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QUATRIÈME LECTURE

Rien n'est plus naturel et plus raisonnable que de chercher à s'expliquer la condition de l'homme comme un résultat de sa liberté. C'est même, je le dirai, la seule tentative d'explication concevable, en partant d'un Dieu personnel. Dieu aurait donc donné à l'homme le seul bien véritable qu'il pût lui conférer par sa seule action créatrice; il l'aurait fait libre. Les misères dont souffre chaque être humain, seraient la conséquence de ses propres fautes. Telle est

bien la première idée qui doit s'ofïrir à l'esprit. Mais celte idée est absolument impuissante à rendre compte des phénomènes, tels qu'ils se produisent. Vous vous en convaincrez sans peine.

Quand, sur le terrain du rationalisme, on prétend concilier la bonté divine et l'état du monde par l'idée de la liberté humaine , on entend que cette liberté subsiste toujours, ou du moins que chaque individu l'a possédée dans son intégrité. On veut bien que sa condition extérieure soit l'effet des circonstances, mais on pense qu'il est lui-même l'auteur de son caractère moral; autrement la liberté n'expliquerait rien. Malheureusement cette supposition n'est pas admissible. L'observation la plus superficielle nous montre que les choses se passent tout autrement.

Le théisme échappe à l'objection qui naît du contraste entre l'ordre moral et la nature , par l'hypothèse d'une économie à venir, oii toutes les injustices de celle-ci seront réparées. Je n'insisterai donc pas. Mais si les lois de la nature s'étendent au gouvernement du monde

-sèmerai, que reste-t-il à cette croyance? Et pourtant rien n'est plus certain.

La conduite des hommes dépend de leurs prédispositions naturelles et des circonstances extérieures dans lesquelles ils se trouvent placés, plus encore que de leur liberté morale.

Et d'abord une réflexion bien simple nous montre que la liberté n'est pas la maîtresse de notre vie. Si la partie était intacte au début de la carrière de chacun de nous , si nous pouvions aussi bien nous prononcer dans le sens du bien que dans le sens du mal , le plus grand nonibre sans doute, la moitié tout au moins, choisirait le bien et se confirmerait dans le bien. Sans prétendre que la question de sa destinée morale soit irrévocablement tranchée pour chaque individu par une seule décision de sa liberté, il est certain pourtant qu'une première victoire rend la seconde plus facile, de sorte que si les chances en laveur d'une décision dans le sens du bien étaient égales aux chances opposées lors de la première crise morale, les exemples de vies absolument pures ne devraient pas être très rares. Et pourtant, de

l'aveu unanime, ils le sont excessivement : l'opinion de beaucoup la plus répandue assure même qu'il n'y en a point. « Nul n'est exempt de péché , y> c'est une des paroles de l'Evangile qui ont été le plus complètement acceptées, sans doute parce que chacun croit trouver dans la misère universelle une excuse pour ses torts particuliers. Les honnêtes gens qui soutiennent avec passion la bonté naturelle du cœur humain , se révolteraient à l'idée qu'un de leurs semblables osât se dire vraiment net et sans péché. Peut-être ces deux préjugés coulent-ils de la même source : nous voulons que l'homme soit bon pour pouvoir nous dire tels; et nous tenons la pureté pour impossible parce que nous savons qu'elle nous manque ; c'est toujours l'intérêt de notre amour-propre qui est au fond de nos jugements. Mais enfin, s'il n'est pas de héros pour son valet de chambre , si dans le champ limité de son expérience, chacun de nous trouve la trace du mal partout où il regarde avec quelque attention, ce ne peut pas être l'effet du hasard. Il faut qu'il ) ait là quelque influence générale, à la-

quelle tous les individus sont plus ou moins soumis.

