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LES PRINCIPES DE LA RELIGION NATURELLE

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PEEMIÈRE LECTUEE

Je viens m'entretenir avec vous de ce que nous pouvons savoir et de ce que nous devons croire au sujet de notre destinée, de notre origine et de son auteur.

Les intérêts qui nous réunissent sont de tous les temps et de tous les lieux, les mêmes pour tous. Mais la disposition des esprits relativement à ces grands problèmes varie beaucoup suivant les temps et les lieux. Avant de chercher ce qu'il faut penser, je voudrais jeter les yeux sur l'état des esprits et rappeler briève-

ment ce qu'on pense , autant que j'ai pu l'apercevoir dans une vie assez solitaire.

La religion chrétienne, qui semblait avoir perdu tout crédit sur le continent à la fin du dernier siècle, a repris une assez grande place dans le nôtre.

Il serait vraisemblablement injuste de juger l'état spirituel des peuples catholiques d'après les écrits de poètes comme Chateaubriand , ou même de philosophes comme M. de Bonald, le comte de Maistre et Donoso Gortès. La multitude d'établissements religieux qu'on a vus surgir en France, en Belgique, en Allemagne et parmi nous, montre tout au moins que le clergé possède encore une assez grande influence sur une partie des classes aisées. On voit que cette influence s'exerce en sens assez divers, et que l'humanité, la charité ne sont point oubliées. D'autres symptômes attestent que le même empire s'exerce en bien des lieux sur les classes vouées au travail matériel. Je citerai, comme exemple, les pèlerinages; je pourrais alléguer aussi la conduite politique

de certains gouvernements. L'œuvre de St. Vincent de Paule témoigne d'une piété pratique plus ou moins spontanée au sein de l'Eglise romaine. Mais le catholicisme ne me semble pas gagner à lui les talents de premier ordre, et rarement il conserve sous ses lois jusqu'à la fin ceux dont il tirait le plus de louange. Les efforts de quelques écrivains et de quelques orateurs pour concilier la foi catholique avec les principes de la liberté civile, tels qu'ils sont presque universellement compris de nos jours, sont évidemment paralysés par l'attitude de leurs chefs ecclésiastiques. Du centre aux extrémités, le catholicisme romain nous semble partout sur la défensive : il se maintient, non sans périls, dans les positions qu'il avait précédemment occupées ; il n'arrive nulle part à la direction des intelligences, au gouvernement de la société , qui sont l'objet de ses prétentions avouées et immuables.

Les terres conquises par la Réforme au XVI® siècle nous présentent un spectacle analogue, sans être tout à fait pareil. L'unité dogmatique se conserve au sein de l'Eglise romaine par la

puissance des institutions. Si le système change, c'est tout d'une pièce, il reste compacte ; mais la majorité des laïques instruits lui échappe. En s'affranchissant du prêtre , elle se soustrait à l'influence du christianisme ; les intérêts matériels, la politique se partagent les dépouilles de la religion. Quelques-uns conservent un sérieux intérêt pour les problèmes éternels, et s'efl'orcent de les résoudre par leur réflexion personnelle ; mais le nombre de ces esprits d'éhte semble bien petit, et leur influence presque insensible. Ainsi, d'un côté le clergé et les laïques des deux sexes qui lui sont soumis, de l'autre les libres penseurs, où nous sommes forcés de comprendre tout le reste , les gens qui pensent et les gens qui ne pensent point. Le protestantisme ofliciel comprend plusieurs branches. Dans aucune d'elles le clergé n'est constitué aussi fortement qu'à Rome. La Réforme a placé l'autorité religieuse entre les mains du prince, c'est-à-dire de la société civile , des laïques , du peuple. Dans plusieurs pays, les confessions de foi protestantes ont été abolies, on n'a reconnu d'autre base commune

que l'Ecriture, laissant le champ libre à toutes les interprétations qu'on peut en donner. Le principe du libre examen individuel n'a pas même permis de s'entendre sur l'espèce d'autorité qu'on attribue aux saints livres , de sorte que les établissements ecclésiastiques ne sont plus que des cadres dont le contenu varie indéfiniment. Là même où quelques ouvrages symboliques ont conservé force de loi, il s'en faut que tous les théologiens y restent soumis. Et cependant cette extrême diversité de l'enseignement n'empêche pas le plus grand nombre des réformés de renoncer au culte public, sans le remplacer.

