XXVIII PREFACE
tous les pays achèteraient, vendraient, produiraient davantage, et la richesse générale s'élèverait dans une proportion qu'il est difficile de calculer.
Voilà donc trois sphères de la vie humaine dont chacune a ses lois propres, bien différentes de celles qui régissent les deux autres : la Religion, le Droit, l'Industrie, le règne de l'amour, de la justice, de l'intérêt. L'ordre moral consiste à laisser chaque principe se développer selon sa nature, sans fausser les uns par les autres, sans en écraser aucun au profit d'un autre.
Ce n'est pas qu'ils se séparent jamais absolument. L'Etat ne pourrait subsister ni sans une certaine quantité de travail matériel, ni sans une certaine mesure de bonne volonté chez ses membres, qui tient au principe religieux de l'amour. L'Eglise et l'Industrie, à leur tour, ont besoin d'ordre, de liberté, et par conséquent de l'Etat. 3Iais cette solidarité n'entraîne pas de confusion, pas d'absorption. Les trois sphères de la vie sociale se disposent suivant l'ordre dicté par la dignité de leur objet; le moyen se subordonne au but; or le corps est moyen pour la personne, et la personne, pour l'Unité. Toutefois une certaine indépendance subsiste sous cette hiérarchie, parce que les trois genres d'activité sont également indispensables, et que chacun d'eux a ses lois. L'ordre moral consiste à discerner, à respecter tous ces rapports.
Ainsi l'Eglise est supérieure à l'Etat, de l'aveu de tous ceux qui ne considèrent pas la Religion comme une institution politique, et qui ne transforment pas non plus l'Etat lui-même en Eglise. 11 résulte de là que l'Etat ne saurait e.xercer
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aucune autorité légitime dans la religion. Cette domination n'est pas même possible, car une Eglise asservie n'en est plus une. Mais on fausserait l'application du principe, lorsqu'on en concluerait que l'Eglise doit gouverner l'Etat, lui suggérer des mesures de contrainte dans un intérêt religieux, ou même en prendre de telles en son propre nom. L'Eglise ne saurait ni commander ni punir sans cesser d'être ce qu'elle est: une communauté fondée sur le principe de la religion, sur la libre volonté, sur l'amour. Ses prérogatives s'évanouiraient naturellement avec ce qui fait son essence.
C'est à l'Etat qu'il appartient en revanche de réglementer le travail et la richesse, ainsi qu'il Ta toujours fait. Les lois sur ce sujet devront être dictées, en première ligne, non par l'intérêt de l'Etat fictivement considéré comme une personne, mais par le principe même de l'Etat, c'està-dire par le respect de la liberté et de la personnalité humaines, qui sont le fondement du droit de propriété. Sur les points où le droit n'est pas en cause, le législateur prendra pour règle la nature particulière de la richesse; ce qui le conduira sans doute à laisser l'agriculture, l'industrie etle commerce se frayer librement leurs voies. L'Etat dispose de la richesse collective dans l'intérêt du droit; aussi n'existe-t-il pas de limite juridique à l'impôt; mais une consommation superflue des fonds prélevés sur le travail est par elle-même une injustice; des taxes lourdes^ qui absorbent la part des revenus susceptible d'être convertie en capitaux^ paralysent le progrès de la nation^ celles qui entament les capitaux formés attaquent la racine même de l'Etat.