Cette atmosphère corruptrice, qui pourrait la méconnaître? Personne , sinon peut-être quelque théoricien dont le système ne s'accommode pas des faits. Encore lui sera-t-il plus facile de ne pas les faire entrer en compte que de les nier. Nous sommes libres de suivre notre conscience ou de lui désobéir. Mais cette conscience elle-même est en grande partie l'œuvre de l'éducation, de la tradition. Nous jugeons au point de vue de notre Europe la morale des peuples étrangers, nous jugeons les maximes de nos ancêtres du point de vue de ce siècle- ci, et nous trouvons qu'aux plus brillantes époques de l'humanité, la conscience autorisait des infamies , et qu'elle a souvent commandé ce qui nous paraît abominable.

Sommes-nous arrivés au terme de notre histoire, et les âges futurs ne jugeront-ils point à leur tour les idées du droit et du devoir que nous nous formons aujourd'hui? Il serait peutêtre imprudent de l'affirmer, et je ne sais comment le rationalisme parviendrait à l'établir.

Si l'on avait des yeux pour voir, on se convaincrait que les dieux de notre âge ont aussi soif de sang humain que les plus altérés d'entre les dieux de nos pères. Mais sans entrer dans cette question , il suffit de ce que nous venons de rappeler pour se convaincre que, jusqu'à présent du moins, la liberté d'obéir à ^a conscience n'a dispensé personne de participer au mal moral ; si du moins le bien et le mal moral sont quelque chose en eux-mêmes , indépendamment de nos opinions, ce qui est la supposition du théisme. Ils sont sans reproche, le druide qui arrose de sang humain la pierre des sacrifices en l'honneur de Tentâtes, le prêtre qui allume le juif et l'hérétique à la sainte Trinité, l'officier qui ordonne le massacre et l'incendie pour la gloire de son pays. Ils ont fait chacun de leur mieux; mais l'ignorance et le mal oppriment l'humanité tout entière.

Nous n'évitons pas le mal en suivant notre conscience; nul de nous ne la suit toujours. Est-il possible de la suivre toujours? L'injustice, le crime ne trouvent-ils pas en nous des complices, lors même que nous les haïssons?

Le mal, qui nous subjugue au dedans, ne nous contraint-il pas au dehors; n'est-il pas inséparablement mêlé au tissu de nos destinées? Voyez cette horrible guerre qui désole l'Amérique depuis deux ans, et dont nous sommes tous plus ou moins frappés dans nos intérêts. L'esclavage des noirs en est la cause. Dans ce pays-ci l'esclavage est presque universellement condamné; malgré l'attitude de certains gouvernements, on peut affirmer qu'il est réprouvé par toute l'Europe. Il l'était longtemps avant l'explosion de cette guerre. La généreuse initiative du parlement britannique pour l'abolir dans les colonies du Royaume-uni, avait été saluée comme un des événements les plus glorieux de notre siècle ; on savait gré à la République française de 1848 d'avoir tranché une mesure ajournée par le gouvernement de la Restauration et par le gouvernement de Juillet; on avait lu avidement la Case de l'Oncle Tom ; et, sur un appel parti de nos montagnes, l'on commençait à collecter parmi nous pour le rachat des esclaves. Mais qui songeait à s'interdire l'emploi du coton? Et cependant chacun

savait bien que la grande consommation de cette substance faite en Europe, était la source des profits que le travail des esclaves américains apportait à leurs maîtres , la cause par conséquent du haut prix des esclaves, du grand intérêt des planteurs à maintenir l'esclavage, enfin de la traite. Chacun sait donc, et depuis longtemps, qu'en se servant de coton , il patronne l'esclavage et la traite. Si tous ceux qui s'entendent sur le principe en tiraient simultanément la conséquence pratique, peut-être en résulterait-il un certain effet. Mais l'abstention d'un seul , de quelques milliers , de plusieurs millions même, n'en produirait absolument aucun. Qu'un million de consommateurs renonce au coton pour la laine et le fil (s'il y a réellement des étoffes de pur fil et de pure laine), quelle en sera la conséquence? — Un renchérissement sur les articles demandés. En vertu de cette hausse, ces matières textiles seront abandonnées par d'autres consommateurs, qui les affectaient à certains usages où l'on peut jusqu'à un certain point les remplacer... par le coton. C'est-à-dire que notre abstention

particulière provoquera quelque part ailleurs une demande de colon rigoureusement correspondante. Il n'y aura rien de changé. Nous payons notre tribut aux planteurs et aux négriers bon gré mal gré.