Ainsi nulle part, dans l'Europe occidentale, nous ne trouvons plus de foi collective. Partout y règne la dispute, le doute sur les questions fondamentales; et si les controverses religieuses ont moins de retentissement qu'autrefois, c'est que le bruit en est amorti par l'indifférence. Seulement chez les romains l'opposition principale est celle du peuple incrédule et du clergé organisé sous le nom d'Eglise; tandis que chez les réformés , considérés en masse et d'une

manière générale, l'opposition des croyants et des rationalistes embrasse également les laïques et les ministres du culte.

Les églises nationales de la Réforme ont été constituées en vue d'un état de fait plus ou moins réel en son temps, je ne sais, mais qui ne pouvait pas durer toujours , l'identité des croyances religieuses dans la masse des populations. L'impuissance et l'iniquité de la contrainte en matière de foi s'étant manifestées, on a permis aux individus de se séparer de l'église établie, pour former des sectes; mais ceux qui n'ont pas de religion du tout, ou dont les opinions restent purement individuelles sont toujours censés appartenir à l'établissement public, qui comprend ainsi les adversaires de toute religion , les indifférents et des croyants d'opinions fort divergentes. Il y a là une sorte de fiction, peut-être bienfaisante, je n'en veux dire aucun mal. Si le développement historique des sociétés suit les lois d'une logique rigoureuse , il n'y a jamais rien de bien logique, en revanche, dans l'aspect d'une société donnée dans un moment donné, parce

que cet état renferme toujours, en proportions variables, le passé, le présent et l'avenir. Un système plus correct produirait peut-être de moindres effets , je ne sais. Tout ce que je veux dire, c'est qu'on n'apprend rien sur les convictions religieuses d'un protestant, en apprenant qu'il appartient nominalement à l'église nationale , et rien de bien précis lorsqu'on entend dire qu'il en est membre de cœur.

Les communautés dissidentes, les églises libres sont incontestablement plus homogènes. Pour celles qui sont établies au milieu de nous, il est permis de présumer chez leurs membres une foi personnelle à la divinité du christianisme. Mais , à l'exception de l'Angleterre et de l'Amérique, ces communautés ne comprennent qu'une faible partie des populations. Ceux qui les composent peuvent exercer isolément une certaine influence personnelle ; lorsqu'ils ne vivent pas exclusivement entre eux. Comme groupes, elles sont isolées , et presque partout leur apparition a soulevé des répugnances, que l'habitude a singulièrement affaibhes; mais qui

n'ont pas fait place au sentiment contraire, sinon dans des cas exceptionnels , et sans doute assez rares.

Ainsi le christianisme , considéré comme croyance publique, comme lien social, a plutôt l'apparence d'être, qu'il ne subsiste réellement. On grouperait mieux nos populations en sectes politiques qu'en opinions religieuses. Sur notre vieux continent, les classes lettrées n'ont plus de religion collective du tout, quoiqu'en certains endroits les formes en soient encore respectées. Individuellement, la religion y reprend de l'autorité sur quelques-uns, et le nombre de ceux qu'elle gagne paraît s'accroître , mais bien lentement. Dans les classes où l'échange des idées est moins rapide, on trouve, à côt^ d'une incrédulité très décidée et déjà traditionnelle, quelques restes de l'ancienne foi. Il faut bien qu'il y en ait, puisque la négation reli- ^euse poursuit avec activité son œuvre de propagande. Aussi longtemps que la masse des adolescents recevront une instruction chrétienne, il y en aura qui croiront leur pasteur, et qui deviendront chrétiens , s'ils s'elTorcenl

de vivre selon leurs croyances ; il y en aura qui se détourneront de la religion à cause des devoirs qu'elle impose, et qui seront bien aises d'être débarrassés de leurs scrupules ; il y aura un champ pour la mission déiste et pour la mission matérialiste aussi bien que pour l'Evangile. Mais combien de temps durera cette instruction religieuse de toute la jeunesse, si la majorité des adultes en rejette le contenu? Je ne saurais le prévoir.

Ce qui est positif, c'est que l'idée d'une religion collective, qu'on accepte par le fait de la naissance , avec la qualité de citoyen , commence à répugner à la conscience publique, particulièrement à la conscience des hommes religieux. La- foi devient de plus en plus une affaire individuelle.

