceinture, de cette cuirasse, de ce bouclier, de ce casque, de cette épée, de toutes ces armes de lumière dont parle saint Paul aux Romains et aux Éphésiens', et que

1 Aux Romains, xiii, 12. —Aux Èphésiens, vi, 13-17.

nous devrions toujours polir et aiguiser, soit pour couvrir, soit pour venger la vérité. Loin de là, nous en sommes à nous faire pardonner notre foi, et au lieu d'en tirer la raison et de l'y retremper, pour l'en tirer encore, nous l'y tenons rouillée!

Les manifestations de cette foi sont admirables de nos jours, et on ne saurait trop applaudir à leur courage et y participer. Mais quelles ne seraient pas leur puissance et leur efficacité, si en traversant ce milieu de haine ou d'indifférence qui se referme sur elles tout aussitôt, elles forçaient à dire d'elles que ce qui passe làj ce n'est pas la foi seulement, mais l'intelligence, m.ais la science, mais la raison !

Car enfin, il faut toujours en revenir à ceci, que la raison, dans son sens le plus pur et le plus vrai, est la souveraine arbitre de toutes les questions qui nous agitent et nous divisent; que nul, si fou furieux qu'il soit, ne prétend agir sans raison, et que la foi catholique n'est la vérité que parce que, de sa base à son sommet, elle est raison. Jésus-Christ est la vraie et solide liaison; son œuvre est pareille; et c'est à force qu'il l'est qu'il a paru folie à la déraison, et qu'il a fallu que, par le surnaturel remède

de sa grâce, il se rétablît en nous sous le mode de la foi. Aussi ne connais-je pas de plus beau spectacle que celui que nous offre l'établissement du christianisme considéré à ce point de vue-là. Il a débuté par l'Évangile, qu'on pourrait appeler en toutes choses, qu'il retourne du faux au vrai, l'optique de la raison. Il a continué par la double action de la foi et de la raison , comme par une même arme à deux tranchants, dont il a frappé, entamé, et finalement fait crouler cet amas d'erreurs et de corruptions qui composait le paganisme. La plume et la parole ont été ses instruments. Il a été martyr, mais il n'a pas moins été docteur. Chaque chrétien a été apologiste ; et, sans parler des grandes apologies qui sont exclusivement des œuvres de raison comme il ne s'en était jamais vu dans le monde , les réponses des plus humbles martyrs, dans leurs interrogatoires, étaient autant de traits de raison qui clouaient les proconsuls sur leurs sièges et leur infligeaient un supplice auquel ils ne savaient répondre que par la plus stupide cruauté. C'est ainsi, ne l'oublions pas, que la raison a fait retour dans le monde ; c'est ainsi qu'elle s'y est établie, qu'elle a traversé , en les dissipant à flots de lumière, les ténèbres

survenues de la barbarie, et qu'elle a abouti au grand siècle de Bossuet, de Bourdaloue et de Pascal, élèves des Augustin, des TertuUien et des Athanase.

Eh bien, cette même raison, elle est dans notre foi, mais elle y est comme une mine qu'on n'exploite plus et qui a besoin d'être réouverte. Et voyez l'avantage, l'honneur et le devoir que nous fait l'état présent du monde. La société périt faute de foi : cela est vrai, on a raison de le dire, et plût à Dieu que ce ne fût pas un propos purement labial, sur la vérité duquel la plupart prennent leur parti d'indifférence et d'impuissance! Mais ce qu'on ne dit pas assez, et ce qui est de nature à toucher et à intéresser tout le monde , c'est que nous ne périssons pas moins faute de raison. On s'imagine pouvoir, à la rigueur, se passer de foi et en faire le lot d'un autre âge; mais qui osera dire qu'on peut se passer de raison et se résigner au lot de l'absurde? Que si après cela nous venons à montrer, non-seulement que la raison est dans la foi , mais qu'elle n'est plus que dans la foi , nous les aurons rétablies l'une par l'autre toutes deux, nous serons les arbitres du monde. Or, que la raison ne soit plus que dans la foi, il ne

dépend que de nous, chrétiens, de le manifester par la science, par la raison, par toutes les lumières de notre foi opposées à la déraison de ses adversaires; et, la raison étant l'enjeu disputé, nous aurons doublement gagné la partie.

Et pour cela la chose est à moitié faite : nous n'avons, pour ainsi parler, qu'à lever la mise, en montrant que nous seuls y avons droit.

Où en sont, en effet, les soutenants prétendus de la raison et de la science contre la foi?

Il y a cent ans qu'ils se sont posés comme les coryphées exclusifs de la raison, on sait avec quel orgueil, je dirai quelle audace ! La raison, la science, les lumières, n'avaient jusque-là jamais existé. Le siècle même des Pascal, des Mallebranche, des Newton, des Cassini, des Leibnitz, des Fermât, n'était qu'un siècle de ténèbres, parce qu'il faisait cas de Dieu et de l'Évangile , et qu'il se découvrait et s'agenouillait devant le Crucifié. Quant à celui des saint Thomas d'Aquin, des saint Bonaventure, des saint Anselme, des saint Bernard, il ne fallait pas en parler. Nous naissions à la science, à l'intelligence et à la raison, et le mot magique de progrès prenait le pas sur tous ceux de notre

langue. On commença par exécuter la foi, et cela devait être, puisqu'elle était l'ennemie de la raison. A celle-ci désormais de faire ses preuves toute seule et de justifier sa prétention par les résultats. Quels ont-ils été? La vérité à cet égard est des plus indiscutables autant que des plus simples : la négation, encore la négation, toujours la négation, et rien que la négation. Je défie de trouver dans l'œuvre confuse de l'impiété moderne une seule affirmation qui lui soit propre, qui n'appartienne au christianisme, et qui soit autre chose qu'un arrêt pas- • sager dans cette œuvre générale d'entière démolition.'Nier le Christ, nier Dieu, nier le surnaturel, nier le spirituel, nier l'immortel, nier la responsabilité et la liberté morale, nier l'âme même, siège de la raison, nier l'être humain dans la noblesse de sa race, nier tout ce qui ne se touche pas et réduire toutes choses au sensible et au matériel, c'est-à-dire à la nature et aux fins de la bête, dont on nous fait, pour être d'accord avec soi-même, provenir : voilà l'édifice en contre-bas de la libre pensée , la chaîne descendante de ses déductions; et pour s'assurer ces étranges conquêtes, faites au nom de la raison contre les retours de celle-ci, qui

pourrait bien ne pas s'y reconnaître, y mettre le sceau d'une dernière négation, la négation de la raison même. C'est complet. Aussi n'est-ce pas là une science, telle ou telle science; mais la Science dans son sens le plus compréhensif. Et il faut convenir, en effet, qu'elle comprend tout, absolument tout; mais tout pour le faire disparaître. C'est la science en moins, et de moins en moins, dont chaque découverte est un zéro, et un zéro à la gauche au lieu de l'être à la droite de l'unité, qui est l'homme. En un mot, c'est la science du néant poussée jusqu'au néant de la science. C'est un va-tout, le grand va- tout de la raison par ses effrénés joueurs contre la foi.

Voilà bien où en est la raison aujourd'hui, par suite de la position qu'on lui a fait prendre il y a cent ans contre la foi. Sans. doute la libre pensée qui la représente dans ce hideux et désastreux état est improuvée par beaucoup d'esprits honnêtes et sensés; mais, ainsi que je le disais, elle n'est improuvée que comme un abus et un excès. On n'en répudie pas le principe, qui est l'émancipation de la raison, sa séparation et son antagonisme par rapport à la foi. L'esprit

public est plus ou moins sur la pente de cet abîme, et par là même lui appartient.

Qui ne voit la riche situation que ce naufrage de la raison fait aux disciples de la foi et l'obligation qu'elle leur impose ! Car enfin, la raison même ne saurait avoir péri ; il faut bien qu'elle soit quelque part; et où peut-elle être, si ce n'est dans celte foi chrétienne qui l'avait élevée jusque-là, hors de laquelle elle a sombré, contre laquelle on a joué ses destinées, et dont toutes les affirmations sont l'exacte contre -partie de toutes les négations de la déraison?

Les chrétiens se trouvent donc être ainsi, en fin de compte, les dépositaires de la raison, les seuls hommes de raison de ce siècle. C'est à eux qu'il faut venir la redemander.

Mais on ne la leur redemandera pas, parce que, aux yeux de ceux qui n'ont pas la foi, aux yeux même souvent de ceux qui l'ont, cette foi paraît être incompatible avec la raison.

C'est donc aux croyants à revenir d'abord les premiers de cette funeste erreur, à fouiller le champ de leur foi, à exploiter cette mine inépuisable de raison qui y est enfouie, à en produire les trésors, et à devenir par là les négociateurs publics de la raison. C'est le cas de la

parabole évangélique des talents confiés à divers serviteurs par leur maître parti en voyage, et qui leur en demande compte à son retour. Quelques-uns les ont fait valoir, beaucoup les ont dilapidés; mais il en est qui, se croyant mieux avisés, et peut-être même plus fidèles, s'estiment quittes en disant au maître : « Je sais que vous êtes un homme dur, c'est pourquoi, dans ma crainte , j'ai été cacher votre talent dans la terre : le voici ; je vous rends ce qui vous appartient. — Mauvais et paresseux serviteur, lui dit le maître, vous savez que je suis un maître exigeant! Vous deviez donc placer mon argent entre les mains des banquiers, et, à mon retour, j'eusse retiré avec intérêt ce qui est à moi*. » — Et combien ce reproche est- il plus mérité lorsque le crédit et l'honneur du Maître ont souffert de cette incurie , lorsqu'on a laissé protester son nom et exproprier son héritage, au grand préjudice de ses enfants ! '

En cet état des choses, que doivent faire les bons serviteurs, les parfaits croyants? Ils doivent racheter cet héritage de la foi en en tirant ce talent de la raison qui y est enfoui. Ils doi-

1 Matthieu , xxv, 14.

vent confondre ces dilapidateurs publics de la raison qui, après s'être ruinés, entraînent tant d'autres dans leur ruine par la séduction de cette liberté de penser qui n'est autre que la liberté de déraisonner. Ils doivent les confondre par ce dont ils se prévalent, leur hostilité même contre la foi, en faisant valoir cette conséquence : qu'une foi qu'on ne peut attaquer sans tomber dans une telle déraison ne saurait être l'ennemie de la raison; conséquence toute de bon sens et dont l'expérience ne fut jamais plus abondante. Ils doivent ensuite, par le fait et en détail, multiplier cet avantage, en ne laissant se produire aucune attaque contre la foi sans la réfuter comme contraire à la vérité et à la raison, de telle sorte que la liberté de penser soit toujours en perte et la foi toujours en gain de raison. Ils ne doivent pas se borner à la défensive, mais porter la guerre dans le camp ennemi, et l'y porter de deux façons, soit en demandant, soit en rendant compte de la raison : en demaadant compte de la raison à ses prétendus partisans contre la foi, par la discussion de leurs systèmes insensés; en rendant raison de leur foi, par la production de ses preuves invincibles, de la savante ordonnance

et de la divine beauté de sa doctrine, de* sa convenance rationnelle, de sa fécondité intellectuelle, de tout ce qui la recommande si éminemment à la vraie raison, sans omettre ce que lui doivent nos autres facultés qui en sont inséparables. Ils doivent poser ainsi toutes les affirmations de la foi sur le terrain des négations de la libre pensée, reprendre ce terrain pied à pied, reconstruire pierre par pierre Tédifice de rÉvangile, en reliant toujours la foi à la raison, les dogmes chrétiens aux données fondamentales de l'intelligence humaine, de telle sorte qu'il reste acquis que si la raison est distincte de la foi, elleâ sont inséparables, et tellement solidaires que leur sort de stabilité ou de ruine ne peut être que commun.

C'est ainsi que, à l'instar des premiers chrétiens, par l'exercice de la raison dans la foi et au service de la foi, non-seulement nous nous affermirons dans la foi , mais nous serons forts contre ses ennemis.

Enfm, nous gagnerons à la sainte cause de la vérité les hésitants et les neutres.

C'est là une catégorie nouvelle qui ne se rencontrait pas à l'origine du christianisme, où on

passait sans transition, et comme par illumination, du paganisme à l'Évangile; une catégorie qui ne s'était pas vue non plus dans les siècles qui ont suivi, où les mœurs étaient trop souvent infidèles, mais sans entamer l'intégrité de la loi ; qui au dernier siècle même était rare, en sens contraire, par la défection générale; et qui, de nos jours seulement , comprend le plus grand nombre, comme, après un immense naufrage , flottent des épaves et les malheureux qui s'y sont attachés.