Il y a plus , combien de fois , même avec des lumières , ne fait-on pas le mal en croyant travailler au bien ! Que d'encouragements à la paresse , à l'hypocrisie , n'ont pas été déhvrés par la charité! — Mais non, cet inconvénient va disparaître : la charité se ravise, elle abandonne les paresseux, elle veut stimuler le travail , en suppléant à rinsuffisance de ses produits. Le travail secouru s'offre en baisse, déprime des salaires déjà trop faibles, et décuple le nombre des travailleurs à soutenir. L'épargne de l'ouvrier, cette épargne qui représente son avenir, sa dignité, sa vie, fonctionne de la même manière en temps de crise. Celui qui peut ajouter à sa journée l'intérêt d'un petit capital, aimera mieux travailler au-dessous du minimum de prix nécessaire à son entretien, (jue de ne pas travailler du tout en consom-

mant le capital liii-même, et par conséquent il pèsera sur l'ensemble des salaires.

Voilà des phénomènes qu'un coup d'œil superficiel jeté sur la société permet à chacun de constater; un économiste creuserait plus avant la matière, s'il le voulait. De nos jours on se préoccupe avec raison de l'économie pohtique. Les saint-simoniens essayaient, il y a trente ans, de la costumer en divinité. Depuis lors nous avons vu se multiplier les tentatives pour l'installer sur le siège que la religion a laissé vacant, et pour lui donner la suprême direction des affaires humaines. Elles semblent avoir assez complètement réussi. Je ne veux pas me prononcer maintenant sur la valeur de cette tendance; mais, sans substituer l'économie politique à la religion , il ne saurait être indifférent de confronter leurs principes, car la vérité doit subir le contrôle de tous les faits. Eh bien , dans tous les ordres de phénomènes qui relèvent de l'économie, nous voyons les lois.de la nature envahir le monde moral. Sur l'une et sur l'autre nous trouvons le même cachet, la môme inscription : fatalité. A la prendre

dans son ensemble, l'activité humaine, quelle que soit l'originalité de ses développements, est essentiellement animale, c'est une réaction contre la faim; chacun soutient et défend sa vie comme il le peut dans les circonstances où il se trouve, lesquelles, la plupart du temps, ne lui laissent pas deux chemins. Les tentatives d'émancipation sont communément punies de mort. Et les distractions des classes laborieuses, les vices même qu'on leur reproche, conservent généralement ce caractère de réactions physiologiques plus ou moins inévitables. A tout prendre, ils ne forment qu'une partie bien minime du grand peuple humain, ceux qui ont une heure dans la journée pour lire, pour converser, pour réfléchir et se former une opinion sur les choses, sans être obsédés par la préoccupation de se nourrir et de se couvrir euxmêmes ou leur famille. Sur ce pied-là, notre société si brillante serait singulièrement pauvre, et, pour la plupart de nos semblables, la liberté ne serait guère qu'une virtualité sans application sérieuse, môme dans certaines républiques démocratiques à suffrage universel.

Ainsi nous ne faisons pas ce que nous voudrions; nous concourons au mal malgré nous; nous ne savons pas ce qu'il faut vouloir. Sommes-nous au moins capables de vouloir toujours ce que nous croyons être le bien? — Pas même cela! L'ignorance et la fatalité ne sont que les formes du mal les plus extérieures. L'habitude, cette seconde nature, se transmet du père aux enfants ; nous puisons dans notre sang des penchants, des dispositions impérieuses ; les passions sont héréditaires comme les tempéraments, ou plutôt nos passions font partie de notre tempérament. Combinez les effets de toutes ces causes, et l'empire du mal n'aura plus rien qui vous surprenne. Vous reconnaîtrez que le mal moral (dont l'idée implique absolument la liberté), s'étend néanmoins en vertu de lois nécessaires , tellement que dans les conditions actuelles de l'existence, il nous est impossible de ne pas en être affectés.