Sans nous engager dans des calculs fort hasardeux pour supputer le nombre des croyants, des demi -croyants et des incrédules, il suffît de peser la portée de ces faits, qui sont publics. On en conclura bientôt, il me semble, que la position des chrétiens convaincus est au

fond la même aujourd'hui que dans les premiers siècles du christianisme. Ils sont tenus par l'ordre positif de leur maître de prêcher l'Evangile qu'ils ont reçu. Ils ne seraient pas chrétiens, s'ils se taisaient. Leur prosélytisme peut être importun; mais leur silence serait coupable. Qu'ils se trompent ou non, peu importe, avec la conviction que leur doctrine est nécessaire au salut des individus et des sociétés, ils manqueraient aux plus simples devoirs de l'humanité, s'ils n'étaient pas missionnaires.

Ils ne peuvent pas se borner à présenter les conséquences de principes universellement adoptés; il faut qu'ils exposent leurs croyances comme si elles étaient quelque chose d'absolument nouveau.

Enfin il ne suffit pas qu'ils les exposent, il faut encore qu'ils les justifient. La pratique universelle du baptême, le caractère officiel de certains cultes, quelques usages de la vie civile comme, en certains pays, l'emploi de la Bible dans la cérémonie du serment, plus que tout cela notre histoire tout entière, font souvent naître une illusion, que la routine et l'indolence

entretiennent. C'est l'idée qu'il existe en faveur de l'Evangile une présomption de vérité résultant de son antique possession. Cette possession, le plus souvent, n'est qu'un fantôme, et là même où elle subsiste encore, ce serait une faiblesse de s'en prévaloir. Avant de s'appuyer sur une autorité quelconque, le chrétien doit commencer par établir cette autorité. Nul n'est tenu de le croire sur parole, pas plus qu'il n'est tenu de croire sur parole un matérialiste ou un mormon. Si le disciple de l'Evangile invoque une prévention favorable pour suppléer à ses démonstrations, il s'abuse. Il n'y a plus de préjugé en faveur du christianisme. Peut-être faudrait-il même aller plus loin, et confesser que le préjugé parle contre lui ; car enfin le christianisme a possédé, nominalement du moins, la direction des populations occidentales, et il l'a perdue. Pourquoi l'a-t-il perdue, s'il est la vérité, demandera-t-on?

Le fidèle qui veut propager sa croyance, est tenu de répondre à cette objection. Il est tenu d'expliquer l'état présent des sociétés civilisées; car la mesure de la vérité d'une doctrine se

— u — trouve dans la puissance qu'elle possède d'expliquer les faits.

La vérité du christianisme ne se suppose donc pas; il faut l'établir, en se fondant sur ce que tous les esprits sont obligés d'admettre : l'évidence interne, logique et morale, et l'expérience universelle.

Le christianisme n'a pas le droit d'être cru sur parole; mais il a celui d'être écouté. Le discrédit dans lequel il paraît tombé ne constitue qu'un préjugé; ce ne saurait être un argument aux yeux d'un homme de sens et sincère vis-à-vis de lui-même. Si l'héritage du christianisme avait été recueilh par une philosophie solide, capable d'interpréter à l'homme son histoire et son propre cœur, d'organiser la société, de régler la vie, ceux qui ne veulent pas retourner en arrière seraient excusables de s'en tenir à ce qu'ils posséderaient. Mais que trouvons-nous à la place que le christianisme occupait ou semblait occuper autrefois?

Un déisme si peu consistant qu'il est plus difficile de le formuler que de le combattre, une indifférence frivole, qui ne cherche pas

même à se justifier, et chez les hommes d'esprit, le scepticisme, le scepticisme, c'est-à-dire le désespoir pour quiconque a dans l'àme une fibre sérieuse. Tel est, en chiffres ronds, le bilan des intelligences. Quand une société en est là, ce qui lui sied le mieux c'est la modestie. Avec Pascal et Newton, avec Racine et Milton et le Dante, avec la multitude de ses martyrs et ses œuvres charitables de toute espèce, avec les exemples qu'il donne encore aujourd'hui , le christianisme, qui a créé les peuples modernes, sollicite un examen sérieux, et c'est donner de son esprit la plus pauvre idée que de s'imaginer qu'il peut être éconduit par des quolibets.

Pendant les quelques heures où je pourrai vous entretenir, je voudrais mettre le christianisme en parallèle avec les opinions qui l'ont remplacé.

