SIXIÈME LECTURE
Je continue l'examen des systèmes conçus en dehors de l'idée d'un Dieu personnel. L'athéisme rigoureux, c'est-à-dire l'opinion que les choses particulières, objets de l'expérience immédiate , subsistent par elles-mêmes et sont l'unique réalité ; cet athéisme est la négation pure et simple de la raison. On a conclu de là, avec quelque précipitation, qu'il n'y a point de véritables athées, comme s'il était impossible de vivre sans raison, ce qui me semble une erreur. L'athéisme qui raisonne, c'est le panthéisme.
J'essaierai, messieurs, de caractériser cette doctrine, que l'étymologie de son nom ne définit pas d'une manière suffisante. Si l'on disait : les panthéistes considèrent Dieu comme divisible, et prennent pour Dieu la collection des êtres finis ; la plupart de ceux que l'usage désigne par ce terme protesteraient qu'ils ne croient rien de semblable, et ils auraient raison. Si l'on retourne les termes et qu'on dise: le panthéiste estime que Dieu est tout, dans ce sens qu'il est le seul être, la seule substance véritable, et que rien n'est indépendamment de Dieu; l'accusation s'étendra si loin qu'il deviendra difficile de s'en défendre, et que, pour cesser de mériter un tel reproche , il faudrait peut-être s'abstenir tout à fait de penser. Je préfère suivre un autre chemin, et vous proposer ma définition comme une simple convention faite entre nous. Vous verrez bientôt qu'elle correspond à une opinion assez répandue, et considérable par la renommée de ses principaux docteurs.
Obéissant à la première loi de notre raison, le panthéisme dont je parle reconnaît bien l'u-
nité du principe universel , parfois il décore ce principe du nom de Dieu ; mais, d'après lui, le monde , c'est-à-dire la pluralité des êtres finis, ne procède pas de Dieu par un fait, par un acte de libre volonté, l'univers n'est pas le produit d'une création, il est la manifestation naturelle de Dieu ; son existence est nécessaire comme celle de Dieu, ou, pour parler plus exactement , l'univers seul existe , le principe n'est que principe et n'existe pas, il ne se réalise pas dans une sphère divine, distincte des êtres finis, car il ne se connaît lui-même, il ne s'affirme lui-même que dans la production nécessaire des êtres finis. Le Dieu du panthéisme est une idée, une force réelle, et cependant il ne possède point d'existence qui lui soit propre; de même l'humanité terrestre , par exemple , qui est bien certainement quelque chose, n'existe pourtant que dans la somme des individus qui vivent actuellement sur la surface de notre globe. Eh bien, le Dieu du panthéisme est à la totalité des existences particulières de tous les degrés, astres, fluides, végétaux, animaux, êtres raisoimables , ce
qu'est l'humanité relativement à chacun de nous. Le Dieu du panthéisme est tout ensemble le genre universel et l'àme du monde, la vie en toute vie. Il y a une àme du monde, et cette âme est la raison, car tout se passe suivant des lois, mais cette raison s'ignore ellemême, elle produit sans le savoir et sans le vouloir.
Vous voyez d'ici, messieurs, ce qui fait le succès du panthéisme : c'est une doctrine de juste milieu. Il concilie la raison, qui affirme Dieu, et l'expérience, qui le nie, en retranchant sur les prétentions de l'une et de l'autre. Il concède à la raison l'unité du principe; mais il lui en refuse la perfection, car on aura beau dire, un être qui existe vaut mieux qu'un principe caché sous les faits, un être qui se connaît vaut mieux qu'un être qui s'ignore, la liberté vaut mieux que la fatalité. — A l'expérience, qui crie antagonisme, désordre, contradiction, il répond : illusion, l'ordre règne, l'ordre est absolu, l'ordre est immuable, mais votre vue est trop courte et votre horizon trop bas pour que vous puissiez l'apercevoir. C'est l'ordre qui veut
— \kt — que les enfants soient enterrés par leurs nnères, et que l'empire du monde appartienne à la trahison .
Comme le panthéisme, dans son idée génératrice n'est qu'un biais entre l'expérience et la raison, il oscille tantôt vers l'une, tantôt vers l'autre. Les innombrables formes qu'il revêt peuvent être ramenées à cette opposition fondamentale.