Tout cet état de choses s'explique fort. bien au point de vue de l'enchaînement naturel des effets et des causes. On comprend que les rapports naturels et nécessaires des hommes entre

eux impliquent une solidarité de conduite aussi bien qu'une solidarité de destinée. Le vice engendre le vice, et la vertu, la vertu. Le vice produit la misère, et la misère à son tour produit le crime. Nous puisons dans la vie de l'espèce nos croyances, nos sentiments, nos passions, aussi bien que les éléments de notre langage et les principes de notre sang. La liberté n'est pas tout l'homme. La liberté n'est qu'un germe , qui doit se développer dans les conditions que lui fait une nature préexistante ; nature extérieure et nature humaine , nature collective et nature individuelle. La liberté réagit plus ou moins contre cette nature ; elle réussit à la modifier jusqu'à un certain point, mais elle en subit toujours les effets. Ainsi la liberté n'explique pas plus notre conduite qu'elle n'explique notre situation extérieure dans le monde. La responsabilité est collective. Je suis pour quelque chose dans l'activité morale de la société qui m'entoure et des générations à venir, car je contribue par ma liberté à former les conditions de la leur. De même la responsabilité de mes propres actes

remonte en partie à tous ceux qui m'ont élevé, c'est-à-dire à l'humanité tout entière ; ce qui paraît nous appartenir le plus exclusivement, nos propres décisions, n'est pas entièrement à nous, et il est impossible de démêler la part qui nous en revient. En fait, tout cela est fort évident, et l'on comprend, je le répète, qu'il ne puisse pas en être autrement. Mais cette évidence du fait laisse subsister tout entière la question du droit, la question religieuse. On voit bien que la nature étant donnée, la liberté étant donnée, l'histoire a dû produire quelque chose de semblable à ce que nous observons. Mais, ce que nous n'apercevons pas du tout, c'est la justice et la bonté de Dieu à l'égard de chacun de nous. La foi dans la vie à venir peut nous consoler des injustices du sort ; mais si la direction de notre volonté même fait partie de notre sort, sur quoi le jugement portera-t-il, et quel est le fondement de notre espérance ?

Résumons en un mot cette discussion. L'élément essentiel de la foi en Dieu c'est la suprématie de l'ordre moral dans l'univers: croire en Dieu, c'est identifier la loi morale et le prin-

cipe même de l'être dans une même volonté, dans un même esprit; c'est croire que toutes choses sont dirigées en définitive vers le triomphe et l'absolue réalisation de l'ordre moral, qui est l'ordre absolu. Eh bien, messieurs, cet article de foi, héritage d'une ère religieuse de l'humanité, ce dogme inauguré par une grande révolution religieuse, porte au plus haut point les caractères de la foi religieuse proprement dite. Loin de pouvoir être proposé comme une induction de l'expérience , il en contredit diamétralement les analogies; loin d'expliquer les phénomènes, il les obscurcit, et l'on ne peut le maintenir qu'au mépris de toutes les apparences. L'histoire des sociétés humaines et leur condition présente sont à la rigueur explicables, si l'on consent à n'y voir que le jeu des forces que l'observation nous fait connaître, si l'on se contente de l'étudier sans amour et sans haine , sans parti pris d'aucune sorte, et qu'on borne sa curiosité à chercher dans Tordre phénoménal, les causes complexes des événements, afin de prévoir l'effet probable des forces que nous voyons s'agiter aujourd'hui.