Je laisse de côté pour le moment le scepticisme raisonné, selon lequel nous ne pourrions rien savoir ici-bas de notre origine et de notre destinée, ni par nos propres lumières, qui n'atteignent rien d'absolu, ni par le moyen d'une

révélation, dont nous ne saurions constater la réalité. La réfutation directe et rigoureuse du scepticisme est une tâche qui surpasse mes forces. Elle en userait, je crois, de plus grandes. Mais le scepticisme ne travaille pas pour luimême. Il fait le vide et l'âme ne saurait y vivre; il faut qu'elle trouve un aliment respirable, ou qu'elle s'asphyxie. Quand il n'a plus rien à dissoudre, quand il est au bout de son œuvre, quand il s'est accompli, qu'il a vaincu, le scepticisme produit dans l'âme un malaise insupportable. Celui qui l'appelait « un doux oreiller pour une tête bien faite » ne représentait pas l'humanité ; c'était un homme d'esprit plutôt qu'un homme de sens.

Le scepticisme est une forme du renoncement. C'est l'état d'une âme qui s'est résignée à ignorer. Supposez que cette résignation soit universelle, et qu'elle ait commencé avec le genre humain; supposez qu'elle soit douce en effet, qu'elle ne coûte aucun effort, en d'autres termes, supprimez la soif de connaître, l'immense curiosité de l'esprit humain, et tout aussitôt vous voyez disparaître la science, les

arts qui ont la science pour base, et toute la civilisation. L'homme n'est plus qu'une brute. N'allons pas si loin, supposons seulement que dès l'origine, l'homme se soit imposé les limites où prétend l'enfermer notre maturité désabusée, supposons qu'il ait borné ses recherches aux lois des phénomènes sensibles, aux choses qui peuvent lui servir dans ce monde, à l'investigation du domaine au sein duquel il se meut, sans se demander ni d'où il vient, ni où il va. Vous anéantissez du coup la superstition et la métaphysique, et vous en triomphez. — J'y souscris; mais n'avez-vous pas détruit aussi toute poésie, tout idéal, tout horizon, tout ce qui est proprement humain dans l'homme? Il faut une époque singulièrement raffinée (j'ai presque dit dépravée) et des esprits bien courts dans leurs délicatesses, pour affirmer sérieusement, comme on le fait, que le plus digne emploi de notre activité consiste à étudier minutieusement ce qu'ont imaginé nos pères sur des sujets dont il est impossible de rien savoir. Ils se placent dans une situation bizarre, ceux qui acceptent les bénéfices de

notre culture intellectuelle et morale, et qui soutiennent en même temps que cette culture est le fruit des efforts de générations insensées, qui poursuivaient un but impossible. Il était donc indispensable, à leur dire, que l'humanité commençât par se fourvoyer; et tout était perdu si, dès le commencement, elle avait obtenu la seule vérité qu'il lui soit permis d'atteindre, la certitude de son impuissance. Il y a là dessous autre chose que le doute, il y a une opinion bien arrêtée; c'est que l'illusion, c'est la vie, et que la vérité donne la mort.

Mais alors, de leur propre aveu, ces docteurs élégants et impassibles seraient donc des assassins?

Ceci n'est pas un argument, je le sais bien, le scepticisme défie tous les arguments.

La volonté seule en triomphe. La haine du scepticisme, c'est l'amour de la vérité. Le scepticisme en veut à notre vie. Il s'attaque à la croyance qui est le ressort de notre activité tout entière. Il nie tout ordre dans l'univers. S'il y a un ordre, les besoins attendent leur satisfaction, l'œil est fait pour la lumière, et la

pensée pour la vérité; s'il y a un ordre, c'est l'erreur qui est malfaisante, et la vérité qui produit le bien; s'il y a un ordre, celui qui est fait pour chercher, trouvera. Le scepticisme, qui reconnaît en nous le besoin de chercher, et conteste la possibihté de trouver, nie l'ordre. Celui qui veut lui-même rester dans l'ordre, doit affirmer l'ordre, et rejeter le scepticisme par une énergique résolution.

L'origine du scepticisme ce sont les défaillances du cœur. Les intelligences très actives le raisonnent après coup. On le trouve plus souvent à l'état d'instinct, c'est l'indifférence pour les questions de Dieu et de l'âme, le ricanement. La discussion n'est pas le remède à cette maladie.

Je m'adresse donc à ceux qui ont une opinion , ou qui pensent en avoir une. J'ai demandé quelle était de nos jours la plus répandue , non pas chez les philosophes , mais dans la population tout entière. On m'a répondu : C'est la rehgion naturelle , le déisme, le rationalisme.

