XII PREFACE
Je ne conteste pas que la crédulité des populations ne présente en effet quelques avantages. Comme les journaux les plus amis de l'ordre se plaisent à le remarquer^ le clergé est pour la gendarmerie un auxiliaire précieux. Dans un état de choses où les moyens de jouir sont très-inégalement réparti , les considérations d'intérêt bien entendu suffiraient difficilement pour engager tout le monde à respecter les lois civiles , même en supposant que tous pussent apprécier les moit's de ce genre. A dire vrai , je ne vois pas comment on établirait cet intérêt aux yeux d'un grand nombre sans y faire entrer la crainte des punitions comme un élément essentiel. La compression resterait donc l'unique moyen de soutenir une société dont tous les membres seraient arrivés aux opinions qui régnent aujourd'hui dans les classes éclairées. Mais la compression réclame des agents plus ou moins volontaires, qu'il faut abuser ou contenter... Nous n'insisterons pas davantage sur les bienfaits de la religion. Nous n'examinerons pas jusqu'à quel point la continuation de ces bienfaits est assurée ou compromise par l'état général des esprits. Nous ne demandons pas si les semblants de respect des gens affranchis pour leur propre compte produisent tout l'effet qu'ils en attendent^ ou si leurs démonstrations n'agissent pas quelquefois en sens contraire du but dcsiré. Nous voudrions seulement rendre les hommes sérieux attentifs à leurs propres opinions. Suivant eux le progrès de notre siècle consisterait à s'être séparé des objets propres de l'intelligence humaine , qui avaient été jusqu'ici son premier intérêt, sa plus grande occupation, et qui ont fourni la substance de tous ses développements. Le progrès pour l'individu serait de laissser mourir tout ce côté
PRÉFACE. Xm
il(3 la vie sur lequel, de leur propre aveu, repose l'édifice de la société. Us ne croient pas à la religion, mais ils confessent que c'est elle qui a formé, qui a régi les nations, et ils ne prétendent point qu'elles eussent pu se constituer autrement. Ils ne croient pas à la religion ; mais ils réputent les institutions religieuses nécessaires à l'ordre social. Ils estiment donc que l'ordre social est fondé sur le mensonge; ils n'en imaginent aucun qui pût subsister sans le mensonge. Et cependant ils estiment que cet ordre est l'ordre, ils trouvent que tout est bien ainsi. Ces opinions ne sont point nouvelles. En mettant à nu leurs contradictions, le temps aurait pu les discréditer, s'il était digne d'un homme positif de prendre garde aux contradictions de sa pensée.
Que les religions soient des inventions politiques ou philosophiques, c'est possible, mais comment leurs auteurs, qui étaient des hommes, s'en fussent ils avisés, comment auraient-ils pu trouver créance , s'il n'y avait pas dans l'homme une faculté religieuse? Et comment s'expliquer l'existenced'uneteîle faculté sans luiassigner un objet réel?
Non, la prétention des esprits positifs, comme ils s'appellent, ne tient pas devant un examen impartial de l'homme. Il n'y a pas de bon sens à vouloir nier, étouffer une fonction de son être aussi caractérisée et qui occupe une telle place dans son histoire. Si Dieu est un problème, la religion est un fait : hier encore elle était tout, sa retraite laissa un vide immense. D'où vient la religion^ si Dieu n'est pas, ou s'il est dans la destination de l'homme de ne point s'en occuper? La circonstance qu'un certain nombre de personnes trouvent moyen de se passer de religion, ne prouve nullement que la religion ne soit pas un besoin