Le panthéisme empirique était la philosophie de la génération précédente, il est devenu la religion d'un grand nombre de nobles esprits. C'est la religion du progrès. Elle interprête assez naturellement un ensemble de faits plus considérables que le système de la matière animée, dont elle contient d'ailleurs l'explication. Ainsi, dans la panthéisme du progrès, l'être infini est bien la source de la beauté, de la vérité, de la hberté, de la justice, il contient toutes ces choses ; mais en germe seulement. Elles se développent avec le temps, telle est la clef de la nature, et la clef de l'histoire. Voilà ce qu'on affirme aujourd'hui.
Eh bien, messieurs, ce développement je l'admets; je crois au progrès autant que peut le faire tout autre enfant du XIX^ siècle. Je crois la planète en progrès sur la nébuleuse, je crois la nature compagne de l'homme en progrès sur la nature des sauriens ; je crois Cyrus en progrès sur Sennachérib, Athènes en progrès sur Sidon, le fer en progrès sur la pierre. La navigation de l'Océan est un progrès sur la navigation de la Méditerranée, le Persia est un progrès sur le canot; la vapeur, l'électricité, l'égalité civile, le respect de la vie humaine, la liberté de la pensée sont des progrès. Moïse est en progrès sur l'Egypte, Jésus-Christ est en progrès sur Moïse, Luther est en progrès sur Grégoire VIL Le tableau du progrès est chargé d'ombres épaisses, sa marche suit d'étranges détours ; ma confiance n'en est pas ébranlée, je sais que dans l'obscurité des souterrains, le voyageur court plus vite encore qu'à la clarté des cieux, je sais que les crimes de Jean-sansterre ont servi les libertés britanniques, et que la centralisation despotique a trouvé des forces dans les souvenirs d'un Saint-Louis ; je suis
avec foi les mille inflexions de la spirale immense ; je crois au progrès comme au fait qui résume tous les faits, et qui les domine! Mais je demande les conditions qui rendent le progrès intelligible, et le panthéisme ne me les fournit pas.
Le véritable progrès est essentiellement conservateur : il garde les conquêtes du passé, et il les augmente. Il est une acquisition que je ne voudrais pas perdre en chemin : la discipline de la pensée. Aristote est en progrès surThalès, auquel on veut me ramener, et même sans la métaphysique d' Aristote, j'aurais peut être reconnu que pour s'expliquer le progrès dans le monde, il faut, au-dessus du monde, reconnaître la perfection. Il n'y a de progrès possible que dans le domaine du fini. Si long qu'on fasse le chemin, il lui faut un but, il lui faut un terme accessible ; autrement, si tous les espaces franchis nous laissent à la même distance du but, le progrès n'est qu'une illusion.
Mais non-seulement les tentatives d'élever à l'absolu l'idée du progrès, la dénaturent; ces tentatives nous entraînent à des conséquences
impossibles. Pendant longtemps il a semblé que ces conséquences n'eussent pas été remarquées : étrange distraction ! Si l'univers tout entier progresse à l'infmi, et si cet univers est Dieu; voici, messieurs, ce que vous serez obligés d'admettre. Il fut un temps, nous le savons, où l'humanité n'était point : ce temps n'est rien au regard de la durée infinie. Il fut un temps où nul être vivant n'existait sur la terre ; la théorie nous commanderait cette assertion, si l'expérience ne la suggérait pas. Bien plus : il faut, au nom du progrès infini, statuer un temps où nul être vivant n'existait nulle part dans l'immense univers. Cet état n'est pas encore le point de départ , mais le terme d'un progrès antérieur d'une durée infinie. Auparavant, il y avait moins d'organisation, moins d'ordre, moins de force, moins de réalité; tout n'était que chaos, matière diffuse et sans forme. Reculez encore, car ce chaos est le résultat des progrès accumulés pendant des milUards de siècles. Par où commencerez- vous? Par la virtualité pure, c'est-à-dire, par la négation de l'existence, par le néant: tout vient de rien,