Elle est caractérisée par ce qu'on ajustement appelé la corruption des esprits. Non que la corruption des mœurs soit étrangère à l'origine de cet état, non qu'aujourd'hui même elle n'y ait sa part dans un grand nombre, et dans les meilleurs même, ne serait-ce que par un moindre engagement à la vertu contraire. Mais enfin il est vrai de dire que , chez beaucoup , la moralité, sinon éminente, du moins bourgeoise (jamais la sainteté), coexiste avec ce manque de croyances qui n'est ni la négation ni l'affirmation, et qui se meut dans un vaste milieu d'apathique indifférence.

C'est sur ce milieu qu'il faut agir.

Or il est évident qu'on ne peut agir humaine-

ment sur des esprits ainsi faits, ou ainsi défaits, qu'en les saisissant par ce qu'ils offrent de saisissable. Là est la difficulté.

Assurément il faut faire fond, avant tout, sur Dieu, sur l'action de la grâce de Jésus- Christ, sur la prière, sur le sacrifice, sur les œuvres, sur l'exemple, sur l'exercice, en un mot, de notre foi rayonnant autour de nous, et évoquant, édifiant de sa pure influence tout ce qu'il y a de bon , d'honnête, de sensé et de conséquent dans ces âmes, ce qui est comme le fond de ce christianisme de nature qui est en nous, et, mieux encore, le germe de ce christianisme de grâce que le saint baptême y a déposé. Mais si avec tout cela on peut faire autre chose encore, pourquoi ne pas le faire? Je dis qu'on doit le faire; car on ne saurait trop faire pour des âmes d'un si grand prix, et lorsque, en elles, il y va du salut social.

Or cet autre chose nous est indiqué par leur état.

Elles ne sont pas sans foi; car quel homme est sans foi? J'en ai connu, et de très-distingués par l'intelligence, qui, dans de longues controverses auxquelles ils prenaient goût plus que moi, et où je me rabattais à obtenir d'eux un

simple doute sur la divinité de Jésus- Christ, qu'ils me déclaraient avec le plus grand calme ne pas avoir dans le sens de la négative, laissaient néanmoins échapper de ces mots qui impliquaient tout le contraire, et qui, depuis, la maladie survenant, la fin approchant, n'ont eu besoin que de l'invitation d'un humble serviteur pour appeler ce Jésus- Christ qu'ils m'avaient nié, le recevoir en eux, et faire dans ses bras la mort la plus édifiante.

Ils ne sont donc pas sans foi. Mais cette foi est comprimée et refoulée en eux par leur raison, comme la raison, dans certains croyants, l'est par leur foi. Et ces deux états, trop souvent en présence l'un de l'autre, s'autorisent et s'entretiennent réciproquement. On ne se le dit pas, mais cela est réputé tel. Or, cette double méprise cesserait et la communication s'établirait si, avec toute la conscience et toute la science de ce qu'il y a de raison dans leur foi, les croyants traitaient avec ces hésitants et ces neutres. Je dis traitaient, parce que ce n'est pas par des procédés impérieux ou désespérants qu'il faut agir sur ces esprits : ce ne serait ni juste ni habile. Autant nous devons être entiers dans nos croyances, autant nous

devons être ouverts et communicatifs dans nos raisons, confiants dans le jugement et la loyauté de nos adversaires. Nous ne paraîtrons pas le plus souvent aboutir, et, au cas contraire, il ne faudrait pas en tirer avantage; car que sommesnous que des préparateurs de la vérité, qui seule a le droit de vaincre? Mais nous aurons déposé des germes qui lèveront en leur saison.

Vainement s'en remettrait-on aux seuls croyants de sauver la société, tout en restant étranger et souvent hostiie à leurs manifestations héroïques; les croyants eux-mêmes s'abuseraient, je le crois, s'ils avaient une telle confiance; car s'ils sortent de la masse, ils ne la pénètrent pas. Ils ne sont pas l' esprit public, qui ne se laisse pas entamer par eux. Et pour le devenir, il ne suffit pas, encore un coup, de leur foi, si méritoire qu'elle soit. Peu s'en faut que je ne dise que, toute seule, elle serait trop escarpée pour le siècle. Qu'ils ne la ralentissent pas sans doute, mais qu'ils y joignent le prosélytisme par la science et par la raison, et pour cela, qu'ils se pénètrent eux-mêmes de celles-ci.

Le prosélytisme ! Son extinction est encore un des plus tristes caractères de notre état. Le respect humain n'existe plus : c'est un grand

bien; mais nous l'aurions payé bien cher, si c'était au prix de notre isolement respectif, nous laissant les uns les autres dans la situation de notre esprit et de notre cœur par rapport à la vérité qui seule peut nous sauver tous. C'est là comme un pacte secret de respectueuse tolérance, ou plutôt de cantonnement de défiance qui ne profite qu'à la division. On peut en dire ce qu'on a dit d'une certaine république : que ce n'était pas l'état qui nous divisait le moins, mais bien celui qui nous permettait le plus de rester divisés.

Non, il faut en revenir à la raison (je ne dis pas à notre raison), qui est le lien des liens entre les hommes, et même entre eux et Dieu; et il faut y revenir par Celui-là qui, étant luimême la Raison divine et originale incarnée, est le grand Médiateur des esprits avec son Père, leur Auteur.

Il faut revenir à la raison par la foi, pour revenir à la foi par la raison.

Et qu'on ne dise pas que c'est là un cercle vicieux. « Ces choses-là, dit avec beaucoup de sensBossuet, sur une question analogue, sont tellement faites l'une pour l'autre et s'assortissent l'une avec l'autre si parfaitement.

qu'elles s'entre soutiennent comme les pierres d'une voûte et d'un édifice se tiennent mutuellement en état. Tout est plein dans la nature de pareils exemples. Je porte le bâton sur lequel je m'appuie; les chairs lient et couvrent les os qui les soutiennent; et tout s'aide mutuellement dans l'univers ^ »

La raison et la foi se prêtent ainsi un mutuel appui et se font un mutuel retour, comme l'oiseau et ses ailes, qu'il porte et qui le portent. C'est la raison ailée, pouvant tout à la fois marcher et voler, voler sur les hauteurs, et y marcher comme dans la plaine.

Voilà la thèse.

Elle peut se résumer en deux mots : Union de la raison et de la foi dans leur Distinction.

Et elle a toute la portée de ses deux termes : toute la portée de la raison, toute la portée de la foi.

C'est dire combien elle est appropriée au

1 Conférence avec Claude.

grand mal de notre époque, qui en est précisément Tantillièse; et je termine par là cette première partie de ma dissertation.

Ce mal que nous déplorons à l'envi sans en chercher la cause, et même en l'entretenant, quel est-il en effet? Nous le disons tous les jours : c'est la division, et par suite la confusion en toutes choses. Tout est en confusion parce que tout est en division. Ces deux termes, division et confusion, se correspondent comme nnion et distinction. Nous le comprenons cependant si peu que nous croyons trouver un remède à la confusion dans la séparation et la division; ce qui est séparé ne pouvant, ce semble, être confus : séparation de l'Eglise et de l'État, séparation des forces et des pouvoirs , séparation des droits et des devoirs, séparation de l'éducation et de l'instruction , séparation de la conscience privée et de la conscience publique, séparation en taut. C'est là l'erreur; parce que la séparation de ce qui est fait pour être uni étant contre la nature des choses, celle-ci souffre violence, et tout entre en compétition et en confusion jusqu'à ce qu'elle ait repris son empire. Dans ce conflit chacun revendique sa part et l'outre-passe pour être sûr de l'avoir toute.

C'est une lutte d'absorption réciproque où c'est le meilleur qui est toujours sacrifié. On veut être autonome, selon le mot de l'époque, c'est-àdire s'appartenir, être à soi-même sa loi; et comme la nature des choses y résiste, on pousse jusqu'à vouloir faire la loi aux autres. S'appartenir par la distinction, oui; mais par la séparation, non; car comme nul ne peut se suffire à lui-même, vouloir s'appartenir ainsi est le plus sûr moyen d'appartenir bientôt à la décomposition. La main n'est pas le pied; ils sont distincts, et il en est ainsi de tous les membres du corps entre eux; mais ils ne sont pas disjoints; et s'ils l'étaient, ils ne seraient plus distincts; il n'y aurait plus ni corps ni membre : ce serait la mort et la confusion.

La loi de la vie, en toutes choses, est l'union des éléments concourant, dans leur distinction même, à combattre la dissolution, qui est la loi de la mort; et tout s'aide mutuellement dans r univers.

Le genre humain pris en nations distinctes; chaque nation en gouvernants et gouvernés; chaque société en ses diverses conditions; chaque famille dans les parents, les enfants et les proches qui la composent; le mariage en

ses deux sexes; rindividu dans les divers membres de son corps et les diverses facultés de son âme : tout vit, se meut, prospère ou décroît selon cette grande et universelle loi qui distingue tout et qui ne sépare rien, et, de ce qui est ainsi distinct et uni, compose la plus riche ordonnance. Bien des agitations peuvent se produire sur ce fond; mais rien n'est compromis tant qu'il subsiste et qu'il résiste. Tout est menacé quand il est atteint.

Le monde était déchu de cet état, tout y était division et confusion lorsque le Christ, auteur de l'harmonie universelle, est venu la rétablir au milieu de nous. Il s'en est posé comme le type créé, par la distinction et l'union des deux natures divine et humaine dans l'unité de sa personne, se rapportant elle-même au type incréé de la Trinité des personnes dans la souveraine Unité de la nature divine. Il est venu tout refaire sur ce type et par ce type : « Afin , « disait-il lui-même, dans la prière suprême (c qu'il adressait à son Père en allant s'immoler « pour nous , afin que tous ils soient un, comme « vous, ô Père! êtes en moi, et moi en vous, et « qu'ils soient un en nous. Je suis en eux (par « la nature humaine), et vous en moi (par la

« nature divine), pour qu'ils soient consom- « mes en u7iK » C'est là son plan, c'est là son but, c'est là son Testament validé par le sang qu'il allait répandre : Instaurare omnia in Christo'^.

Et sur ce plan tout a été refait, et la face de la terre a été renouvelée. Comme les éléments du premier chaos, de confus devenus distincts à la voix du même Verbe, pour concourir, par leur merveilleux accord, à l'harmonie universelle de la nature sensible où ils fonctionnent chacun à sa place par les lois admirables de la pondération et de l'attraction, ainsi en a-t-il été de la nature morale christianisée. Chacun s'est appartenu par l'affranchissement, et tous se sont unis par l'amour et le sacrifice. Ce qui comptait le moins, les pauvres, les petits et les malheureux, est devenu le plus par une consécration spéciale, réparatrice et préservatrice; et les grands, les forts, les potentats n'y ont pas moins gagné par l'échange de leur tyrannie, toujours disputée, contre leur légitime autorité se reliant dans les consciences à celle de Dieu sans s'y absorber, Dieu même souffrant la dis-

1 Jean, xvii, 23.

2 Ad Ephes., î, 10.

tinction de ce que nous lui devons et de ce qui leur est du, et maintenant cette distinction contre eux, quand ils sont assez insensés pour ne pas voir qu'elle est autant pour eux que pour la légitime liberté des peuples.

Le Christ est ainsi devenu la pierre angulaire d'un édifice social de liberté el d'autorité, de droits et de devoirs, de justice et de charité, de raison et de foi , dont son Église est la régulatrice comme elle en a été l'institutrice : pierre d'aimant qui a attiré tout à elle, et qui, communiquant sa propriété et sa vertu à toutes les parties, les tient en équilibre et en union par la grâce et par l'amour, pour les élever en structure harmonieuse jusqu'à la gloire. Ainsi a été fait le monde chrétien. C'est sur ce plan que tout a été rectifié : les mœurs, les lois, les pouvoirs, les institutions, les conditions, les relations; que tout s'est dégagé, que tout s'est joint. Et quand on songe de quel chaos de démence et de dissolution cette œuvre a été tirée; à travers quels furieux obstacles de barbarie, venant s'y mêler, elle s'est fait jour; sur quels fond et par quels éléments de mauvaise nature , toujours en révolte, elle s'est élevée, on sera moins étonné des infractions dont elle a eu à

souffrir, — la liberté humaine étant laissée pour notre mérite ou notre démérite, — qu'on ne sera ravi jusqu'au miracle de ce qu'elles n'aient jamais pu entamer son ordonnance, appauvrir son efficacité, arrêter sa marche jusqu'à nous, que seule elle retient encore sur le gouffre de maux que nous nous sommes faits à nous-mêmes en voulant nous en séparer.

