PRÉFACE. XV
sont obligés eux-mêmes de s'avouer que le progrès actuel se paie assez cher. La sécurité des rapports eu a souffert comme la politesse et la distinction des manières, l'esprit a baissé, la conversation roule dans un cercle monotone, on exécute mieux que jamais la musique écrite autrefois; mais les arts, où le savoir faire abonde , accusent une pauvreté d'invention, une incertitude de goût peu rassurantes. La famille n'a pas sensiblement profité des pertes de la vie publique ; et pour tout dire, il ne nous reste guère que la sensation physique et les émotions du tapis franc.
Tout en regrettant cet état des esprits , nous cherchons à nous en expliquer l'origine, afin de voir comment il changera vraisemblablement et quel profit durable il en pourrait résulter pour l'humanité. Car nous savons qu'il passera , comme tout passe , et nous ne renonçons pas à l'idée que Dieu veut en tirer un peu de bien.
Dans une page admirable , dont j'ai cité quelques lignes*, Pascal distingue et superpose les trois domaines de la nature, de l'intelligence et de la charité. Cette belle pensée, que je n'ose plus répéter ici^ Pascal l'écrivait à la gloire de Jésus-Christ, sous la dictée de la conscience. Chacun accepte instinctivement l'ordre qu'elle établit. Le jugement naturel de tout esprit droit le porte à mettre le cœur, les vertus morales, la rectitude de la volonté audessus des facultés de l'intelligence, comme à tenir les qualités de l'esprit en plus haute estime que les avantages du corps , de la fortune et de la position extérieure. L'expé-
NVr PllÉFACE.
riencc réforme le plus souvent ces appréciations spontanées. A l'école, nous observons qu'on fait bien plus grand cas du talent que du caractère , nos jugements se modifient sur ce point par l'effet de l'imitation, et les gens qui n'ont jamais pu sortir de l'école (je parle des professeurs, mes chers confrères), les savants, les littérateurs, les hommes d'intelligence sont assez généralement d'accord pour mettre l'intelligence au premier rang. Plus tard on apprend que le savoir ne vaut pas le savoir-faire, on voit que la seule marque certaine d'habileté, c'est le succès, on s'attache au solide , et l'on ne reconnaît plus d'autre grandeur que la grandeur matérielle. Ainsi l'ordre d'après lequel nous nous dirigeons dans la pratique est précisément l'inverse de l'ordre proposé par le célèbre Janséniste : nos respects se règlent sur la position extérieure, nous apprécions l'intelligence comme un moyen de faire son chemin , et la beauté de l'àme nous paraît encore un mérite très agréable à rencontrer chez les personnes avec lesquelles nous avons affaire, aussi longtemps que leur vertu ne devient pas un obstacle à nos entreprises. L'expérience produisait déjà des résultats pareils du temps de Pascal, comme avant lui ; mais il ne s'ensuit pas que le sentiment des enfants et de Pascal soit sans valeur. Ce fait montre seulement que nos admirations suivent la pente de nos désirs; nous retrouvons notre jugement primitif sitôt ([uc nous nous sentons tout-à-fait désintéressés. Ainsi dans la fiction poétique, dans le drame, dans l'histoire mènie, les sympathies du public sont entièrement acquises aux personnages vertueux; bien que parfois celui-ci s'égare et qu'on réussisse aisément à le tromper sur ce qui fait la vertu. Pour ne pas ix'ster dans la déclamation , il faut
riŒlACE. XVII
iiiéme ajouter que cette manière de compter n'est pas rare dans la pratique de la vie. Ce qui nous empêche de nous en convaincre plus souvent, c'est que les qualités du cœur ont rarement l'occasion de se déployer d'une manière utile et saine sur un théâtre assez vaste pour attirer l'attention générale. Chacun connaît de braves gens et les vénère en secret, seulement ce ne sont pas les mêmes. L'esprit semble déjà mieux partagé^ il brille au loin et la mémoire eu reste, mais il ne brille qu'aux esprits ; tandis que tous les yeux sont éblouis de Téclat du soleil, de l'or et du trône. A la publicité se joint l'évidence, dont l'auteur des Pensées dit plus sérieusement qu'il ne semble :
«.( Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera do nous deux? qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre pour cela. Il a quatre laquais , et je n'en ai qu'un; cela est visible; il n'y a qu'à compter, c'est à moi de céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen, ce qui est le plus grand des biens.»
Ainsi les jugements apparents du monde tiendraient moins peut-être à ce que le mérite moral n'est j)as bien apprécié en principe, ([u'à l'obscurité de fait qui l'entoure et qui le protège. Au fond , tous les hommes qui ne regardent pas la conscience comme un vain mot, tous les hommes (jui reconnaissent la distinction du bien et du mal partagent l'avis de Pascal, ils savent que le bien moral est le vrai bien, le seul bien, et qu'il n'y a rien de meilleur que le bien. Cette simple conviction résiste à tout chez eux; et quand ils ont suivi la foule dans ses ovations, ils s'en humilient.