le néant est la cause universelle ; tels sont les termes absurdes auxquels vient s'acculer cette logique étourdie qui, confondant l'énoncé du problème avecla solution, croit pouvoir porter à l'infini le fait du progrès, constaté sur un étroit espace, pendant la durée de quelques jours, et supprimer ainsi l'être éternel. On se figure l'humanité et l'univers sortant d'un œuf comme un aiglon , mais qui l'a couvé cet œuf, et qui l'a pondu? Voilà la question inévitable. Le sapin sort d'une petite semence comme une plante imperceptible, il grandit fort lentement ; mais la semence en est tombée d'un sapin. Tout vient de rien, tel est le dogme essentiel de la religion du progrès. On l'a dissimulé longtemps, on se l'est dissimulé à soi-même; maintenant qu'il est mis au jour, on l'avoue, on s'en fait gloire. Je reviendrai sur cet aveu pour en prendre acte, car il renferme la condamnation du système. En effet, si tout peut venir de rien, s'il n'est pas vrai que tout ce qui se produit ait nécessairement une cause, il faut renoncer à appliquer dans le détail cette loi qu'on reconnaît fausse dans le principe, il faut s'in-
terdire tout emploi de l'idée de cause, c'est-àdire qu'il faut renoncer à l'exercice de la pensée. Non, le progrès ne saurait être qu'une période, le devenir n'est qu'une apparence, les puissances de ce qui devient, furent toujours. Il en est du progrès comnne du dualisme , qui en fournit l'explication prochaine, car tout progrès repose sur l'antagonisme de deux forces et sur la prépondérance de l'une d'elles. Le progrès, le dualisme sont des aspects du fait, des éléments d'une formule qui reste à construire, mais des idées absolument impropres à servir de fondement. La réalité du progrès ne peut être conservée qu'à la condition de le circonscrire et de l'expliquer. Le progrès, conçu comme fait universel et primordial, se détruit lui-même. Le panthéisme empirique se dissout par l'analyse. Ce qui reste, c'est le panthéisme pur, l'éternité de la substance, dont les manifestations seules changent perpétuellement.
Le fini n'est qu'apparent, l'infini seul est, toujours identique à lui-même. Ici nous abor-
dons sur un terrain solide; la raison, qu'on nous recommande de consulter seule, pourra s'y reconnaître et respirer. Fatiguée de tant de démarches inutiles, elle se repose enfin dans l'infini, et l'àme tout entière avec elle. Cet infini, nous le dominons par la pensée. Point de comptes à rendre à personne; nous ne sommes pas même responsables de nos actes à nos propres yeux, car ce qui agit en nous, n'est pas nous. Point d'œil qui lise dans notre cœur ces secrets qui nous épouvantent, point de juge, point de père. Du fond rougeâtre de l'abîme, la lave monte en bouillonnant jusqu'à nous, et retombe! L'être infini se réalise imparfaitement dans la série des existences qu'il dévore, il ne se connaît, il ne se comprend qu'avec nous, nous lui apprenons à bégayer son propre nom. La conscience, dont le nom déjà nous enseigne que nous sommes connus, et qui nous le répète si distinctement dans le silence de notre cœur ; la conscience est un mensonge, il n'y a point d'autre moi, il n'y a point d'autre Dieu que nous. Nos pieds reposent sur le dernier gradin. Dieu naît
et meurt en moi pour renaître. Je suis la beauté, je suis la vérité, je suis le droit, je suis la justice, et je suis plus Dieu que vous, puisque j'ose prononcer ces paroles qui vous font pâlir et frémir d'horreur.
Le panthéisme paie assez cher la sécurité qu'il inspire à notre conscience, et la satisfaction dont il enivre notre orgueil. Je crois voir autour de moi des personnes de tout âge. Quelques-uns d'entre vous ont sans doute accompagné au cimetière la dépouille de leur dernier ascendant. Qu'il y ait de cela peu de jours ou plusieurs années, n'importe, ils n'ont pas oublié cette heure-là. Qu'éprouvaient-ils devant la fosse ouverte, et qu'éprouvent-ils encore aujourd'hui? Est-ce le plaisir d'entrer en possession de leur héritage, est-ce le soulagement de ne plus sentir ici-bas personne qui ait le droit de les interroger et de critiquer leur conduite? N'est-ce pas plutôt un vide pénible, une douloureuse inquiétude? ne regrettez-vous pas le confident naturel de vos projets et de vos peines? Quelles que soient la fierté de votre indépendance et la richesse de votre foyer, ne vous
êtes-vous pas trouvés seuls et sans appui? Alors vous avez levé les yeux au ciel... Que cherchiez-vous dans cet azur vide? Le panthéisme nous rend orphelins.
Si, du moins, il en avait le droit. Mais non, au lieu de satisfaire tout ensemble et l'expérience et la raison, il a voulu les forcer à transiger; et celles-ci, reprenant leurs prétentions légitimes, se réunissent pour l'accabler.