Les conséquences de cette séparation ne pourraient être que mortelles. Pour bien le comprendre, il faut aller jusqu'à la racine de cet état; et à cet effet, une courte observation suffira.

L'humanité n'a jamais pu vivre en société sans la raison qui en est le lien. Avant le christianisme, tout ce qu'il y avait de raison dans le monde y était à l'état fragmentaire, mêlé de beaucoup d'erreurs et de germes pestilentiels qui ont fini par étouffer ce peu de raison qui n'avait aucun foyer visible et social par où elle se rattachât à son principe et s'en alimentât. Cependant, dans de si mauvaises conditions, la raison a pu sinon empêcher, du moins ralentir la chute dernière de l'humanité dans cette nuit et dans cette mort d'où le christianisme est venu la retirer. Mais pourquoi? Parce que,

d'intention et d'effort, la raison s'inspirait de la religion et y aspirait. Gela est certain pour qui connaît l'antiquité. C'était une raison religieuse, croyante, et qui, à travers toutes les aberrations du polythéisme, plongeait ses racines dans les dogmes principaux de la religion. Esprits forts, libres penseurs, partisans de la raison seule contre la foi, y eussent été des monstres. Tant il entre de foi dans la raison, qu'on peut dire qu'il n'y a pas de raison sans foi! Mais d'autre part, comme il n'est pas moins vrai qu'il ne saurait y avoir de foi sans raison , si croyante que fût l'antiquité, le faux du paganisme, ce que Platon appelait les rêves d'icne vieille en délire, auquel il s'efforçait de se tenir, faute de mieux, en attendant une Révélation ^ fléchit dans l'esprit humain , entraînant avec soi les dogmes vrais qui s'y trouvaient dénaturés, et d'ailleurs impuissants par eux-mêmes à se soutenir faute d'autorité et de doctrine qui les appuyât et les appropriât à notre nature.

Le christianisme vint à point pour sauver le monde, en recueillant à son bord tout ce qu'il y restait de raison et de foi dans le commun

1 Georgias, — Phédon.

naufrage et les rapatriant à leur principe. La raison et la foi, dès lors, firent corps dans la vérité au sein de Fhumanité. Elles furent en même temps sauvegardées à jamais de tout nouveau naufrage par la divine institution de l'Église préposée à leur garde, à leur union, à leurs rapports. Le monde fut ainsi sauvé, et put toujours l'être à travers tous les accidents de ses destinées, à moins qu'il ne voulût se perdre, ce que Dieu même ne saurait empêcher sans briser le ressort de liberté qui est l'honneur de notre nature.

Mais ce qui assurait son salut, s'il était fidèle, donnait à sa perte un caractère plus malin et plus fatal s'il ne l'était pas.

Les Anciens, en effet, étaient moins pourvus de vérité que nous, qui avons la Vérité même : mais ils aspiraient à celle-ci, et on peut dire, pour plusieurs, que par là ils lui appartenaient. Mais nous, à quelle vérité aller, à quelle foi nous rattacher hors l'Évangile, hors l'Église qui en est l'arche ? A qui irions-nous qu'à Celui-là qui seul a les paroles de la vie^? Dans la foi à l'Évangile, c'est donc toute foi que nous répu-

1 Jean, vi,C9.

dierions, et d'une répudiation délibérée, voulue, systématiquement hostile à toute foi : ce qui ne s'est jamais vu dans le monde sans que, à un degré infiniment moindre de criminelle folie, il ne sombrât. C'est se précipiter, et de quelle hauteur! C'est s'excommunier du genre humain.

On croit cependant pouvoir le faire et pouvoir se suffire avec les seules forces de la raison. C'est cette prétention qui caractérise le siècle.

Mais cela même est de la folie. La raison, qui devrait être d'autant plus forte qu'on prétend lui faire porter seule le poids du monde, en est d'autant plus faible. Elle n'a plus ni tenant ni aboutissant, elle a perdu ses pôles, elle ne porte plus sur rien : semblable à cet éléphant du système cosmogonique indien, qui soutient en l'air une série de mondes, et auquel on a oublié de donner à lui-même un point d'appui. Telle est la raison sans la foi.

Et cela est si vrai, que , comme cette raison réclame la foi, comme elle y aspire, comme elle y conduit, comme dans toutes les attaques insensées dont celle-ci a été l'objet elle s'est prononcée pour elle, eh bien, on répudie la raison, par une suite nécessaire de la répudiation de la

foi chrétienne : éclatant hommage rendu à leur alliance 1

Tel est aujourd'hui l'état de tous les esprits qui participent de la libre pensée, et de nombre d'autres qui, tout en se défendant de lui appartenir, par cela seul qu'ils n'appartiennent pas à la foi (tant la question s'est resserrée !) inclinent, volens nolens, vers ce système désespéré, et y sont suivis de proche en proche par l'esprit public.

Que reste-t-il après cela? Que reste-t-il après la raison?

Il reste notre raison , ou plutôt nos raisons individuelles et privées, l'esprit propre substitué au sens commun, chacun parlant sa langue, prononçant chacun à son point de vue et à sa guise sur ce qui est vérité et ce qui est erreur, sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, sur ce qu'il faut et ce qu'il ne faut pas : c'est la négation de toute notion du vrai et du bien acceptée entre les hommes, c'est la confusion des langues, c'est la division à l'infini , la pulvérisation du sol intellectuel et social.

Encore si la raison individuelle, si l'accord tout au moins avec soi-même pouvait subsister après cela; si, à cet état fragmentaire, la raison

présentait quelque consistance! Mais non, la division ne s'y arrête pas. Je termine par cette dernière réflexion, après laquelle la matière manque :

En toutes choses l'état de division où nous sommes a pour première cause la grande division de l'homme d'avec Dieu, lien de toute union, parce qu'il est l'unité par essence. Mais ce qu'on ne remarque pas assez, c'est que cette première division n'a pu se faire sans en entraîner une autre qui lui est concomitante et dont on comprendra bien mieux la portée : c'est la division de l'homme avec lui-même en chacun de nous. L'homme, en effet, comme tout ce qui existe, et plus étroitement encore par l'éminence de ses facultés, étant fait pour Dieu, il ne peut s'en détacher sans y laisser une partie de lui-même, et la plus noble partie; sans qu'il s'opère en lui une scission et comme un déchirement qui le pose en contradiction avec lui-même. Il reste forcément mutilé et faussé : mutilé de cette généreuse partie de son être qui n'a plus son objet; faussé dans la moindre, qui, ne fonctionnant plus avec cette haute partie dirigeante, ne s'agite que pour s'égarer. De là cette effrayante diminution de

l'homme, de nos jours; de là nos appauvrissements et nos impuissances. On ne s'en aperçoit pas , chacun en particulier, dans les choses vulgaires de la vie, parce que peu de raison y suffit. Mais dès qu'on veut toucher aux questions pubUques et générales, et tout le monde y prétend, alors le mal se révèle. En cet état, l'homme est une sorte de monstre de division; et comme cette division est en lui, est lui-même, il la porte, il la sème partout autour de lui, et les hommes deviennent socialement ce qu'est l'homme individuellement.

Voilà notre état et sa cause.

Pour reconstituer la société des hommes, il faut donc reconstituer l'homme même, en rejoignant en lui ce qui est séparé, la raison et la foi, l'homme et Dieu, sur le type fondamental de l'HoMME-DiEu.

Sans cela, n'espérez rien de toutes les combinaisons d'union que feront des êtres qui portent en eux la division.

Gela fait, au contraire, et il faut s'y employer de toutes ses forces, toutes choses se relèveront, se rapprocheront et se reconstitueront bientôt comme d'elles-mêmes; parce qu'elles

auront pour elles ce qu'elles ont aujourd'hui contre elles : la nature des choses , telles qu'elles ont été faites originairement par leur Auteur, et rétablies miséricordieusement par leur Réparateur.

C'est ce que je me suis proposé d'établir dans cette première partie de ma dissertation.

C'est ce dont je vais faire usage dans la seconde, en montrant sommairement la raison de la foi à l'Évangile, avant de l'ouvrir à notre étude et à nos méditations.

Pardonnez- raoi de vous faire l'éloge du Soleil...

(L'historien Jean de iMulIer.)

L'histoire est la mémoire du genre humain. Par elle, il se sait, il a conscience de lui-même, il est sui compos, il ne fait qu'un seul individu qui, retenant en soi les siècles écoulés de sa vie, les repasse dans son âme, les revit en quelque sorte autant de fois, et y puise le sentiment de ses diverses responsabilités, de tous les enseignements qui en résultent et de toutes les obligations qu'elles lui imposent. Supprimez la mémoire, et l'individu n'existe pour ainsi dire plus. Supprimez l'histoire, et l'autonomie de notre race disparaît.

L'histoire se compose de documents, de mo-

numents et de traditions. Ne pas croire qu'il y en a de vrais parce qu'il en est de faux, serait insensé. La critique doit expurger le faux; mais tous ses efforts tournent au ridicule lorsqu'elle entreprend systématiquement d'ébranler telle vérité historique dont la certitude s'impose à la raison, et qui est tellement liée par analogie ou par connexité à l'ensemble de l'histoire humaine, que rien, absolument rien de celle-ci ne subsisterait plus si on parvenait à l'en arracher.

Tel est le fait historique de la vie de Jésus- Christ sur la terre.

Aucun autre n'a pour lui de tels documents, de tels monuments, de telles traditions; aucun n'occupe une place aussi capitale et aussi fondamentale; aucun n'est dans un jour plus vif, plus abondant, plus rayonnant; aucun n'est précédé, accompagné et suivi de tels témoignages : tellement qu'on peut dire que ce n'est pas seulement un des faits les plus certains et les plus indiscutables de l'histoire, mais le fait des faits, le roi des faits, et qui, soit après, soit même avant, et unique en cela, les régit tous. Tous l'éclairent, ou plutôt il les éclaire tous, et ils ne font que lui renvoyer sa propre lumière.

« Du point de vue même de la philosophie , »

disait très-justement, dans le discours d'ouverture de ses leçons à Berlin, en 1842, le docteur Schelling, « le christianisme n'est donc pas une « pure conception de l'intelligence, il est autre « chose encore , il est un fait, et le plus grand « de tous, et ce fait a pour centre la personne du « Christ, le Christ, tel que l'Évangile nous Va « représenté, »

Ce sera une des marques les plus humiliantes de la déraison de ce siècle qu'on ait tenté de réduire ce fait à un mythe, et qu'on ait espéré nous le persuader : tant on a osé spéculer sur la poussière de la démolition générale pour nous la jeter aux yeux! Grâce à ce qui reste encore de raison publique, on a échoué. On a fini même par se désister : que dis-je? par se faire un mérite de son impuissance sous le singulier euphémisme d'impartialité, et se donner le bénéfice des aveux les plus décisifs et les plus formels, pour se réfugier, en fin de compte, dans les' explications que l'on sait sur ces faits divins de l'histoire évangélique dont l'authenticité n'est plus contestée ^

1 Vie de Jésus, de M. Renan, et notre livre La Divinité de Jésus-Christ, démonstration nouvelle tirée des dernières attaques de l'incrédulilé.

