SECONDE PARTIE
Eadem verilas iilrobique.
Cicéron, De la Nature des Dieux, III, 31.
XIV. — Les pages qui précèdent ont fait ressortir le sens irréversible de la conversion dans l'idée qu'il convient de nous faire et de notre âme et du monde et ^e Dieu. Or, ne fût-ce que par l'exemple de Spinoza, il apparaît qu'un spiritualisme radical, réussissant à prendre pleine conscience de soi, a cet eiïet inattendu qu'il sépare l'homme de l'humanité avec laquelle son désir le plus ardent était de communier, qu'il affaiblit dans la pratique et contredit cette tendance à l'universel, qui demeure un motif par excellence de la vie religieuse.
Le problème de l'universalité s'impose à nous aussi pressant que le problème de la mysticité. Ici et là c'est à la raison, et à la raison seule, que nous demandons nos solutions. Puisqu'elle s'est montrée capable de nous ouvrir la perspective de l'espace illimité en dénonçant le préjugé d'une représentation géocentrique du monde, ne lui appartiendra-t-il pas de nous rendre maître du temps, de nous orienter dans la direction d'un progrès effectif, en soumettant à une critique continue, de plus en plus exacte et pénétrante, les croyances collectives qui n'ont d'autre base que la tradition de l'histoire et qui particularisent les sociétés où elles ont le plus d'autorité ?
L'œuvre du rationalisme religieux se développera donc sur un double plan ; elle présentera deux aspects qui pourront être complémentaires ou opposés selon l'usage qu'à chaque instant de notre vie spirituelle nous ferons de notre liberté, usage positif tant que nous demeurons les serviteurs de l'intelligence qui se réclame de l'un et de l'universel, usage négatif s'il arrive, comme Malebranche l'a dit avec une incomparable profondeur, que nous arrêtions brusquement et que nous détournions vers un objet limité cet élan dont l'infinité inépuisable atteste la pré-
sence de Dieu en nous. Et il ne sufFirait pas de dire que la paresse accompagne l'orgueil comme si on avait trouvé dans un cercle fermé de propositions dogmatiques la vérité définitive ; il y a aussi, et il est essentiel que notre jugement sache en tenir eompfe, le désir de ne pas rompre avec le groupe auquel on est redevable et reconnaissant de sa formation spirituelle, un iMouvemenit de cotidescendance ; et même de cliarité qui fait rechercher le compromis avec les imaginations populaires dans uil dessein de pédagogie politique et morale; qui demeure haut et igénéreux. Le meilleur a ses- tentations, «qu'il aura le couirage d'avouep, qui lui- commandent une sincère indiilgence à l'égard de ceux qui s'y abandonnent.
Pourtant, si nous voulons que de la plus; noble aspiratian d'amour ne dérivent plns: ces divisions, ces; souffrances, ces haines,: qui n'cïnt pas: seulement paralysé la vocation des sages, mais qui font que les héros 'et les saints., toujours et partout, ont failli à leur Providence ^ il faudra bien choisir en tout lieu, et à tout moment. Qui prétend sauver ; »a religion, est sûr de la perdre quand il se retourne vers l'ombre de son passé pour se borner à la projeter sur J'avenir. Apprendrei de l'histoire qu'il n'y a pas d'époque privilégiée dans le temps, comme no^s apprenons du ciel qu'il n'y a pas de centre privilégié pour un astre, c'est aussi la plus grande chance que nous ayons de redresser dans sa perspective de vérité, d'assurer par conséquent dans 'son, efficacitéj cet effort dont les siècles nous rendent témoins, à travers tant de vicissitudes tragicfues, pour donner à rhumanité t0ut' entière le plein sentiment de son intime et radicale unité. '
'■ ir est sans doute paradoxal que nous nous proposions de considérer le jflux et le reflux de ce mouvement vers runiversalité en bornant notre regard à l'horizon de notre civilisation, alors que nous trouverions dans l'Orient; avec les plus précieux points de comparaison, les sources secrètes et profondes où s^alimentent quelques-uns des courants
LES DISGRÂCES DE l'ÉCLECTISME- 7^
de pensée qui ont décidé de la structure morale et religieuse de l'Europe. Mais il est à présumer que l'atte'ntioa à l'Orient ne nous rapprocherait que très indirectement de notre but. L'Orient, en effet, n'a pas organisé sa mémoire, ordonné son passé ; il vit encore, pour sa plus grande part, dans l'état d'anachronisme perpétuel où était plongé notre Moyen Age, qui fait apparaître comme également actuelles et plausibles les thèses les plus hétéroclites d'origine et de tendance. « Monde immense (dit M. Masson-Oursel de l'Inde) où rien n'apparaît à quelque moment d'une façon tout à fait neuve, où yien qu'on croirait dépassé ne s'abolit. » (1) • '
Or, tant que l'histoire et la préhistoire ne sont pas venues à notre secours, pour nous apprendre comment naissent les religions, pour nous révéler comment se fabriquent les systèmes de théologie ou de métaphysique, l'intelligence ne peut exercer sa fonction de discernement et de libération vis-à-vis de l'imagination « fabulatrice », mère des mythes et des dogmes.
Nous définirons donc notre problème en supposant donné l'ensemble des représentations qui constituent le fond *de la mentalité archaïque, y compris en particulier tout ce que M. René Berthelot a pu rassembler sous le nom à'astrobiologie, amalgame de connaissances déjà positives et dé croyances fantastiques, entre lesquelles le progrès de la spiritualité occidentale consistera précisément à opérer une séparation décisive.
(1) Histoire de la Philosophie, d'Emile Bréhier. La Philosophie en Orient, 1938rp. 81.