En effet comment concilier le panthéisme avec l'expérience? Et d'abord, je le répète, le panthéisme fait violence à nos instincts. Il prétend que l'ensemble des faits, tel que nous le connaissons, est nécessaire, non d'une nécessité relative, qui résulte elle-même d'un fait, mais d'une nécessité absolue, de la nécessité de la raison. La raison et la substance des phénomènes se confondent, suivant lui, dans une seule et même notion. Tout ce qui est réel est rationnel, et tout ce qui est rationnel est réel, disait Hegel. Pouvez-vous admettre cela? Je ne sais, il faut bien qu'il n'y ait pas d'obstacle absolu, puisque nombre de penseurs l'admettent, au moins en paroles; mais si j'en
croyais mon sentiment intime, je m'écrierais, c'est révoltant! Je sens bien, au contraire, que les choses pourraient aller autrement qu'elles ne vont, et même qu'elles ne vont pas comme elles devraient aller. Dans la nature, dans l'histoire, dans la société, en moi-même, je trouve des lois sans doute, j'y trouve un certain ordre; mais tout me dit que cet ordre, loin d'être le seul ou le meilleur possible, est un ordre accidentel, et qui plus est, un ordre altéré. Le monde que je connais est un fait, qui ne peut s'expliquer que par des faits, ce n'est pas l'expression pure de la raison , ce n'est pas la forme parfaite de l'idée.
Au reste, je ne suis pas réduit à ces considérations de sentiment, où vous pourriez voir l'effet d'une prévention. Entre les données de l'expérience, je distingue le fait de la liberté humaine, liberté souvent impuissante, je l'ai reconnu, mais bien réelle, nous en sommes tous naturellement convaincus, et nous ne saurions démentir cette conviction sans nous mettre en dehors de la loi morale. Le hbre arbitre est donc un phénomène à expliquer. Comment
entendre que des agents libres soient les manifestations d'une force qui s'exerce suivant des lois fatales? Le panthéisme est absolument hors d'état de répondre à cette objection. Il ne peut que l'ignorer, c'est la ressource de Hegel et de M. Renan, ou nier carrément le fait même de la liberté, c'est la tentative désespérée qu'une théologie imprudente a peut-être suggérée à Spinosa. Subsidiairement , Hegel s'amuse à décrier le libre arbitre, dont il aimerait à se débarrasser. Il le dépouille du nom de liberté, qu'il applique à autre chose; mais enfin, peur importune qu'elle soit, pour méprisable qu'on la veuille faire , la liberté de choix reste un fait; nous en trouvons la preuve assurée, non dans de futiles expériences, mais dans la responsabilité juridique et dans la conscience morale, et ce fait contient la réfutation du panthéisme, sur le terrain de l'expérience.
Quant à la raison, je l'ai déjà dit, la raison affirme la réalité de la perfection, et le problème pour elle, c'est de concevoir le parfait. Ce problème est insoluble peut-être; en tout cas le panthéisme ne le résout pas. Je trouve
en moi, je produis à mon gré des conceptions supérieures à celles d'une force aveugle et fatale ; il n'en faut pas davantage pour reconnaître l'incompatibilité du panthéisme et de ma raison. Puis-je, esprit borné, me faire une idée exacte de la perfection? Non, mais je vois évidemment que la conscience est supérieure à la spontanéité qui s'ignore, la liberté supérieure à la nécessité : je chercherai donc la perfection dans un être conscient et libre. J'aperçois avec certitude la valeur absolue de l'ordre moral, la perfection implique nécessairement pour moi la réalisation complète de l'idée morale : ainsi Dieu est la sainteté. Dieu est l'amour.
Les panthéistes nous interdisent de mêler les fantômes de notre imagination à la pure conception de l'être. Ils disent que si l'homme a des volontés, c'est qu'il éprouve des besoins; que s'il se connaît lui-même, ce n'est qu'en se distinguant d'autres êtres, ce qui ne se peut concevoir dans l'infini. Le théisme est tenu de répondre à ces objections, s'il veut se soutenir sur le terrain de la pensée.
Il faudrait faire voir, ce qui n'est peut-être
pas bien difficile, que la notion de la volonté se laisse fort bien séparer de celle du besoin, tellement qu'il n'y a de volonté vraiment libre que dans l'absence de tout besoin.