Cette attaque séculaire a eu le sort de toutes celles qui ont été risquées contre la vérité indestructible du christianisme dès le premier jour. Elle a été prendre place dans leur musée. Elle y excitera, plus que toute autre, la curiosité; car, qu'on le remarque bien, elle est unique en son genre. Jusque-là, en effet, on n'avait attaqué que la doctrine : jamais, jamais encore on n'avait osé révoquer en doute l'histoire, si intéressé cependant qu'on le fût, puisqu'elle est la base de la doctrine. Juifs, païens, néo-platoniciens et cette nuée d'hérétiques, d'ennemis de toutes sortes à qui il a été donné d'éprouver incessamment la vérité chrétienne pour la faire ressortir, aucun , aucun n'avait osé affronter l'évidence historique des Évangiles qu'on leur objectait toujours : tant le cri public, la possession certaine, la tradition lumineuse, le témoignage universel se fussent élevés contre eux, en tenant l'autorité des Evangiles hors de tout débat, et retenant celui-ci dans ses termes. c< L'autorité de nos Évangiles est si bien établie, <i disait au second siècle saint Irénée, que les « hérétiques eux-mêmes leur rendent témoi- « gnage... Notre doctrine est donc bien cer- « taine, puisqu'elle est appuyée sur les livres

« que nos adversaires confirment de leur « aveu^

A notre siècle donc était échue la témérité insigne, entre toutes les témérités de l'esprit humain, d'entreprendre le siège de la vérité historique des Évangiles. Je n'énumèrerai pas, à la façon d'Homère , tous les chefs de cette grande coalition , ni l'appareil tout à la fois nébuleux et pesant de leur armure germanique, sous laquelle ils gisent aujourd'hui. Ils avaient cru en imposer, en faisant passer l'ennui pour la science, à la faveur d'une révolution qui avait tellement rompu avec le passé, qu'on croyait pouvoir tout se permettre contre celui-ci, à la faveur aussi d'une ignorance et d'une incurie, pour ne pas dire plus, tellement générales, qu'on ne croyait pas moins pouvoir se moquer de tout. Qu'est-il arrivé cependant? Chose admirable! tant de causes d'obscurité qui, agissant toutes seules, eussent pu voiler la vérité historique des Évangiles, ont été dissipées par la discussion de l'entreprise même qui se proposait de les exploiter. « Par une singularité rare « en histoire, comme en est venu à le dire

1 Contr. Hœres. lib. III, c. i.

« M. Renan, nous voyons bien mieux ce qui « s'est passé dans le monde chrélien de Tan 50 « à Fan 75, que dans les temps moins reculés^ » Et qu'y voyons-nous? Nous y voyons qu'il faut admettre pour authe7itiques les quatre Évangiles canoniques; — que Matthieu pour les discours, Jean pour la narration, sont dignes d'une confiance hors ligne; — que Luc nous offre un terrain solide dans un Evangile de la plus parfaite unité, puisé aux sources les plus anciennes, et admirable d'inspiration, de bonheur, de trait et de relief; — enfin que Marc est d'une netteté supérieure encore, qui ne peut appartenir qu'à un témoin oculaire qui, évidemment, avait suivi Jésus, l'avait regardé de très -près, et en avait gardé une vive image, etc. ^

Nous répudions, bien entendu, cette distribution fantaisiste des mérites entre nos saints évangélistes, où le libre penseur veut se donner à lui-même le mérite du critique entendu , alors qu'il n'est que le critique battu. Les quatre Évangiles, après tout, n'en font qu'un, et si chacun d'eux a tant de titres à notre créance, c'est que l'Évangile tout entier a un titre souverain à

1 Vie de Jésus , Introduction.

2 Ibid., passim.

notre foi, de par Tennemi même de notre foi. * Voilà où en est la question : à ne plus être une question pour personne, comme elle ne l'a jamais été pour les esprits sérieux.

Il faut en revenir à ce badinage ironique dont usait Labruyère à Tégard des premiers libres penseurs qui s'appelaient alors esprits forts, et qui, après tant de fracas et de fatras, est le dernier mot qui survive, parce que c'est le mot de l'éternel bon sens : « César a-t-il été massacré « au milieu du sénat? Y a-t-il eu un César? « Quelle conséquence! me dites-vous; quels « doutes ! quelle demande ! Vous riez ! Vous ne « me jugez pas digne d'aucune réponse; et je « crois même que vous avez raison. Je suppose ce néannioins que le livre qui fait mention de « César ne soit pas un livre profane, écrit de la « main des hommes qui sont menteurs, trouvé « par hasard dans les bibliothèques parmi « d'autres manuscrits qui contiennent des hisft toires vraies ou apocryphes; qu'au contraire, « il soit inspiré, saint, divin; qu'il porte en soi « ces caractères; qu'il se trouve, depuis près de « deux mille ans, dans une société nombreuse « qui n'a pas permis qu'on y ait fait, pendant « tout ce temps, la moindre altération, et qui

« s'est fait une religion de le conserver dans « toute son intégrité; qu'il y ait même un en-' « gagement religieux et indispensable d'avoir « de la foi pour tous les faits contenus dans ce « volume où il est parlé de César et de sa dic- « tature : avouez-le, Lucile, vous douterez alors « qu'il y ait eu un César ! »

Avouons-le pour Lucile, sans vouloir trop le décrier : eh bien, oui, il en doutera; et il n'est pas le seul de son espèce; et le genre humain se compose de beaucoup de Luciles; j'oserai même dire que nous sommes tous plus ou moins des Luciles, sans en excepter Labruyère lui-même. En voulez-vous la preuve? Quel est le croyant, si croyant qu'il soit, dont la foi ne soit susceptible de croître, c'est-à-dire de s'élever audessus du doute, et par contre de s'en rapprocher, ou du moins d'en être éprouvée? C'est que Lucile c'est le vieil homme en chacun de nous; c'est qu'il y a deux sortes de doute comme il y a deux hom^mes en nous : il y a le doute de tentation et le doute de raison. Mais que faut-il en conclure à l'égard de l'Évangile par rapport à ces deux doutes? Une double preuve : qu'il n'a rien à craindre du doute de raison, tant sa vérité le dissipe; et qu'il a tout à craindre du

doute de tentation, tant sa sainteté le soulève en contrariant nos mauvais instincts. Les faits de César, dont personne ne doute , sont moins prouvés que ceux de Jésus- Christ, dont cependant nous sommes portés à douter. C'est que César nous laisse tranquilles dans nos faiblesses et nos misères morales, et que Jésus-Christ est venu nous y arracher. JMais en cela, Jésus-Christ est dans la parfaite vérité de son caractère : de sorte que nos doutes mêmes sont une preuve de plus. Ces doutes, que j'ai appelés de tentation, par opposition aux doutes de raison, ne sauraient dès lors être combattus de la même manière. Ce sont des doutes moraux de mauvaise nature qu'il faut traiter, comme toute maladie de l'âme, non par des raisons, mais par des remèdes, dont Jésus- Christ a précisément la puissance et le secret. Il faut les guérir, à la différence des doutes rationnels qui ont seuls le droit d'être discutés. Et l'illusion qu'ils nous font en simulant ceux-ci est tout à la fois tellement spécieuse et fausse, qu'alors que la plus vive lumière ne peut les dissiper, il n'en reste plus rien dès qu'on les a fait passer par le traitement moral dont ils relèvent; les doutes rationnels euxmêmes ont disparu : on croit, on voit.

Est-ce à dire qu'il ne faut pas tenir compte des doutes vraiment rationnels? Je ne dis pas cela, surtout de nos jours, où les esprits sont si fort déshabitués de la connaissance de la religion sans en être plus humbles. Mais je dis qu'il ne faut pas être dupe de ce que les doutes de tentation et de mauvais intérêt peuvent y mêler de leurs suggestions, et qu'il faut commencer par s'en dégager, comme on ôte ses liens à un captif si l'on veut qu'il marche. Dans ces conditions, oui, les doutes de raison, s'il en est, doivent être satisfaits. Je dis plus; en attendant ces conditions, on doit chercher à les satisfaire : soit parce que c'est un moyen de déterminer la volonté à se dégager, de la manière qu'il a été dit, des mauvais doutes de tentation; soit parce que c'est un préservatif qui la fortifie ensuite contre leur retour; soit enfin parce qu'il est dans le droit, il est dans le devoir de notre raison d'être éclairée , et que cela n'importe pas moins à l'honneur et à la défense de la foi.

C'est pourquoi il faut incessamment produire les preuves de la vérité de celle-ci, autant qu'il est possible de prouver la lumière.

Ces preuves sont innombrables; elles ne sont pas moins diverses dans l'unité de leur objet;

et par là elles sont tellement appropriées à la diversité des esprits que, en même temps qu'elles nous assiègent toutes, il en est plus particulièrement une, dans le nombre, jamais la même généralement, qui a le privilège d'entrer la première dans la place, et d'y devenir la reine de notre conviction.

Et ce qui est merveilleux, c'est que tout y est preuve, et la masse et le plus petit détail, et qu'on peut dire de la démonstration qui en sort de partout : est iota in Mo, et tota in qualibet parte; c'est que , par un circuit de solidarité réciproque, l'objet même de la preuve y devient preuve, en réagissant sur toutes celles qui y aboutissent d'une force égale à celle qu'il en reçoit, et que la pétition de principe n'est pas possible en ce divin sujet, semblable en cela aux œuvres de la nature, comme, dans sa réponse au ministre Claude, le disait si bien Bossuet; c'est enfin que, non -seulement il est invulnérable aux objections, mais qu'il en profite toujours, et qu'elles y tournent elles-mêmes en nouvelles preuves.

Faisons usage de ces propriétés logiques du christianisme, et montrons -en la force par rapport à la vérité historique de l'Evangile.

Je pose en thèse : — que Jésus -Christ prouve rÉvangile; — et que rÉvangile, à son tour, prouve Jésus-Christ.

Jésus-Christ, dis-je en premier lieu , prouve l'Evangile.

Je considère d'abord un grand fait vivant, actuel, et dans le milieu duquel flotte et s'agite le monde civilisé à l'heure où nous sommes. Ce n'est pas de l'histoire , retraçant un événement écoulé, même dhier : c'est le présent, dans lequel nous nous endormons et nous nous réveillons, et qui se lève chaque matin sur nos têtes comme le soleil :■ le christianisme. Le soleil est de l'histoire, et de l'histoire ancienne s'il en fut jamais, en ce sens que le fait quotidien de son évolution est le plus ancien de tous les faits; et assurément s'il venait à cesser, il pourrait exercer la critique. Mais comme il n'est pas un fait écoulé, comme il est successivement continu, ce n'est pas de l'histoire.

Ainsi du Christ et de son œuvre.

Après s'être annoncé, dès l'origine du monde,

par les oracles et les signes les plus certains; par tout un peuple exclusivement voué à cette prophétique mission; par les révolutions des empires convergeant vers cette unique fm; par les appels de détresse de la conscience humaine égarée dans le labyrinthe de ses ignorances et de ses maux ; après, dis-je, toutes ces lueurs d'une croissante aurore, vers laquelle toutes les nations de la terre avaient les regards tournés comme vers le pôle de la commune espérance, le céleste Pxéparateur de notre nature s'est levé d'en haut sur l'horizon historique de ce monde, et depuis lors il ne l'a plus quitté.

Ce qu'il est aujourd'hui, ce qu'il sera demain, il l'était hier, il l'était il y a cent ans, huit cents ans, dix-huit cents ans; il l'était à l'époque où saint Paul écrivait : Jésus Chrisius, heri, et hodie, et in sœcula; et où lui-même disait: «Avant qu'Abraham fut, je suis. » Ego sum \

Sum: voilà son temps; de nos jours, comme au jour d'Abraham; parce qu'il est Celui-là qui seul a pu donner de lui cette définition sublime : Sum qui Sum.

Le christianisme en Lui est un seul fait unique

1 Joan. VIII, 58.

dans sa continuité, qui se passe toujours sans passer jamais, et que qui voit a vu dès son apparition sur la scène de ce monde; avec cette particularité, même, que nous voyons bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien à son origine que dans les temps moins reculés.

Supprimons donc dix-huit siècles, puisqu'en un tel sujet ils ne comptent pas ; raccourcissons l'histoire; plaçons-nous au premier siècle, et demandons- nous ce qui se passe, et ce dont nous sommes les témoins.

Car il se passe quelque chose de considérable, d'inouï, de renversant. Le monde était païen, et le voilà chrétien. Il adorait Vénus, Sérapis, Jupiter, et le voilà aux pieds d'un supplicié sur une croix. Il était ivre de volupté et de cruauté, et le voilà fou de chasteté et de charité. Il appartenait à l'égoïsme, et il est emporté au sacrifice. Et tout, absolument tout, se trouve retourné dans ce sens.

Comment cela s'est-il fait?

Voilà la question.

Le monde entier me répond que cela s'est fait comme cela se soutient et se continue, par le Christ.

Assurément; mais encore, comment?

L'ÉVAXGILE 121

Le monde entier me répond encore comme Schelling : Par le Christ tel que l'Evangile nous l'a représenté; avec ce cortège de prophéties et de miracles dont il nous y paraît entouré.

