‹ La raison et le christianismeChapitre 40 sur 57 · IV. — LA COULPE ET LA GRACE · texte numérisé non relu

IV. — LA COULPE ET LA GRACE

Ce travail ne serait pas complet si nous n'ajoutions ici quelques mots sur un sentiment profond et qui joue un grand rôle dans l'histoire de l'àme humaina : nous voulons ilire le sentiment de la coulpe et le besoin du pardon.

semblable sur le péché dans les Mystères des Bardes de Vile de Bretagne, tirades 17 et 20. Voyez le travail de M. Adolphe Pirtet, Bibliothèque universelle de tienève, numéros de novembre et décembre 1853.

Le sentiment de la culpabilité du péché a déjà été défini d'une manière générale comme la conscience de la distance qui sépare, à un moment donné, l'individu de l'idéal. Il y a cette différence, à cet égard, entre le sentiment de l'imperfection artistique et le sentiment de la coulpe, que le premier s'applique à notre œuvre, tandis que le second porte sur notre personne.

Cependant le sentiment de la coulpe est quelque chose de plus encore. 11 renferme comme élément essentiel l'idée de l'irrévocable. Cet élément pèse surtout lorsque la conscience embrasse toute une vie passée, tout le péché d'une longue période. C'est alors que l'on voit paraître ces angoisses du réveil, ces douleurs de la conversion^ ces doutes sur le salut, cette soif de la grâce, qui marquent si souvent l'enfantement de l'homme nouveau à Christ.

Le sentiment de l'irrévocabilité de la coulpe cherche à s'exprimer par des images, et cela d'une manière tantôt plus objective, tantôt plus subjective. C'est le courroux de bien qui a été excité, c'est une souillure qui a été contractée, c'est une dette dont le pécheur ne peut s'acquitter. Il en est de même de la grâce, dont les différents noms correspondent à ceux que nous venons de rappeler. A l'idée de la aette répond le besoin de la rémission et de la rédemption; à l'idée de la so\iillure, le besoin de la purification; à l'idée de la colère de Dieu, le besoin de l'expiation et de la réconciliation. L'histoire des religions nous montre Thomme cherchant sans cesse la satisfaction de ces besoins, soit dans les souifiances dont il se charge personnellement comme en compensation des jouissances du péché, soit dans la substitution d'une victime qui concilie l'exigence de la loi et la conservation du péclieur.

C'est une grande erreur de ne voir dans des besoins si profonds que des notions erronées ou des images arbitraires*. La conscience ne se trompe jamais à ce point. Sous une enveloppe imparfaite se trouve toujours une réalité morale. Le sentiment de l'irrévocabilité delà coulpe est authentique. 11 repose, au fond, non sur des notions aljstraites de la dignité du juge ou de la majesté de la loi; ce n'est là qu'une enveloppe juridique ; mais sur la nature même du péché. Le péché, nous l'avons vu, ne se com-

1 Comme le fait Ruckert, L p. 211, 3i8.

172 APPENDICE A l'essai SUR LES MÉTHODES.

pose pas d'actes isolés et indépendants, mais chaque acte, émanant du caractère tel qu'il est déjà déterminé, tend à le déterminer davantage à son tour. 11 n'est pas une de nos volitions mauvaises qui ne contribue pour quelque chose à fixer notre moi dans la direction de cette volition. Il n'est pas une action coupable qui ne projette son influence sur tout le reste de notre vie. Ainsi nous nous formons sans cesse nous-mêmes. Ainsi nous sonmies les fils de nos œuvres. Eh bien! le sentiment angoissant d'une coulpe ineffaçable n'est autre chose que l'intuition de cette propiiété qu'a le péché de jeter racine dans la personnalité et de se perpétuer dans la vie. La coulpe est la conscience du désordre dans lequel nous nous trouvons par notre fait; la coulpe ineffaçable est la conscience de ce désordre comme irréparable. Non pas, sans doute, qu'il soit vraiment irréparable ; mais le propre du sentiment est d'exagérer ainsi. L'amour et la douleur se croient éternels ; le remords aussi. 11 est de fait cependant que le temps calme le remords, lorsqu'il contribue en même temps à affranchir l'homme des conséquences morales de son péché. Au reste, si notre explication avait besoin de preuve, elle la trouverait dans un autre fait. Notre conscience nous reproche certaines fautes beaucoup plus que d'autres , et celles qu'elle nous reproche le plus sont celles qui sont le plus décisives pour la formation du caractère.

Quoi qu'il en soit, le pécheur a conscience de son péché comme irrévocable, et c'est l'i la cause de son désespoir, (iuéri de son péché, il sentirait bien que ce péché est effacé par cela même; aimant Dieu, il saurait bien que Dieu ne peut le repousser. Mais il s'agit précisément de savoir comment le pécheur peut arriver à aimer Dieu, lorsqu'il se sent pécheur et par là même séparé de Dieu. Pour aimer Dieu, il faut que je me sente aimé de lui, et comment puis-je me sentir aimé de lui lorsque je me sens plongé dans le mal? Tels sont les termes d'un nouveau problème réel, pressant, qui se représente sans cesse dans l'expérience intime, problème que l'apôtre Paul a cherché à résoudre par la doctrine de la justification, problème que méconnaissent, au grand détriment de leur théorie, tous les théologiens qui ne voient dans le salut que la sanctification, sans penser que la sanctification exige la solution préalable de la difficulté dont il s'agit.

Il ne servirait de rien de chercher à lever celte difficulté au moyen de l'analyse de la notion du péché^ telle que nous l'avons présentée plus haut. En vain démontreraiton à la conscience angoissée que, si le péché, en tant que péché, est ce qui ne doit pas être, le péché est en même temps la condition de notre développement humain. En vain répéterait-on que Di;u nous aime malgré notre péché parce qu'il nous veut comme êtres moraux et spirituels, c'est-à-dii'e avec toutes les conditions de la vie spirituelle et morale. Le pécheur auquel on soumettrait ces considérations r.e pourrait en tirer aucune consolation , parce (ju'elles appartiennent au point de vue de l'intelligence, de la science, de la théodicée, mais sont étrangères au point de vue de la conscience. Il est inévitable que le pécheur, placé sous l'influence de son péché, le sente comme absolu et irrévocable, c'est-à-dire comme péché, et il serait contradictoire qu'il pût le considérer comme condition de son développement, parce que alors il ne le sentirait plus comme péché. En d'autres termes, le point de vue de la conscience est celui de l'expérience subjective, tandis que le point de vue de la théodicée est celui de la contemplation objective; l'un nous montre le moi, l'autre nous montre l'homme en dehors de nous ; le premier ne laisse apercevoir qu'un moment donné, ceiui de l'expérience personnelle, celui du seatiment éprouvé, tandis que le second embrasse l'ensemble de la vie de chacun et même de l'humanité. On comprend, dès lors, que ces deux points de vue s'excluent sans néanmoins se contredire, et qu'on puisse se transporter de l'un à l'autre sans parvenir jamais à les réunir.

11 y a donc double problème ; problème théorique^ la conciliation de la conscience qui présente le péché comme irrévocable, et de l'intelligence qui ne peut le concevoir <[ue comme la condition d'autre chose; problème pratique, la possibilité pour le pécheur d'aimer un Dieu. par lequel il se sent condamné. La solution de ces deux problèmes se trouve dans l'Évangile, c'est-à-dire dans la foi au Dieu qui est compassion. Jésus-Christ n'est pas venu faire que Dieu nous aimât ; il n'est pas davantage venu nous enseigner l'amour de Dieu comme une vérité étran-

Page 1