Mais la recherche des causes finales, qui a retardé l'essor des sciences naturelles, paraît plus dangereuse encore dans le domaine de l'histoire. Autant que l'expérience peut les constater, les lois qui régissent l'histoire sont des lois naturelles, étrangères à l'ordre moral; l'intervention de Dieu dans les événements n'est perceptible qu'aux yeux de la foi. L'opinion que tout ce qui arrive dans le monde est l'effet d'une volonté spéciale de Dieu tendant au bien des créatures est, parmi les suppositions possibles, l'une des plus malaisées à soutenir sur le terrain de l'expérience. Je n'en connais qu'une plus difficile encore à justifier, c'est celle qui, tout en reconnaissant que la condition de l'humanité sur la terre est régie par des lois immuables, affirmerait que ces lois sont ellesmêmes l'expression immédiate d'une justice et d'une bienveillance absolues.

Le temps me presse et je ne puis qu'indiquer quelques considérations d'un autre ordre.

Et d'abord, comme nous l'avons déjà vu, la doctrine d'un Dieu libre et personnel semble

contraire aux intérêts de la science. Je comprends qu'on ait quelque répugnance à s'exprimer ainsi, moi-même je suis effrayé, je suis blessé jusqu'au fond du cœur du langage que je tiens dans ce moment, mais c'est le langage des faits. Il ne servirait à rien de prolonger des illusions. Le seul moyen de surmonter les objections c'est d'en rendre compte.

La science expérimentale n'a pas besoin de Dieu, et repousse son intervention comme une influence perturbatrice. La philosophie a priori ne redoute pas moins cette doctrine, et pour des raisons assez analogues. La science expérimentale a besoin de statuer un ordre immuable, qu'elle explique par la nécessité dans le principe même des choses. Cette nécessité que la science suppose, la spéculation a la prétention d'en rendre compte ; elle veut démontrer que la totalité des phénomènes résulte infailliblement du principe qu'elle pose. Dès lors ce principe doit être celui d'un enchaînement nécessaire, et non d'un enchaînement libre. Malgré l'opposition de ses méthodes, la science, interrogée seule, n'admel donc (pie la néces-

site. Je dis la science interrogée seule, par un esprit qui met l'intérêt scientifique avant tout.

Le théisme se soutient infiniment mieux sur le terrain pratique; cependant, là aussi, il soulève bien des objections. Cette doctrine est effrayante : il faut toute l'insouciance qu'engendre l'habitude, il faut l'inimaginable inconséquence de notre nature pour en affronter les terreurs. Nous serons jugés selon nos œuvres par un Dieu parfait. Quelle perspective ! Qui est prêt à subir ce jugement? qui peut se rendre le témoignage d'avoir tendu constamment au bien, de tout son pouvoir? Cependant nous ne saurions être absous à moins, si Dieu est saint. La sainteté est un feu dévorant, une lumière dont notre œil ne saurait supporter l'éclat.

Effrayés par la pensée d'un jugement rigoureux, nous essayons de nous persuader que la suprême justice sera satisfaite à moins; parmi les perfections divines, nous cherchons à. faire une place à l'indulgence. Les crimes les plus grossiers seront punis, pensons-nous, les fautes plus légères seront pardonnées. Mais où est la

mesure ? qu'est-ce qui est mortel, qu'est-ce qui est véniel? Pour établir ce tarif, il n'est pas trop d'une église infaillible. Ne voit-on pas qu'aux regards de la perfection rien d'impur ne saurait subsister? — D'un autre côté, si le pardon peut entrer dans le gouvernement divin, comment le limiterions-nous? Règlerons-nous les compassions de Dieu sur la mesure des nôtres? Non, la sainteté divine anéantit l'homme, l'indulgence anéantit Dieu ; un seul point de vue est soutenable : l'amour universel, inaltérable, absolu du Créateur pour sa créature. Mais il faut que cet amour absolu s'accorde avec la justice ; admettre que celui qui a constamment bravé la loi morale et celui qui s*est efforcé de l'observer seront traités de la même manière , ce sérail priver la loi morale de toute sanction , dépouiller l'ordre moral de toute réalité; l'amour divin lui-même y perdrait son caractère, et nous ne le comprendrions plus. Pour concilier positivement l'amour et la sainteté, le déisme serait obligé de se compléter, c'est-à-dire de se transformer. Aussi longtemps qu'il ne l'aura pas fait, les