Tout en accordant que la conscience de soi implique une sorte de dédoublement , une distinction effective au sein de l'être qui se connaît, et qu'elle exclut l'unité abstraite; il faut repousser hardiment l'assertion gratuite que la conscience de soi ne se conçoive que chez un être particulier, qui se distingue d'autres êtres particuliers. Lorsqu'en fait nous n'arriverions à nous connaître que de cette manière, il n'en résulterait point que ce procédé soit le seul possible , et quand nous n'en concevrions distinctement aucun autre, encore serait-il excessif d'en inférer qu'il n'y en a réellement pas d'autres, si des raisons valables nous conduisaient à l'affirmation d'une personnalité infinie. C'est une prétention contraire à toutes les analogies que de confondre les limites du possible avec les limites de notre intelligence. Notre force mécanique, nos sens, notre mémoire, notre imagination sont limités ; comment no-
tre raison ne le serait-elle pas? D'ailleurs je ne comprends pas, sans doute, que l'être infini soit personnel de sa nature, sans aucun acte; la personnalité finie ne se conçoit pas non plus de cette manière. Mais que l'activité infinie se connaisse elle-même , par son acte, ma raison l'affirme, car s'il en était autrement, cette activité n'aurait rien d'intime et rien de réel. L'être infini est personnel, ou il n'est pas.
C'est une opération fort délicate sans doute que de s'élever à la conception concrète de l'être infini, en partant de ce que nous trouvons en nous-mêmes. Mais en faisant abstraction des traits les plus lumineux que l'expérience nous suggère , le panthéisme n'évite pas cet inconvénient ; lui-même se représente l'infini suivant l'analogie des êtres finis. Ses partisans ne veulent pas se faire un Dieu à la ressemblance de l'homme, non, mais la notion sous laquelle ils le conçoivent est celle par laquelle nous cherchons à saisir ce qui caractérise la nature de la plante ou de l'animal. Sévère punition de leurs dédains , ils craignent d'abaisser l'être infini en lui donnant quelque chose de
l'homme, et ils lui prêtent une forme de l'être manifestement inférieure à l'humanité. Réfutez l'anthropomorphisme en le surpassant , leur dirons-nous, mais votre nature, votre grand tout, votre raison impersonnelle, votre Idée ne supportent pas la comparaison avec le Dieu de l'Evangile.
Dualisme, matérialisme, panthéisme, il n'y a pas d'autres manières de s'expliquer les choses en se passant de Dieu. Nous avons fait voir que ces suppositions n'aboutissent pas. Elles ne répondent point aux besoins de la pensée. Elles ne sauraient devenir le fondement d'une science qui rende également compte de tous les faits. Mais connaître n'est pas tout. L'honnête homme, qui rentre en lui-même sans se laisser éblouir par l'étalage des grands noms, reconnaît aussitôt que l'action vaut mieux que la science. Dès lors, une doctrine dont les conséquences sont immorales ne saurait être vraie. Nous avons déjà soumis le dualisme à cette épreuve. Appliquerons-nous le même critère au matérialisme et au panthéisme?
Il me semble, messieurs, qu'il n'en est pas besoin. — Non-seulement ces doctrines dépouillent la loi morale de toute sanction : elles lui refusent toute autorité légitime, car elles ne possèdent aucun moyen d'en expliquer ni la vérité ni l'existence. Il y a plus : pour se constituer elles sont contraintes de nier notre liberté. Nier la liberté de nos actions, nier la loi morale ou la ravaler au rang d'un pur phénomène, et cependant rester vertueux n'est pas impossible à l'individu, je le sais, mais alors la vertu n'est qu'une noble inconséquence. L'instinct et l'intérêt sont les seuls mobiles que nous laissent ces systèmes; l'instinct et l'intérêt sont les seuls piliers qu'ils laissent debout pour asseoir la société. Sur l'instinct et sur l'intérêt on ne peut fonder que l'anarchie et le despotisme. Ces considérations ont été trop souvent présentées pour qu'il soit à propos d'y insister. Une doctrine malfaisante devrait être tenue pour fausse, quelle qu'en fût la vraisemblance. Celles-ci , loin d'être évidentes , sont réfutées .
Dans ces premiers entretiens , nous avons parcouru tous les systèmes; aucun n'est resté debout. Le scepticisme l'emporte donc.
Mais comme il n'est permis d'embrasser le scepticisme qu'en désespoir de cause, nous retournerons à la religion populaire d'un Dieu personnel , et nous chercherons , dans une prochaine soirée , s'il n'existe pas quelques moyens de la compléter, de la corriger de telle sorte qu'elle résiste au contrôle des faits invoqués contre elle. Nous examinerons encore une fois s'il est réellement impossible d'expliquer ces faits en partant de l'idée de Dieu.
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