Je sais bien qu'aujourd'hui, après dix- huit siècles de progressive évidence, on peut dire avec M. Sainte-Beuve, s'appropriant les paroles de M. de la Chaise dans sa préface de Pascal : « Quand il n'y aurait point de prophéties pour « Jésus-Christ, et qu'il serait sans miracles, il « y a quelque chose de si divin dans sa doctrine « et dans sa vie, qu'il en faut au moins être « charmé, et que, comme il n'y a ni véritable c( vertu, ni droiture de cœur sans l'amour de « Jésus-Christ, il n'y a non plus ni hauteur « d'intelligence, ni déhcatesse de sentiment « sans l'admiralion de Jésus - Christ ^ ; » et mieux encore, avec M. Renan : « Jésus est un ce principe inépuisable de renaissances morales « à qui chacun de nous doit ce qu'il a de meil- « leur en lui, et qui dirige encore, à l'heure « qu'il est, les destinées deThumanité^ » Mais il ne s'agit pas de l'heure qu'il est : il s'agit du premier siècle, où les Sainte-Beuve et les Renan,

1 Port -Royal, t. III, p. 350.

2 Vie de Jésus.

les Celse et les Porphyre, les scribes et les pharisiens étaient -loin de tenir le même langage. Cette beauté divine de Jésus- Christ, qui nous frappe aujourd'hui jusqu'à arracher à ses ennemis de telles déclarations, totalement incomprise quand il parut, n'a rencontré que la plus épaisse inintelligence, la plus grossière contradiction, la plus cruelle persécution. Elle n'a pas même retenu ses propres disciples. Il a été scandale aux Juifs, folie aux gentils. Sa morale s'est heurtée à la corruption la plus invétérée et la plus débordée, sa doctrine aux préjugés les plus intraitables de l'orgueil, son Évangile aux intérêts les plus irritables des religions , des sociétés et des Etats. Il s'est attaqué au genre humain, et il aurait dû s'y briser. Non-seulement, dès lors, il n'avait pas pour lui, aux yeux de ses contemporains et longtemps après, cette beauté, cette sagesse qu'on exalte aujourd'hui; mais il avait toutes les apparences contre lui. De telle sorte que, si vous lui enlevez, en outre, ses prophéties et ses miracles, si vous lui retirez la puissance surnaturelle qu'il en portait en lui, que reste-t-il? Un pauvre Juif, sorti de l'obscurité d'une bourgade oi^i il a vécu ignoré trente ans, et qui, après trois ans passés à annoncer des

LEVANGILE 123

mystères que personne ne comprenait, sans que rien TaïUorisat, s'est fait condamner comme perturbateur du repos public (bien à tort, sans doute , sa parole à elle seule n'étant pas de nature à soulever contre lui une telle rage), à finir dans l'ignominie du supplice de la croix. Vous le réduisez ainsi à cette croix, qui résume sa misérable vie, sans la vertu miraculeuse de la croix, laquelle, admise, ouvrirait la porte à tous les miracles qui ont précédé et qui ont suivi. C'est bien.

Mais cependant, après cela, vous êtes contraint, par le fait absolument indéniable, à reconnaître qu'il s'est converti, rapidement, le monde de Tibère et de Néron, qu'il a refait sur lui et à jamais, sous peine qu'elle périsse, l'humanité; et la libre pensée elle-même, ne pouvant échapper à son triomphe, est poussée à la folie de se l'adjuger, et, se proposant elle-même en lui à nos adorations, à nous dire : « Voilà le « Dieu vivant, voilà celui qu'il faut adorera »

Je le demande simplement : ce Christ sans miracles n'est-il pas un plus grand miracle, ou plutôt n'est-ce pas là une chimère d'impossibilité et d'absurdité?

Car enfin, le plus suppose le moins. Qu'est-ce que ressusciter un Lazare pour celui qui a ressuscité le genre humain? Cette dernière résurrection nous frappe moins parce qu'elle a été morale. Mais ce n'est là qu'une illusion venant de ce que, depuis Jésus-Christ et grâce à lui, les morts moraux ressuscitent, et qu'il est resté dans le monde im princiide inépuisable de renaissances morales. Avant lui, cela ne s'était jamais vu. On avait vu des naissances, bien inférieures encore, jamais de renaissances. On avait vu des barbares venir à la civilisation au contact d'autres civilisations; jamais des races dégénérées et putréfiées remonter de la mort à la vie et recommencer leurs destins. Qu'est-ce donc du genre humain tout entier, et du genre humahi en l'état horrible de décomposition où l'a pris Jésus-Christ; en cet état où il n'offrait sur toute sa face que la corruption ou la barbarie , sans aucun ferment de renaissance ou de naissance? C'est de cet état que Jésus- Christ seul l'a évoqué à la vie, et à quelle vie ! Je dis que c'est là une résurrection plus prodigieuse que celle de Lazare. J'ajoute qu'elle est plus prodigieuse encore en ceci, que Lazare, mort, n'opposait du moins aucune résistance, et que le genre

humain s'est débattu, et avec quelle fureur!

Je reviens par là à mon argument. Pour que Jésus-Christ ait dompté cette fureur comme il Ta fait, pour qu'il ait imposé la vie à qui la repoussait ainsi, il a fallu qu'il portât en lui la puissance du miracle. Il a fallu qu'il en ait usé. Le surnaturel et le miraculeux de l'Evangile a dû être le prélude du plus grand surnaturel et miraculeux de la conversion du genre humain, pour frayer la voie à une doctrine qui, humainement parlant, était à elle-même son plus grand obstacle, et ne pouvait être admirée, comme elle l'a été depuis, qu'après avoir été reçue.

Jésus-Christ seul, et son œuvre dans le monde, prouve donc ce que l'Évangile nous dit des faits miraculeux de sa vie en Judée, comme le cours d'un fleuve est le témoignage certain de sa source, si reculée, si cachée qu'elle soit : fleuve de miracle, qui ne peut provenir que d'une source de miracles, et de miracles sensibles, comme il convenait, pour sourdre de cette terre durcie par le mal et pour s'y creuser un lit. « Ces choses ont été faites durant le cours de sa vie mortelle, dit Bossuet, et il les a continuées dans son Église tant qu'il a été nécessaire pour poser les fondements de la foi naissante.

Mais ces miracles sensibles, qui ont été faits par le Fils de Dieu sur des personnes particulières et pendant un temps limité, étaient les signes sacrés d'autres miracles spirituels qui n'ont point de bornes semblables, ni pour les temps ni pour les personnes, puisqu'ils regardent également tous les hommes et tous les siècles^ » L'histoire évangélique se fait voir ainsi dans l'oeuvre universelle de Jésus- Christ qui en est sortie. Celle-ci n'est que l'Evangile continué, et, comme l'a dit un grand poëte anglais, « l'his- « toire, depuis dix-huit cents ans, n'est que la « suite des trente-trois années que Jésus-Christ « a passées sur notre terre. »

Et qu'on ne nous dise pas que le miracle est impossible parce qu'il a contre lui les lois de la nature. En me réservant de revenir sur cette question, en ce qui touche particulièrement les miracles du Sauveur, je dirai simplement ici : impossible naturellement, oui; mais surnaturellement, non. Si on admet Dieu, ne serait-ce que pour échapper a l'absurdité d'un effet sans cause, on admet le surnaturel, autrement dit cette cause supérieure dont la nature est l'effet.

1 11*= sermon pour le deuxième dimanche de l'Avent sur la Divinité de la Religion.

La nature, en ce sens, esl un miracle, relativement au néant cVoh elle a été évoquée et audessus duquel' elle est continuée par Tacte créateur; et les lois auxquelles elle est soumise sont nécessairement soumises elles-mêmes à leur Auteur. On ne peut nier cela sans glisser dans le panthéisme et l'athéisme. Quand elle fut organisée ainsi que nous la voyons, et à plus forte raison quand elle fut créée, In science même le découvre aujourd'hui dans ses profondeurs, les choses n'étaient pas comme elles sont, et plus avant même elles n'étaient pas. Que se fit- il alors, sinon des miracles de puissance et de sagesse dont Moïse est l'historien de plus en plus justifié? Eh bien, à l'origine du christianisme, œuvre de Jésus -Christ, pareille chose a dû avoir lieu ; et c'est par des miracles, — nous verrons lesquels, — que cette création morale a dû être imposée à un autre chaos, plus rebelle encore, par la liberté déréglée de ses éléments, que le premier.

Car enfin, la nature morale est partie, et la plus haute partie de cette nature générale dont on nous oppose les lois; elle a de plus contre le miracle cette liberté dont est dépourvue la nature physique et le dérèglement de cette liberté.

Que si néanmoins, comme on est contraint de le reconnaître, Jésus-Christ a opéré sur elle des miracles de réformation, de résurrection et de création, et s'il les reproduit chaque jour sous nos yeux, s'il a converti le monde à cette croix où le monde l'avait cloué, comment répugner à admettre qu'il ait pu faire des miracles sensibles, signes et premiers agents de ce miracle moral incomparablement plus grand? Comment r.e pas arriver à conclure, par induction logique d'effet à cause, qu'il a dû les faire pour s'ouvrir un premier passage à travers les sens, et entamer, pour ainsi parler, un monde qui y était plongé et qui les lui opposait?

Il a lui-même tracé comme son signalement divin dans cette progression croissante de miracles : « Allez et rapportez ce que vous avez « entendu et vu : les aveugles voient, les boite teux marchent, les lépreux sont guéris, les « sourds entendent, les morts ressuscitent, les « pauvres sont évangélisés. »

Les pauvres évangélisés! le rebut et l'exécration du monde appelés les premiers au Pxoyaume des cieux ! ce que Bossuet appelait si bien VÉminente dignité des pauvres dans F Eglise/ ce que le prophète de Jésus- Christ chantait ainsi sur

sa harpe : « Qui est comme notre Dieu, qui des « hauteurs où il habite relève l'indigent de la « poudre, et tire le pauvre de son fumier pour « le faire asseoir parmi les puissants, parmi les « princes de son peuple? » opérer cela dans le monde d'alors, lui faire recevoir le respect, le souci, le culte de la souffrance et de la pauvreté, et non-seulement de la pauvreté nécessaire, mais volontaire, jusqu'à rejeter les honneurs et les richesses pour la courtiser dans les pauvres, pour l'épouser dans sa nudité! que dites-vous du miracle d'une telle révolution, dont le comble est que nous y soyons tellement habitués que nous n'en sommes plus frappés, et ne vient-il pas bien après tous les autres pour nous faire croire à ceux-ci?

Nous lisons dans la comédie de Pluius, d'Aristophane, que la Pauvreté osa se présenter un jour dans une demeure où régnait ce dieu. Il faut voir avec quelles malédictions on vous chasse Vhorrible bête. Cependant elle entreprend de plaider sa cause, et elle le fait, ma foi, fort cloquemment. « D'où vient donc que les hommes <( te fuient? » lui dit-on. « Parce que je les « rends meilleurs, réplique-t-elle, tant il est « difficile de connaître par nous- même ce qui

« nous convient ! » — Mais on lui fait une autre objection, à laquelle elle ne sait que répondre : c'est que « Jupiter, qui doit connaître assuréce ment ce qu'il y a de meilleur, lui a préféré « les richesses. Après cela, lui dit- on, va te « faire pendre, et ne souffle pas le moindre « mot; car tu ne nous persuaderas pas, quand « même tu nous aurais déjà persuadé. » — La Pauvreté se retire, mais, en quittant le seuil, elle se retourne, et jette ce dernier mol : « Un temps viendra que vous me rap- « pellerez! »

Ce temps est venu. Le vrai Jupiter, connaissant ce qui nous convient, a épousé, le premier, la pauvreté et la souffrance dans une crèche et sur un gibet, pour iious rendre meilleurs ici-bas; et avec une telle puissance de persuasion, qu'il les a fait recevoir aux riches et aux heureux eux-mêmes. Il a enivré les grandes âmes du saint amour de la pauvreté. « Elle était veuve, c( obscure et méprisée, chante le Dante, lorsque, « constante et fière, elle monta sur la croix avec « Jésus- Christs »

Qui a fait cela a fait plus que les autres mi-

1 Pf:ra(1is, \\.

LEVAXGILE 131

racles qu'il a donnés en signes de sa mission, et il a dû les faire.

La raison donc, l'existence historique du Christ et soii œuvre étant posées comme elles le sont dans le monde, conduit à la foi au Christ, tel que l'Évangile nous Va représenté. Jésus- Christ prouve son Évangile.

Mais réciproquement, avons-nous dit, si l'Evangile se voit dans l'œuvre universelle de Jésus-Christ, le divin auteur de cette œuvre se voit dans l'Évangile. L'Évangile, à son tour, prouve d'autant plus Jésus-Christ.

La difficulté de croire à l'Évangile tient surtout à ce que nous séparons, dans notre esprit,, ces deux choses : l'Évangile et l'œuvre qui en est sortie,, la source et le fleuve, la cause et l'effet. Que si l'effet seul suffit à prouver sa cause proportionnelle, combien alors cette cause manifestée devra-t-elle être reçue par notre raison. L'histoire évangélique n'aurait pas été écrite, ou bien elle aurait été perdue, que

nous devrions la supposer telle qu'elle est : combien plus devons -nous y ajouter foi lorsqu'elle nous est produite!

Or, dans quelles conditions d'authenticité, de véracité, de crédibilité, dont aucune autre histoire n'approche, elle nous est produite !

Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit des derniers aveux de la libre pensée, aveux si formels, si décisifs. Au point de vue de la critique systématiquement hostile, la cause est fmie, et les Évangiles en sont sortis rajeunis, comme ces vieux tableaux de grands maîtres, contestés sous l'injure et l'ignorance de mauvais jours, et que des mordants font revivre et apparaître dans l'authenticité de leur premier éclat. Ainsi nous voyons bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75 que dans les temps moins reculés ^ C'est la seule chose que je veuille retenir; puis, n'ayant plus d'adversaire, je ne discuterai pas, je me bornerai à faire ressortir quelques caractères de la vérité historique des Évangiles autres que ceux qu'on a coutume de produire, ou du moins autrement présentés.

1 M. Renan déjà cité.

A cette déclaration de vue rétrospective du premier siècle, plus nette aujourd'hui que jan)ais, je joindrai d'abord cette remarque de saint Augustin, sur laquelle on n'est pas moins d'accord : que « cette société était très- docte « et peu disposée à accepter ce qui eût été con- « traire à la raison ^ »

Rien de plus vrai; et il y en a trois raisons : la première, c'est que, semblable à la nôtre, cette société était essentiellement critique, comme toutes les vieilles sociétés, et, par conséquent, nullement légendaire, ce qui n'appartient qu'à l'enfance des sociétés ; la seconde, c'est qu'elle se composait de sociétés diverses d'origine, de tradition, de mœurs, qui, évidemment, n'auraient pu s'accorder sur une même conception imaginaire, ni se la laisser imposer; la troisième enfin, c'est que toutes devaient être hostiles à l'Évangile, qui venait les déposséder, et intéressées à le discuter.

Et l'Évandle même reflète cet état des esprits. Il est tout hérissé de comment et de pourquoi. C'est le champ de la polémique universelle dont toutes les solutions, reçues depuis, ont

1 Cité de Dieu, liv. XXIL chap. viii.

été la moisson. Scribes, pharisiens, sadducéens samaritains, princes du peuple, docteurs de la loi, tous discutent le Christ qui les discute. L'infaillible et impeccable sublimité de sa sagesse let de son caractère ressort de cette complexité de critique et de malice. Sa merveilleuse figure, aux traits tout à la fois si humains et si divins, si arrêtés dans la distinction et si fondus dans l'union en lui de ces deux natures, se détache lumineusement sur ce fond bassement agité d'événements et de personnages, de passions et de contradictions, se mouvant autour de lui, le pressant, le discutant, semant partout des embûches sous ses pas, parmi lesquelles il ne peut jamais être pris en défaut, et il prend luimême toujours ses ennemis à leurs propres pièges, dont le plus fatal, pour eux, est sa croix, o.ù il les a cloués à jamais, en s'élevant par elle dans sa gloire. Que sera-ce donc plus tard, lorsque le cercle s'élargissant de plus en plus jusqu'à devenir celui du monde , la question s'engagera, non plus seulement avec les mille sectes qui se fractionnaient sur ce petit théâtre de la Judée, où se jouaient les destinées de l'univers, mais avec les Grecs, les Romains, l'Orient, l'Occident, l'Univers- même! Nous le

L EVANGILE 13o

voyons dans les apôtres, les confesseurs, les martyrs, l'Eglise enfin jusqu'à nos jours : la discussion , toujours la discussion. C'est là le signe, le grand signe de Jésus-Christ et de son œuvre : Posilus est hic in signum cui contradicetur^.

Qu'on ne vienne donc pas nous parler de légende. Sans doute, plus tard, beaucoup plus tard, lorsque le monde barbare aura pris la place du vieux monde, ce jeune monde, dans la naïveté de son origine et de sa foi, pourra entourer celle-ci d'une auréole dorée qui ne sera encore jamais prise pour la foi même, et n'en sera que la poésie. Mais à l'époque des Evangiles! C'est ne pas avoir le sens historique que de le prétendre. Rien n'est moins légendaire que les Evangiles, soit dans ses scènes, soit dans le mode de leur récit. La preuve en est encore dans les Évangiles apocryphes et dans leur destin. D'où vient qu'ils n'ont pas tenu un seul instant? Est-ce qu'ils étaient faux dans le fond? Non; mais seulement dans les détails, et que le milieu critique où ils n'ont fait que paraître et disparaître, autant que la scrupuleuse

sincérité du christianisme, ne leur a pas permis de vivre, même comme parasites de l'Évangile.

Il faut bien, d'ailleurs, se rendre compte de l'heure et des conditions de la rédaction des Evangiles.

Un point capital à retenir, c'est que l'apostolat du christianisme n'a pas commencé par l'écriture, mais par l'action. Cette grande action qui, après l'abandon de Jésus-Christ à l'ignominie de sa mort par ses disciples eux-mêmes, a éclaté en eux et par eux dans le monde avec une rapidité fulgurante, se passait d'écrits. Ils disaient l'Évangile, c'est-à-dire les faits de la vie de leur Maître, comme en ayant été les témoins directs, et ils prêchaient sa doctrine comme en ayant reçu de lui la mission. Ils en appelaient sur la vérité de ces faits, à Jérusalem et dans la Judée, aux souvenirs publics, souvenirs palpitants de la veille, dont le sujet avait ému les multitudes, agité les sectes, alarmé les pouvoirs, mais qui, ayant fmi comme tout finit, et plus misérablement encore, surprenait tout le monde par un réveil qui ressemblait à une résurrection, par une lumière qui, dans de tels agents surtout, ressemblait à une inspiration, et par une puissance qui ressemblait au miracle.

Celait cela, en effet, ou ce n'était rien. Ce n'était rien, et il n'y avait pas à s'en inquiéter; ou c'était cela, et aucune puissance au monde n'était de force à pouvoir s'y opposer, coname le dit très-sensément le docteur Gamaliel dans le conseil juif des princes du peuple, délibérant sur ce qu'il y avait à faire ^ Or, il faut bien que ce fût cela; car, de Jérusalem, ce mouvement gagna rapidement toute la Judée, la Samarie, l'Asie mineure, la Grèce, Éphèse, Corinthe, Athènes, Alexandrie, Carthage, Rome, l'Univers. L'Évangile donc, cet Évangile que nous lisons aujourd'hui sur le papier du livre qui en porte le nom , fut ainsi d'abord imprimé sur le monde. Et le christianisme marchait, se redisait et se transmettait, et il eût pu venir, de cette façon, jusqu'à nous, par une tradition toujours vivante dans l'Église, que son Auteur avait établie à cette fin.

Ce fut après cela et au milieu de tout cela, huit ans, douze ans, vingt ans, soixante-cinq ans après la mort du Sauveur, que furent écrits les quatre Évangiles : celui de saint Matthieu, pour les Juifs, vers Tan 41 ; celui de saint Marc,

1 Acles, V, 34.

pour les Romains, vers l'an 45; celui de saint Luc, pour les Grecs, vers l'an 55; et celui de saint Jean, pour tous devenus et devenant chrétiens, vers l'an 98. Ils furent donc écrits au milieu des temps et au milieu des mondes, aux quatre vents du ciel, en pleine lumière des faits, en plein cours de la tradition, d'une tradition assez rapprochée de ces faits pour que les Evangélistes en aient été les témoins, assez répandue pour qu'ils n'aient pu la surprendre par quoi que ce soit d'inexact. A vrai dire, ils n'ont fait que dresser, en quelque sorte, des procès-verbaux plus rigoureusement fidèles de ce que tout le monde déjà savait. Ils ont été les secrétaires de la publicité, et l'ont authentiquée. Et on le voit bien, à la manière dont ils entrent en matière, sans préface, sans cadre, sans précaution : tant la notoriété profonde et générale les en dispensait! tant ils flottaient en plein crédit! Ils avaient été précédés, non-seulement par les témoignages oraux des apôtres et par leurs épîtres, où on retrouve la substance de l'histoire évangélique , mais par nombre d'autres écrits où plusieurs retraçaient les mêmes récits. C'est ce qui résulte clairement de ce commencement de l'évangile de saint Luc : « Plusieurs

« ayant entrepris d'écrire le récit des choses « qui se sont accomplies parmi nous, il m'est « aussi venu en pensée, après m'être diligem- « ment enquis dès l'origine, de vous en repré- « senior la suite. » Et c'est précisément parce que CCS divers récits particuliers pouvaient égarer la foi publique, que les Apôtres, plus autorisés, comme témoins et mandataires de Jésus- Christ, écrivirent les Evangiles : saint Matthieu et saint Jean en leur propre nom, saint Marc au nom de saint Pierre, et saint Luc au nom de saint Paul, chacun d'eux dans des lieux et des temps différents, et cependant tous merveilleusement d'accord jusqu'à ne faire qu'un seul livre. Quelle autorité ne devaient pas avoir de tels témoins, alors que, comme saint Jean dans sa première Épître, ils venaient dire : « Ce que nous avons entendu, ce que nous « avons vu de nos yeux, ce que nous avons tou- « ché de nos mains, ce que nous avons con- « temple du Verbe de vie, c'est ce que nous « vous annonçons! » Et comment douter de leur sincérité alors qu'ils étaient eux-mêmes, dans leur vie et dans leur mort, des évangiles vivants de Jésus-Christ? Comment douter des faits évangéliques en eux-mêmes, si miracu-

leux qu'ils fussent, alors que des miracles non moins grands se faisaient encore par leurs narrateurs, et que tout ce qu'on voyait dans le monde, en ce même temps, était miracle, et plus grand miracle?

J'ajoute une dernière réflexion.

On croit généralement que l'Evangile, parce qu'il fut annoncé aux jjauvres (ce qui ne s'était jamais vu d'aucune doctrine humaine), ne fut annoncé qu'aux pauvres, et qu'il eut, par eux, facilement raison de la crédulité de l'esprit humain. C'est là une erreur que dom Guéranger, d'illustre mémoire, a très-savamment dissipée dans son docte et attachant ouvrage sur sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles. Dans l'Evangile même, nous voyons précisément le Sauveur, tout en épanchant sa charité sur les pauvres et les petits, porter sa vérité parmi les riches et les savants, la livrer à leurs controverses et l'en dégager toujours. Il n'y brille pas moins par sa sagesse parmi les doctes que par sa bonté parmi les simples, enseignant dans les synagogues et guérissant 'parmi le peuple^ également divin dans

1 Matth , IV, 23.

Tune et l'autre. C'est même par la science qu'il débute, dès l'âge de douze ans; et ces altiers docteurs qu'il confondait, dès lors, de sa sagesse et de ses réponses^ il les retrouvera plus tard et les poursuivra des traits de sa lumière dans tous les captieux détours de leur faux savoir. Ainsi firent ses apôtres, et, par son divin Esprit tombé sur eux en flammes d'intelligence dans le Cénacle, ces pêcheurs de poissons devinrent pêcheurs d'hommes et Docteurs des nations. Dans les nouveaux filets de leur parole en toute langue, ruisselants de grâce et de vérité, ils ne prirent, proportionnellement, pas moins de grands que de petits, pas moins de doctes que de simples. Saint Pierre, à Joppé, dans l'humble demeure du corroyeur Simon, dont il était l'hôte, verra venir à lui, de Césarée, des envoyés du centenier romain Cornélius , de la grande race de ce nom, qui, déjà en rapport avec lui par une vision mystérieuse, le fait mander pour être instruit de sa doctrine, et, à sa vue, se prosterne, et reçoit bientôt de lui le baptême, lui et toute sa maison 2. Par cet illustre personnage, prémice de la gentilité romaine, le

1 Luc, II, 47.

2 Actes, X.

Prince des apôtres est mis en rapport, à Rome, dans le quartier aristocratique du Viminal, oi^i il est secrètement reçu, avec les Pomponii, les Sergii, les Glaudii, les Domitii, les Flavii. Les plus grands noms de la P\ome ancienne, préserves des hontes de TEmpire où se ruaient les parvenus, passent à la religion du Crucifié, et lui transportent l'héritage de leur antique gloire pour l'échanger contre le Pvoyaume des cieux. Nous voyons ainsi passer, dans les A7inales de Tacite, l'admirable figure de cette Pomponia Grœca, femme de la plus grande distinction, insignis femina, épouse de Plautius, qui , par une exception unique, avait mérité, pour ses exploits en Bretagne, les honneurs suprêmes de l'ovation réservés aux princes. Accusée, dit Tacite, de se livrer à des superstitions étrangères^, et traduite au tribunal domestique de son mari, elle n'échappa qu'à force de vertu, enveloppée dans la gravité de sa vie, qui se prolongea longtemps, portant obstinément le deuil d'une des plus nobles victimes de Messaline, l'infortunée Junie, fille de Dru^us : ce qui ne lui fut point, sous Claude, un sujet de pro-

1 Tous les commentateurs de Tacite n'hésitent pas à entendre par là le christianisme.

scription, mais tourna môme à sa gloire ' ; à sa gloire plus que ne le pensait Thistorien, car nous l'honorons et l'invoquons encore aujourd'hui sous le nom de sainte Lucîne, qu'elle mérita par la lumière de sa foi. Que dire maintenant de saint Paul, qui jette sa parole en plein Aréopage, à iVthènes, où il gagne à Jésus- Christ Denis l'Aréopagite et plusieurs autres esprits de cet ordre-; qui fait la conquête du proconsul Sergius Paulus, à Salamine^; qui, traduit, à Césarée, au tribunal du gouverneur Félix, effraya celui-ci de la grandeur de sa parole, et le réduisit à lui demander un délai pour la méditer^; dont le seul aspect confondit ses accusateurs, en Achaïe, devant le proconsul Gallion, frère de Sénèque, qui jugea prudent de ne pas l'entendre^; qui, à Rome, comparaissant chargé de chaînes dans le prétoire impérial, que dut présider Sénèque lui-même, consul cette année-là , y fit la plus grande sensatoin, « en sorte que mes chaînes, écrit-il, sont « devenues célèbres dans toute la cour de

1 Tacite, Annales, l'iw. XIII, ch. xii.

2 Actes, XVII, 33.

3 Jbid., ch. XIII.

4 lùï'/., ch. XXIV.