Déisme ou rationalisme, il n'importe ; c'est par lui que nous commencerons. Je voudrais essayer de caractériser fidèlement cette opinion dans ses traits principaux, puis rechercher les fondements sur lesquels elle s'appuie, et, finalement, la discuter.

La croyance positive, fondamentale est ici l'existence de Dieu : un Dieu personnel, unique, auteur du monde et de la loi morale, qu'il a gravée dans notre cœur. Il récompense ceux qui l'observent, il punit ceux qui la bravent obstinément dans ses prescriptions essentielles. L'idée de la justice de Dieu conduit à cette rétribution , qui pourtant ne s'accomplit pas icibas d'une manière universelle. Pour maintenir la justice divine , il faut donc statuer une vie à venir.

Cependant, tous ceux qui admettent le principe ne tirent pas cette conséquence. Ils croient en Dieu, parce que leur esprit ne saurait se passer d'une cause première, ni se la représenter autrement que comme un être personnel ; mais ils ne croient pas à la vie à venir, que rien ne leur prouve, et dont ils ne se soucient pas.

La justice de Dieu se trouve ainsi fort compromise, sa personnalité s'obscurcit. Mais nous ne saurions poursuivre toutes les variétés d'opinion. Le rationalisme plus ou moins religieux croit à la vie à venir, comme à la personnalité de Dieu; il admet donc, sous l'empire d'un besoin moral, l'existence d'un ordre de réalités entièrement soustraites au contrôle de notre expérience.

En revanche, il ne veut pas entendre parler de vérités révélées. Il ne se borne pas à contester historiquement les titres de telle ou telle révélation prétendue ; il prononce qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu, qu'il ne saurait y avoir de révélation directe de Dieu aux hommes; parce qu'une telle révélation serait, dit-il, une dérogation aux lois de la nature, et que les lois de la nature ne comportent aucune exception. L'affirmation de ce déisme, c'est la personnalité de Dieu; le contre-poids, auquel il tient au moins autant, c'est la négation du surnaturel.

Ces deux thèses ne s'accordent peut-être pas très bien, car enfin si Dieu est l'auteur et le

maître de toutes choses, si Dieu est libre, que sont la nature et les lois de la nature sinon l'expression de sa volonté , et quelle est la signification précise du mot surnaturel à ce point de vue ? Ce qui est naturel , n'est-ce pas ce que Dieu veut, et ce que Dieu veut n'est-ce pas ce qui arrive?

La critique des témoignages conserve tous ses droits pour apprécier si les récits qu'on nous fait sont croyables ; mais il n'est permis d'alléguer aucune impossibilité a priori en se fondant sur le surnaturel.

Dira-t-on qu'il n'appartient qu'à l'être imparfait de déroger aux lois qu'il a tracées ? A la bonne heure ! S'il fallait, comme une école bien délaissée aujourd'hui, définir le surnaturel, une perturbation apportée aux lois de l'univers, nous croirions le supranaturalisme singulièrement compromis. Mais comment , avec notre expérience d'un jour , aurionsnous la prétention de connaître toutes les lois que Dieu a établies? Si tel événement que nous appelons surnaturel , miraculeux , se trouvait en définitive être avéré, n'est-il pas clair qu'il

faudrait y voir l'effet d'une loi supérieure à celles que nous connaissions jusqu'ici, et qui trouve plus rarement l'occasion de s'appliquer sous nos yeux? Si Dieu est bon, si Dieu nous aime, s'il nous a donné la loi morale pour notre plus grand bien , il ne serait assurément pas absurde de supposer qu'il eût voulu se manifester directement aux hommes , du moins dans le cas où les hommes en auraient besoin. Les moyens de se faire entendre ne sauraient lui manquer. S'il est l'auteur hbre de toutes choses; s'il est tout puissant, on ne saurait invoquer ici une impossibilité métaphysique qui ne serait que son impuissance. Et quant aux besoins de l'humanité, qui pourrait les mettre en doute, s'il songe aux sanglantes superstitions du passé, à l'anxiété qui ronge les plus nobles âmes, à l'aspect aride et désolé d'une société sans religion? — Il le faut avouer : entre ces deux points, l'affirmation d'un Dieu personnel et libre, et le parti pris de repousser sans autre examen toute révélation immédiate de ce Dieu , tout ce qui sort du champ de notre expérience journalière , il y a presque une

— n — contradiction. L'idée d'un Dieu libre et personnel étant admise, les probabilités, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les probabilités sont en faveur d'une révélation directe et d'une religion positive quelconque. Avec un Dieu libre et personnel, il n'y a point de miracles, dans ce sens que tout est miracle, tout est révélation , tout est l'expression de sa volonté. La merveille , le mystère , dans cette opinion , ce n'est pas que Dieu parle, c'est qu'il se taise, c'est qu'il supporte cet ordre de phénomènes que nous appelons régulier par le simple effet de nos habitudes, quoiqu'il comporte et comprenne en lui tant de choses qu'un Dieu juste et bon ne saurait avoir voulues, et que nous n'osons pas lui attribuer.

