‹ La raison et le christianismeChapitre 30 sur 57 · XLII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XLII PRÉFACE

elle veut des gouvernements forts. Or les gouvernements ne sont pas forts uniquement en vertu de leur mécanisme, ils ont besoin de l'opinion. Sans l'honneur, point d'armée, point d'administration sans probité, et la compression deviendrait tout au moins ruineuse, lorsqu'elle devrait tout obtenir. Si les emplois publics ne sont appréciés qu'en raison du salaire, ils tomberont dans des mains bien faibles, car les capacités coviteraient trop cher. Dans l'absence des intérêts et des vertus politiques, la société deviendrait inévitablement la proie d'un despotisme sans contrôle, dont les fantaisies pourraient aussi contrarier cette accumulation de richesses qui est devenue notre unique but. La raison fait donc voir, et l'expérience confirme que la liberté n'est pas inutile même pour gagner de l'argent. 11 faut que le patriotisme se relève, ou les biens matériels sont compromis. Enfin chacun le sait et chacun le répète, la guerre sociale est sous nos pieds: c'est la conséquence inévitable du principe que tout est permis pour s'enrichir. Les difficultés théoriques du problème n'en atténuent point le danger, car à défaut d'une solution définitive on se contenterait bien d'une provisoire. Les ennemis conséquents de la propriété ne sont ni très-nombreux, ni très-formidables. Je crains plutôt le désespoir de ses amants rebutés.

C'est dans ce sentiment, disions-nous, que la société menacée se raccroche de son mieux à la religion. Mais la religion ne peut l'aider en ce péril que par une action véritable sur les consciences ; une religion d'habitudes, une religion tolérée n'y suffit point. Elle a déjà perdu beaucoup de son crédit sur les masses, et des respects de commande ne font qu'en dégoûter davantage. Dans une province incrédule, à quoi servent les processions? Non,

PREFACE. XLIll

pour dénouer pacifiquement la question sociale, ou du moins pour l'ajourner à long terme, il faudrait d'un côté la résignation, de l'autre la charité. Il faudrait entre les diverses classes la communion d'une religion vivante, qui préparât les intelligences à comprendre la solidarité des intérêts. Cette religion, les pauvres la recevront quand ils la verront debout devant eux. Hors de là, il n'y a qu'illusion, et le danger subsiste.

Mais quand la matière suffirait à se défendre contre la matière sans le secours de l'esprit, elle n'en aurait pas encore éteint la flamme, et la flamme de l'esprit la brûlerait. Ce n'est pas nos sens seulement que le luxe moderne doit contenter , il faut qu'il réponde à nos besoins de dignité, de poésie , et même de respect. Il faut qu'il nous tienne lieu de liberté, d'ambition, d'orgueil, d'amour, des plaisirs de l'esprit, des joies du cœur, de la religion. Pour remplir un tel vide, notre luxe est bien petit. Aussi n'en resterat-il pas là , il ira de plus fort en plus fort, si bien qu'aucun progrès de la richesse n'y pourrait suffire, car la terre est bornée et le cœur infini. Rien ne semblera excessif, si l'on pense que c'est le besoin de Dieu qu'il s'agit de tromper, le feu sacré qui cherche une issue. Et déjà la cherté dont nous soufl'rons aujourd'hui , tient partiellement à l'exagération des consommations improductives.

Pourtant l'esprit ne se laisse pas enterrer tout entier dans l'or. La science, le patriotisme, la piété ne sont pas morts, ils se sont éloignés, et nous soufi'rons de leur absence, en dépit de nos divertissements. La société n'est pas heureuse : elle a besoin de l'esprit , elle a besoin de vérité plus que jamais. L'humanité ne vit pas sans foi , elle en réclame une, on l'entend, et si son cri paraît faible, c'est qu'elle s'épuise. Pericidum in mord.

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