5 Ibid., ch. xviii.

« l'empereur et parmi tous les habitants de « Rome, à la gloire de Jésus-Chrisl^; » et qui, enfin, termine sa lettre par ces paroles, qui en disent long : « Les frères qui sont avec moi vous « saluent. Tous les saints vous saluent, mais « principalement ceux qui sont de la m^aison de « César '^. » Les saints de la maison de Néron/ quelle révolution ! et que Rousseau a bien raison d'appeler cela une histoire de prodiges/ Et il en était de môme à Antioche, d'où était saint Luc, et où les disciples de l'Évangile prirent le nom de chrétiens; à Alexandrie, dont la première église fut fondée par saint Marc, vingt-sept ans après la mort de Jésus- Christ; et dans tous les grands centres de civilisation. Le christianisme, que ses premiers critiques, Celse et Lucien, disaient ne se recruter que parmi des cardeurs, des corroyeurs et des foulons, parce que son Dieu , comme le Dieu de la nature , ne fait acception de personne, et que, réparateur des iniquités sociales, il a une prédilection pour les petits et les pauvres , ne prenait pas moins ainsi, dès son début, la tète de l'esprit humain. C'est dans ces milieux, dans ces circonstances

1 Aux Philippie7is , i, 13.

2 Ibid., IV, 22.

L'ÉVANGILE l/i5

et dans ces conditions que furent publics les Évangiles; et, si Ton songe que les Juifs, répandus alors partout en colonies parmi les païens, allaient tous les ans, pour la Pâque, à Jérusalem, et en revenaient, on ne concevra pas que, parmi tant de moyens d'information et de courants de publicité, les divins récits n'aient rencontré aucun contradicteur, s'ils n'eussent été véritables, alors que ceux qui en embrassaient la croyance le faisaient au prix de tout ce qui est cher au cœur de l'homme, et même de la vie, dans les plus affreux tourments. Ce qui est vrai, c'est que les faits divins de Jésus-Christ remplissaient déjà le monde, et que les Evangiles ne furent écrits à d'autre fin que d'en fixer le souvenir exact pour les préserver de la légende.

Tels étaient les Évangiles au premier jour : uniques, entre tous les livres, par les garanties d'authenticité et de crédibilité deleur pubhcation.

Et maintenant, que sont- ils devenus depuis?

La réponse est des plus simples et des plus nettes, et il n'est pas nécessaire de s'étendre beaucoup pour la faire ressortir.

Ce qu'ils sont aujourd'hui, ils l'ont été dès lors, et n'ont pas cessé un instant de l'être.

Le livre des Évangiles, à la différence de tous les autres, n'a jamais été un livre de bibliothèque. Il a été toujours ouvert, toujours lu, toujours cité, toujours prêché, toujours invoqué, sur les autels, dans les assemblées, dans les controverses. C'est par lui qu'on vivait, c'est pour lui qu'on mourait. Tout en était fait. C'est le christianisme même. « Le dimanche, « écrivait, à la naissance du second siècle, le ce philosophe martyr saint Justin, tous ceux qui « habitent les villes et les campagnes se réunis- « sent dans un même lieu, et on lit les Mémoires « des apôtres {Commentaria apostolorum) , que « l'on nomme Evangiles, ou bien les écrits des c< prophètes, selon le temps dont on peut disc< poser. Quand le lecteur a fini, celui qui préce side fait un discours pour exhorter à l'imitacc tien de ces sublimes enseignements \ » absolument comme aujourd'hui , moins la pompe des cérémonies, que ne permettaient pas les persécutions. Les Évangiles, dès ce temps, et même avant, c'est-à-dire, dès leur rédaction (tellement que celui de saint Jean, n'étant pas encore écrit ou répandu, est le seul dont on ne

1 Justin, !■•« Apol , n"' 66, 67.

puisse le dire, et qui, en cela, confirme la vérité du fait à l'égard des trois autres), nous apparaissent en citations diverses, textuellement exactes, dans des écrits qui se placent entre Tan 70 et l'an 120, à savoir, l'épître attribuée à saint Barnabe, l'épître de saint Clément, Hermas, les sept épîtres de saint Ignace et de saint Polycarpe^ Quelle autorité n'avaient-ils dû donc pas avoir dès le premier jour! quel n'était pas le crédit qui s'attachait à leur source même, pour être ainsi, dès lors, le pain de la Parole divine distribué aux peuples, et pour valider eux-mêmes la doctrine qui s'en inspirait! Et en même temps, quelle garantie de leur conservalion, qui n'a pas discontinué jusqu'à nos jours, que de les trouver ainsi, dès leur naissance, et sans solution de continuité, incrustés en quelque sorte dans l'enseignement chrétien universel ! Gomme ils ont été toujours ouverts, ils ont été, peut-on dire aussi, toujours portés, de m.ains en mains, sur le flot des âges jusqu'à nous, ainsi que nous les transmettons, à notre tour, aux générations futures, sans qu'aucune altération

1 Voir, entre autres, l'excellent travail de M. l'abbé Bougaud, au commencement du second volume de son livre sur le Christianisme et les temps présents.

ait jamais pu en approcher. Aussitôt sortis de la bouche des apôtres, ils ont été répercutés en mille échos qui ont été se prolongeant et se renouvelant dans la terre entière ; les siècles les ont redits aux siècles; et, ce que chante le Psalmiste des grands flambeaux de la nature, évangélistes du Créateur, dont ils racontent toujours et partout la gloire, se dit aussi des apôtres, évangélistes du Sauveur : In omnem terram exivit sonus eorum, et in fines orbis terrœ verba eorwniK

Tout est prodige dans le christianisme, parce que tout y est divin, et ce mot, en étant la seule explication possible, n'est pas moins le mot de la raison que de la foi.

Voici, cependant qui me semble de nature à faire encore une plus vive impression.

La découverte d'Herculanum et de Pompéi a supprimé, pour nous, dix-huit siècles, en mettant sous nos yeux la vie païenne saisie sur le

* Ps. Cœli enarranf. gloriam Dei.

L'ÉVANGILE l/i9

fait et conservée par le fléau volcanique même qui Ta engloutie. Les habitudes, les mœurs, les goûts de ce temps nous y apparaissent dans les habitations, les meubles, les peintures qui s'y laissent voir, bien mieux que par les récits qui nous les retraçaient et qui s'en trouvent d'autant plus confirmés. Ce n'est plus une question de crédibilité historique et d'état écoulé, mais de simple vue et de fait présent. Cela étant incontestablement, quelle ne serait pas notre impression au sujet du christianisme, si, au lieu de ces peintures et de ces ornements païens, sur les mêmes murs, du même pinceau et de la même époque, les scènes évangéliques, l'Évangile même, en tableaux, nous eussent apparu comme nous les voyons sur les murailles de Saint-Germain-des-Prés, dans les chefs-d'œuvre que nous a légués le suave pinceau de Flandrin ; si, en un mot, nous avions des Herculanum et des Pompéi chrétiens. Il faudrait bien se rendre à l'évidence de la croyance contemporaine, immédiate, aux faits évangéliques parmi le monde romain, et non-seulement d'une croyance vulgaire, mais d'une croyance aristocratique et princière, comme le prouverait l'art savant et délicat dont on aurait fait les frais.

Eh bien, nous avons cela, et nous avons plus que cela.

Nous avons cela dans les catacombes des voies Ardéatine , Lavicane, Nomentale, Latine, et dans les cimetières de Prétextât, de Priscille, de Domitille, de Lucine, de Sainte-Agnès.

Les fresques que nous y voyons sont incontestablement du premier et du second siècle. Entre les preuves diverses qu'en a relevées une des sciences qui font le plus d'honneur à notre siècle, par la sagesse et la sûreté autant que par le tact éclairé de ses déductions, ces fresques portent leur date dans cette pureté de lignes et cette manière antique qui ne se retrouvent plus au troisième siècle, qui retiennent encore la forme païenne en recevant l'inspiration chrétienne, et qu'on dirait être de la même main que celles d'Herculanum et de Pompéi, obéissant à un autre cœur. Ce qui ne s'y affirme pas moins, c'est la société polie de Rome, au sein de laquelle éclatèrent, du vivant même des apôtres, tant de conversions à la foi qu'ils vinrent y apporter, par le luxe colossal de ces innombrables peintures dont les débris sont encore si imposants et si précieux pour l'histoire de l'art.

Or, qu'y voyons-nous représenté?

La scène de l'Annonciation (cimetière de Sainte-Priscille);

La Vierge-Mère tenant l'enfant Jésus (cimetière de Priscille); même représentation (cimetière de l'Ardéatine);

La Vierge-Mère et l'Étoile indiquée du doigt par un personnage (cimetière de Priscille) ;

Le Christ bénissant un enfant (cimetière de la voie Latine);

La Samaritaine au puits avec son seau (cimetière de l'Ardéatine);

Les cinq Vierges sages avec leurs lampes allumées et leurs vases d'huile (cimetière de la Nomentane);

Le Bon Pasteur rapportant la brebis sur ses épaules (cimetière de la Lavicane); la même figure, et près du Christ ainsi représenté, l'Église qui prie debout, ayant auprès d'elle les fouets de la persécution d'un côté, et le lis de la pureté de l'autre côté (même cimetière);

Le miracle de la Multiplication des pains avec les sept corbeilles (cimetière de l'Ardéatine);

Le miracle de la guérison de l'Aveugle-né (cimetière de l'Ardéatine);

Le miracle de la guérison du Paralytique qui emporte son lit (cimetière de TArdéatine);

Le miracle du Christ ressuscitant Lazare (cimetière de TArdéatine);

Même miracle (cimetière de la Lavicane) ;

Le Christ et les douze Apôtres qui écoutent son enseignement (cimetière de TArdéatine);

Le Christ, les Apôtres, et au-dessous l'Église en Crante, qui prie pour le genre humain (cimetière de la voie Nomentane, cimetière de Priscille);

La Chaire unique de l'enseignement dans l'Église, encadrée d'une riche draperie et surmontée de la colombe nimbée posée sur son dossier (cimetière de la voie Lavicane);

Le Baptême et la Confirmation (cimetière de Sainte-Lucine), premier siècle;

L'Eucharistie, figurée par le pain et le vin identifiés au poisson vivant, fix^uç, c'est-à-dire Jésus-Christ (cimetière de Sainte-Lucine), premier siècle ;

La Croix triplement représentée, et tout à la fois dissimulée, dans la décoration d'un plafond du goût le plus exquis, et y échappant, par cette ingénieuse disposition, à l'insulte, qui ne permettait pas encore de la produire (cimetière de Sainte-Lucine), premier siècle;

Le Christ aux raisins, dont il est la vigne : celle-ci, se déployant en gracieux rinceau où Taisance et la richesse du pinceau antique sont mises au service du plus intime sentiment chrétien, entoure le Christ représenté assis au milieu de ses disciples (cimetière de l'Ardéatine);