représentations du jugennent et de la vie à venir resteront opaques. La pensée les résout en contradictions. L'impression la plus légitime que produise sur nous le nom de Dieu, c'est l'épouvante ; et qui dira combien de nous ont surpris en eux-mêmes le désir furtif que Dieu ne soit pas !

Il semble qu'il n'y ait pas place dans le monde pour l'homme et pour Dieu. Les prodigieuses inventions de notre époque étonnent une piété naïve comme autant de témérités et d'usurpations , et en effet l'esprit qui nous guide à la conquête de la nature songe rarement à s'humilier devant son Auteur.

En réalité, quoique la liberté humaine soit la vraie preuve de la liberté divine , pour tous ceux qui n'admettent pas que l'homme se soit fait lui-même ; des esprits éminents, soit dans l'Eglise chrétienne, soit hors de son sein, ont trouvé une extrême difficulté à concilier la liberté humaine avec la causalité divine; de sorte qu'ils ont cru devoir sacrifier la liberté humaine à la toute-puissance de Dieu. Mais si la liberté humaine est un fait, si ce fait est le

fondement de l'ordre moral ; on voit où nous conduirait la contradiction signalée par ces docteurs entre l'existence de Dieu et la liberté humaine.

Pour mettre en question le dogme d'un Dieu personnel, il y a donc des motifs sérieux. Notre intérêt nous porterait à nous en exagérer la force plutôt qu'à l'atténuer.

Enfin l'unité de Dieu ne semble pas avoir été reconnue dans tous les temps et par tous les peuples ; tandis que la personnification de toutes les causes signale partout le premier exercice de la pensée. Le Dieu personnel du théisme ne serait-il pas la plus sublime expression de cette tendance, la dernière des mythologies? Il a bien fallu nous l'avouer, les traits que nous essayons d'unir et d'épurer pour en former notre idée de Dieu, sont originairement empruntés à la conscience que nous avons de nous-mêmes. L'anthropomorphisme est inévitable, indélébile, car, à proprement parler, nous ne connaissons aucun être que le nôtre. Nous essayons donc de porter à l'infini la pure idée de l'esprit humain ; mais cette

tentative semble condamnée d'avance, puisque toutes les opérations de notre esprit sont finies, relatives , et supposent expressément le concours du corps. Nous ne saurions, dit-on, concevoir un esprit sans corps. Nous attribuons à Dieu la conscience de soi-même, signe distinctif de la personnalité. Mais nous n'acquerrons la conscience de nous-même qu'en nous distinguant de ce qui n'est pas nous. On a même essayé de démontrer que l'idée de notre personnalité suppose le contact d'autres personnalités. Un être hors duquel il n'est rien, ne saurait donc, suivant les philosophes, avoir conscience de lui-même , et la notion d'une personnalité absolue serait une contradiction dans les termes.

Telles sont, ce me semble, les considérations les plus fortes qui aient été invoquées contre le théisme. Il faut bien les regarder face à face, si l'on veut les vaincre. J'ai trouvé la tâche de les réunir singulièrement pénible, mon exposition en a souffert, je le sens. Eût-elle été plus forte, elle ne pouvait ébranler ceux qui croient. Pour ceux qui cherchent, il est à propos qu'ils en-

tendent le pour et le contre. Aussi longtemps que des objections de cette nature feront impression sur eux, ils n'auront pas trouvé, car ils n'auront pas éprouvé. La sagesse de ce siècle s'engage de plus en plus dans» les sombres voies que je viens d'ouvrir à vos yeux; la doctrine du théisme se discrédite. Nous verrons ce qu'on essaie de mettre à sa place.

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