‹ La raison et le christianismeChapitre 43 sur 57 · DU LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

DU LIBRE ARBITRE

ET

DU PÉCHÉ

LETTRE A M. SCIIERER.

REVLE DE THEOLOGIE ET DE l'IlILOSOPIlIE CHUETIENNE. Novembre 185i.

Mon cher ami,

Lorsque vous fîtes paraîlre, il y a un an, votre remarquable travail sur le péché, vous m'avez demandé d'exprimer pul)liquement mes doutes sur votre solution. Ouoi- ([ue un peu tard, je viens remplir ma piomessc, et si je le fais sous la forme épistolaire, c'est pour hicn indi(juer le caractère de ces pages. Arrivé ;'i un système qui me satisfît moi-même, je l'exposerais méthodiquement, accordant peu de place à la polémique; mais, je le déclare sur-lechamp, mes idées ne sont pas encore parvenues à ce point de maturité, et, sans la discussion que vous avez soulevée si courageusement, je me garderais de les mettre au grand jour. l'eut-être contiennent-elles cependunt, d'un autre côté, une part de vérité qui tour u tour conlirme et ialirme

244 APPENDICE A l'essai SUR LES MÉTHODES.

votre théorie. C'est donc votre théorie que je prends pour texte ; c'est à vous que je m'adresse, et dès lors il me sera bien permis de remplacer le nom propre par le pronom, qui a, pour ainsi dire et malgré l'apparence, quelque chose de moins personnel. Du reste, dans une question qui prête tant à la déclamation, il est un reproche que j'ai cherché à m'atlirer, celui d'être sec et froid ; je regrette même de n'avoir pu me servir, comme au dix-septième siècle, du style et des procédés géométriques.

Vous avez touché à deux points capitaux : le libre arbitre, dans le sens ordinaire du mot, vous a paru une chimère, et vous en avez conclu que le péché n'est (ju'une phase du développement humain. Je ne puis souscrire ni à l'une ni à l'autre de ces thèses ; mais la seconde, qui a le plus effrayé vos lecteurs, — et je le conçois, — ne me paraît qu'un corollaire de la première. C'est donc à celle-ci queje m'attache de préférence.

La liberté, comme le fait très-bien remarquer M. Chavaunes dans l'article qui précède^ la liberté se réduit pour vous à la spontanéité. L'homme, dites-vous, veut librement, c'est-à-dire conformément à sa nature, mais sa volonté n'est jamais que l'expression de cette nature telle qu'elle est déterminée par les actes antérieurs et par les sollicitations présentes; la volonté ne peut se déterminer elle-même, indépendamment du caractère, des motifs, des désirs. En faveur de cette tlièse, vous faites valoir l'impossibilité logique de la thèse opposée : vous ne pouvez « vous représenter une volonté ([ui se détermine elle-même, une volonté qui soit autre diose que l'expression d'une nature. Qui dit volonté dit motifs; une volonté sans motifs n'est plus une volonté: c'est l'arbitraire, le caprice, moins que cela, une nolion contradictoire '...» Vous [tariez donc d'un raisonnement à priori, d'un principe absolu, si bien absolu que vous rapj»li(piez sur-le-ciiauq> à l'idée de Dieu. Sans contester la légitiuiité de pareilles argumentations , je crois qu'en ces matières ce sont des armes dangereuses. On poiu'rait, je pense, rétorquer votre raisonnement et démoutrer ipi'au contraire il est impossible, logiipu'ment impossible, de ne pas se représenter, — du moins comme causalité absolue, — une volonté autre que l'expression

' Du Pcclié, paj,'. 165. •

d'une nature. Qui dit nature, dit nécessité, n'est-ce pas? Mais une chose n'est jamais nécessaire que relativement à une autre, la nécessité n'est que le moyen indispensable à la réalisation d'un but. Ainsi la nécessité ne pont venir qu'en second ordre; et antérieurement à la nécessité première il faut se représenter une volonté, une vr>]o:iié q i , par conséquent, soit autre que l'expression d'une nature.

L'idée de Dieu étant pour le moment hoiS de cause, je n'insiste pas sur cet argument; mais vous m'accorderez sans doute rpi'il a autant df valeur que celui que vous opposez aux pailisaus du libre arbitre. Si donc la dialectique ne sait que faire d'une volonté se déterminant elle-même, elle ne s'accommode pas mieux d'une nécessité absolue. Les deux notions paraissent, au premier abord^ l'une aussi bien que l'autre, renfermer une contradiction dans les termes.

Vous le voyez, je suis loin de nier ou d'atténuer la difficulté logi(|ue que vous trouvez dans la théorie de la liberté. Dès que la volonté est autre que les motifs, il semble qu'elle ne soit rien ; elle rappelle ce héros comique des contes allemands qui se soulevait lui-même par les cheveux; c'est un levier qui fonctionne sans point d'appui. Tout cela est vi'ai; mais tout cela, à mon avis, ne décide rien contre la réalité du libre arbitre, et voici pourquoi : il existe dans la nature, dans la nature matérielle, des forces qui, analysées par la raison, se résolvent tout aussi bien en notions contradictoires^ en néant^ et qui n'en sont pas moins réelles. Je veux parler des forces organiques.

Essentiellement mathématicien^ notre entendement a son véritable domaine dans la mécanique: pour lui, la cause et les effets sont deux équivalents, les deux termes d'une éipiation; la cause s'épuise dans ses effets, et les effets deviennent à leur tour une cause ayant absolument la même puissance que la première. Voici une chute d'eau; c'est une force qui produit une action. Mais, d'une part, cette action est 1 exposant exact de la force et suffit juste à relever une colonne d'eau ayant la même hauteur et le môme volume que celle qui est tondtée, (pie celle qui est la force motrice. Et, d'autre pari, celte force motrice n'est pas une force, une force propre, elle est la forme que revêt momentanément et localement l'attraction, il n'y a là qu'une série de transformations successives, .\ussi notre

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