Enfin, pour nous borner, un splendide plafond, du même dessin et de la même touche, et d'une plus fine et plus délicate ornementation encore, représentant, dans un centre octogone, entoure de loges orbiculaires où se voient diverses scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament (Daniel dans la fosse aux lions, Moïse frappant le rocher, David avec sa fronde, le Christ ressuscitant Lazare, et plusieurs images symboliques du mystère de la Croix), Orphée, inclinant vers soi les arbres et apprivoisant les animaux aux accords de sa lyre, symbolisme de l'action surnaturelle et souverainement civilisatrice du Fils de Dieu sur l'humanité, comme le disait, dans un admirable langage. Clément d'Alexandrie, contemporain de cette représentation, et récemment converti lui-même à l'Évangile. « Combien, écrivait-il, est différent (d'Orphée) le chantre merveilleux dont j'ai à vous parler! Il est venu, et à l'instant il a

brisé nos chaînes, il a détruit la cruelle servitude sous laquelle nous tenaient les démons... Nous rampions sur la terre, il nous rappelle au ciel. Lui seul a su attendrir la barbarie, apprivoiser rhomme, de tous les animaux le plus féroce. Déjà, comme créateur, le Verbe, ce chantre des cieux, avait mis ce bel ordre dans Tunivers, enseignant aux éléments discordants à former un concert admirable, de même que le musicien sait tempérer le mode Dorien par celui de la Lydie... Le même Verbe de Dieu, né de David, bien qu'il fût avant lui, a rejeté la lyre et la harpe, instruments inanimés, et, saisissant ce monde par l'homme, qui en est le microcosme, il a su accorder notre corps et notre ame au moyen de l'Esprit- Saint, et en faire un instrument à plusieurs voix pour louer Dieu^.. »

Tel est le témoignage iaimédiat de la croyance à l'histoire évangélique, dès sa rédaction , à Rome, centre du monde, et parmi les classes les plus cultivées de la société. C'est l'Évangile même passant de la plume des apôtres au pin-

1 Nous regrettons de ne donner qu'un extrait de ce beau morceau, dont s'est évidemment inspiré saint Amédée de Lausanne, dans celui que nous avons cité à la page 203 de notre livre sur JÉSUS- CiîRiST , introduction à celui-ci.

ceau des artistes, et nous apparaissant aujourd'hui en illustrations dont nous pourrions orner le texte sacré, comme justification la plus démonstrative et la plus irrécusable de son authenticité et de sa crédibilité, ainsi que les peintures d'IIerculanum et de Pompéi' le sont de la vérité de l'histoire païenne à la même époque.

Mais j'ai dit que c'était plus encore.

Les représentations évangéliques des catacombes se recommandent, en effet, à nous, par deux caractères qui leur sont exclusivement propres, et qui en font un témoignage bien autrement sérieux et concluant :

Ce ne sont pas là des peintures de fantaisie et de caprice : c'est un corps de doctrine et d'enseignement, c'est un symbole de foi, ce sont des dépositions de témoins. A ce point de vue-là même, combien n'est-il pas remarquable qu'il ne s'y rencontre rien, absolument rien, soit quant aux faits évangéliques, soit quant à la doctrine, qui ne soit correct, orthodoxe, et, si j'ose ainsi parler, classique! Gomment la légende apocryphe ne s'y est-elle glissée sur aucun point, tellement que la plus jalouse critique n'ait rien à y mordre, ni la plus sévère

doctrine rien à y reprendre ; que, loin de là, la foi chrétienne et catholique s'y retrouve et s'y retrempe comme dans ses sources, et confond par là ceux qui lui reprochent d'avoir innové? tant était arrêté, précis, fidèle et un, dès le premier jour, et l'histoire et la science de notre foi! C'est là un premier caractère bien frappant.

Le second ne l'est pas moins. Pascal a fort bien dit : « J'en crois des témoins qui se font égorger. » Or, que sont les peintures de nos catacombes, sinon les dépositions de ces témoins-là? Et oii se trouvent-elles consignées?... Précisément dans les dortoirs o\x ils sont couchés, dans les demeures de leurs ossements, sur les parois de leurs tombes, parmi les reliques sacrées de leurs membres torturés, de leur sang versé pour la vérité historique et doctrinale de cet Évangile dont ils ont reçu la première impression. Le ciel, où ils allaient recevoir la palme, ne leur a pas fait oublier la terre : ils ont voulu lui laisser en héritage ces témoignages de la vérité dans laquelle ils ont vécu et pour laquelle ils sont morts. Ils ont eu foi au Christ et foi à nous. Ils n'ont pas douté, dans leur raison et dans leur conscience, que nous serions attentifs, que nous serions sensibles à ces affir-

mations sublimes dont ils s'enveloppaient pour les faire parvenir jusqu'à nous. Ils ne se sont pas trompés pour plusieurs, pour tous ceux, si nombreux encore, qui appartiennent au corps divin de cette grande Église dont le Christ est le chef et dont ils furent les premiers membres. Mais que diraient-ils si, sortant de leurs catacombes, ils promenaient leurs regards sur la société de ce temps, que diraient-ils, je ne dis pas seulement de ce naufrage général de la foi, mais de cet énervement du caractère , de cet engourdissement et de cette paralysie de la raison, que ne relèvent plus, que ne touchent plus de tels témoignages, de telles preuves, une telle évidence des fondements de cette foi? Ne se croiraient-ils pas encore aux temps païens de persécution, ou plutôt à la fm des temps?

Grâce à Dieu, il n'en sera pas ainsi : ce ne sera pas la fin des temps, mais la fin d'un temps, d'un siècle qui aura épuisé l'erreur, et qui porte encore en lui trop d'éléments de vie pour ne pas ressusciter à la vérité.

La vérité, pour tous comme pour chacun de nous, c'est le Christ, tel que l'Évangile nous l'a représenté. Les preuves en sont innombrables, outre celles que je viens de produire. Cela est

certain, et ne laisse subsister, je ne dis pas aucune objection, mais aucun doute. Le livre des Évangiles est un prodige d'authenticité, de crédibilité, de garantie et de conservation historiques. Aucun autre ne saurait en approcher. C'est un livre à part. Il n'est pas le premier, il est le seul, le seul qui soit ainsi, et il faudrait les brûler tous, s'il pouvait être suspecté. Et il fallait qu'il en fût ainsi. Car l'Evangile est un joug, qui, comme tel, ne pouvait être trop affermi, pour s'assujettir lui-même notre sauvage nature, si farouche au frein : joug suave et léger, sans doute , à qui l'a pris sur lui ; mais qui paraît répugnant et lourd, et comme hérissé de pointes de fer ensanglantées, à qui le voit du dehors. Et cela même est une marque de plus de sa parfaite vérité. Il n'a pas voulu tromper le malade en entrant dans ses goûts dépravés, comme les charlatans de la philosophie humaine; il n'a pas biaisé avec le mal ; il n'a pas rabattu un iota de sa rigueur : et, par là même, il a séduit les âmes généreuses, il a déterminé les cœurs droits, il s'est rallié les esprits sincères. Ils ont eu foi en lui , malgré le sacrifice, en raison même du sacrifice : et nul n'en est revenu disant qu'il avait été trompé; et

tous ont eu pitié de ceux du dehors, et se sont faits les prosélytes de la vérité et de la félicité qu'ils y ont trouvées.

Voilà ce que je pourrais me borner à dire à ceux qui, n'ayant plus rien à objecter à la vérité historique de l'Évangile, pressés par leur raison même de conclure qu'il est divin, et ne pouvant plus reculer, s'arrêteraient néanmoins encore sur le seuil et hésiteraient à entrer, à avancer, parce qu'ils n'y voient rien, ou que ce qu'ils y voient les blesse. Je pourrais, m'en tenant encore à ces grandes généralités aussi saisissantes, dans le christianisme, que ses moindres particularités, ajouter que cette obscurité qui les effraye n'est pas dans l'Évangile, mais en eux-mêmes. Il est la lumière venant luire dans nos ténèbres, et que ces ténèbres ne comprennent pas ^ ; ce qui faisait dire au Docteur de cette grande Lumière écrivant aux fidèles d'Éphèse : « Autrefois vous étiez ténèbres, et « maintenant vous êtes lumière dans le Christ-, » comme ces prisonniers de l'allégorie de Platon, qui, passant de la caverne de cette vie, sur le fond de laquelle se jouent des silhouettes qui

1 Jean, i, 5.

2 Aux Epfiésiens , v, 8.

les amusent, à la clarté du soleil, ont peine à se faire à celle-ci, aveuglés qu'ils sont par l'éblouissement même de son éclat. Je pourrais dire encore, qu'à moins de vouloir tomber de ces ténèbres intérieures de notre mortalité dans les ténèbres extérieures de l'éternité , il faut bien nous mettre en rapport une fois avec la Lumière, et que, renvoyer cette nécessaire évolution à la mort, c'est braver la difficulté d'avoir affaire alors à deux morts, la corporelle et la spirituelle, la temporelle et l'éternelle, au lieu de nous donner, dès à présent, le bénéfice et l'avance de deux vies. Mais enfin, pour accorder tout ce qu'il est possible à la raison, et pour en tirer toujours de nouvelles preuves de notre foi, abordons, en terminant, ces fantômes qui nous font peur dans l'Évangile, et touchons-les seulement pour les voir s'évanouir, autant qu'il est possible, avant l'expérience.

On peut les réduire à trois :

Une doctrine choquante;

Des miracles, sinon impossibles, du moins incroyables;

Un dépourvu d'attrait dans le fond et d'intérêt dans le récit.

La doctrine d'abord.

Si nous l'analysons , nous trouverons qu'elle se compose de trois parties : la Morale , — le Dogme, — le Sacrement.

La Morale ! Je ne pense pas avoir à en faire réloge. On m'accordera qu'elle est parfaite; si parfaite qu'elle ne peut être que divine. On me l'accordera d'autant plus qu'on en conclura qu'elle est impossible, et que ce sera là le premier grief. Impossible? non, puisqu'elle est pratiquée par nos pareils, puisqu'elle a réformé le monde. Impossible? oui, sans le Dogme.

Le Dogme, s'il en est ainsi, se trouvera justifié, parla Morale, du reproche de superfétation; et la Morale du reproche d'impossibilité, par le Dogme.

Or, qu'il en soit ainsi, cela ne saurait être douteux. Il y a longtemps, et avant même que le Fils de Dieu soit venu le résoudre, ce que lui seul pouvait faire, qu'a élé posé ce problème :

trouver un dogme qui détermine à la morale. De tout temps l'esprit humain a proclamé cette vérité, que « bien croire est le fondement de « bien vivre » . Brevis est institutio vitœ honestœ heatœque, si credas, écrivait l'éminent précepteur Quintilien : « L'âme pénétrée d'une foi sin- « cère, disait-il, aura aisément tous les secrets « de l'art d'être sage, et, le plus sûr moyen dé se « former rapidement à une vie honnête et heu- « reuse, c'est de CRomE^ » C'est ce que professait aussi Cicéron, dans un passage que nous réservons pour un autre lieu, et où il dit, en substance, que, « sans croire des choses qui ne peuvent être fausses, il est impossible d'embrasser une morale sévère, et que, sans l'assurance que peut seul donner un dogme certain, toute la vie humaine est renversée ^ »

S'il en était ainsi de la simple morale du deOfficiis, qu'est-ce donc de celle de l'Évangile, qu'on pourrait appeler, pour notre nature réfractaire au devoir, et encore plus à la sainteté , une morale de supplices? Non, à de grands

1 Qui vera fide induerit, facile easdem quœ virlutem docent artes accipiet. Brevis est institutio vitœ honestœ beatœque si credas. [Institutio oratoria, lib, Xll , ch. il.)

2 Académiques , I, liv. III.

préceptes crucifiants, il fallait de grands dogmes déterminants: dogmes certains, arrêtés, fixes et proportionnés à la morale, divins comme elle, et qui, pour ne pas être toujours mis en question par l'esprit, complice de la lâcheté du cœur, fussent fondés en foi. C'était là le problème. La philosophie était si loin de pouvoir le résoudre, même pour sa morale, que, sur ce point, elle avait donné sa démission, et qu'elle en appelait à lui Dieii^.

Et un Dieu, en effet. Dieu même en a fait son affaire; et c'est là peut-être la plus grande preuve du Christ-Dieu. Car, remarquez-le bien, non-seulement il a posé cette doctrine sublime telle que nous la voyons dans l'Evangile, mais il l'a réalisée dans des myriades d'âmes de toutes trempes et de toutes conditions, jusqu'à la leur faire, je ne dis pas seulement supporter, mais aimer, et leur faire tout quitter pour Tembrasser.

Cependant il ne l'eût pas fait, même par cet admirable rapport du dogme et de la morale, sans un autre agent, qui passait encore plus les forces de l'humanité : le Sacrement : troisième

1 Tusculanes, liv. I, § 2.

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