Ij'immutabilité des lois de la nature, ce mot qui revient si souvent dans les discours de nos contemporains, est une expression métaphorique très légitime sans doute , mais dont il ne faut pas se laisser abuser; proprement il faudrait dire l'immutabilité des lois de notre expérience, l'immutabilité des lois de nos perceptions. Il est facile de se convaincre que la

connaissance d'une telle loi n'est jamais qu'une connaissance probable, attendu qu'elle ne se fonde en dernière analyse que sur un nombre toujours restreint de faits particuliers. C'est le propre des ignorants de s'écrier toujours : c'est impossible. Dites au nègre du Congo que dans votre pays l'eau revêt pendant plusieurs mois la forme solide , il répondra : c'est impossible, et vous sourirez. Et d'où savez-vous, esprits éclairés, qu'il est impossible qu'un mort ressuscite? Vous n'en avez jamais vu, les histoires qu'on en fait vous paraissent mal avérées; mais si vous en aviez vu, que diriez-vous? — Léthargie. — Et si le corps, comme celui de Lazare, sentait déjà la corruption ? Votre idée de la mort changerait. Vous n'y verriez plus une destruction , mais un changement d'étal, que sais-je ! une séparation de parties qui pourraient se rejoindre sous l'empire de certaines forces, supérieures à celles que vous aviez précédemment observées \. —

* Le lecteur ne cherchera pas ici les éléments d'une théorie de la résurrection, qui ne s'y trouvent pas. Il serait facile, sans doute, d'objecter que les mêmes substances a[»partiennenl successivement à une multitude de corps organisés; mais il ne serait pas moins

Vous en conviendrez sans trop de peine, avec la parfaite conviction que vous ne verrez jamais rien de pareil. Je le présume aussi. Mais dans les domaines étrangers à nos intérêts éternels , combien de choses étions-nous certains de ne voir jamais, que pourtant nous avons vues, et dont nous ne nous étonnons plus ? L'immutabilité des lois de la nature n'est après tout qu'une hypothèse dont la vérification absolue est impossible; et même admise , il est abusif d'en conclure à l'impossibilité absolue de tel ou tel fait déterminé, parce que ceci est certain, que les lois naturelles ne nous sont que très imparfaitement connues.

Le défaut d'harmonie que je signale entre les éléments dont le déisme se compose a été remarqué plus d'une fois, entre autres par deux amis dont j'ai cultivé le commerce à Genève. M. Ernest Naville l'a relevé dans ses discours sur la vie éternelle, pour dissiper les préventions hostiles au christianisme positif. Au point de vue du scepticisme, M. Edmond Schérer

facile de se convaincre qu'un tel argument ne prouve rien, sinon contre une manière étroite et presque puérile de concevoir la résurrection.

a dit également, dans un dialogue remarquable, que la négation absolue du surnaturel compromet la croyance à la personnalité de Dieu. Ainsi vous trouvez d'accord sur ce point deux intelligences élevées , dont les tendances et les conclusions diffèrent d'ailleurs du tout au tout.

Malgré ces autorités, je crois pourtant que beaucoup de gens maintiendront leur symbole : la personnalité de Dieu et la négation du surnaturel.

Ils persisteront dans ces deux principes, bien que l'un ne découle pas naturellement de l'autre, et qu'ils semblent plutôt se contrarier. Cette observation ne suffira pas à détruire leur conviction, et je ne saurais trop les en blâmer; car leur croyance à la personnalité de Dieu, leur croyance à l'immutabilité des lois naturelles se fondent l'une et l'autre sur des raisons sérieuses, quoique puisées à des sources différentes.

Ces fondements de la religion naturelle, voilà l'objet que nous devons essentiellement exa-

miner. La critique précédente n'était qu'un préliminaire, une anticipation, sur laquelle j'ai peut-être trop insisté.

Nous chercherons donc de bonne foi les bases des doctrines qui forment le Credo du Théisme.

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