PREFACE XLV
vivre comme si Dieu n'était pas, encore qu'on ne nie point Dieu, de même il y a un rationalisme pratique qui consiste à vivre comme s'il n'y avait pas autre chose que la raison, encore que l'on ne nie aucunement et que même l'on soutienne positivement l'insuffisance de la raison : en pratique, on se réduit à penser, moins que cela, à raisonner, à argumenter. Des théologiens qui luttent contre le rationalisme théorique peuvent être atteints de ce rationalisme pratique. Et le mal littéraire, la maladie littéraire, et tout le litterariiun genus !
M. OUé-Laprune répugnait de tout luimême à la connaissance qui ne se tourne pas à aimer et à agir. Il insistait avec force sur les infatuations stériles qu'elle crée. Il dénonçait la vanité du talent qui ne s'est formé que dans les livres et qui, n'ayant pas le contrepoids de la vie, s'enchante de son jeu et de ses procédés. Il se défiait de la technique de plus en plus compliquée des philosophes, qui peut devenir pour eux une fin au lieu de rester un moyen, et leur dérober lé sens des questions vitales ainsi que des façons vitales de les résoudre. Il recourait volontiers pour luimême à des ouvrages dans lesquels la réflexion intérieure est plus dégagée des artifices savants, aux Sources et à la Connais-
sance de V âme de Gratry, au Journal intime de Maine de Biran. Il ne croyait pas que le terme de méditation dût rester sans signification et sans objet pour les philosophes d'aujourd'hui.
Ce que nous faisons ici, disail-il dans une de ses leçons de novembre 1890, c'est une méditation. — Qu'est-ce que méditer? Ce n'est pas seulement user de sa pensée. C'est l'appliquer toute seule à un objet pour faire de cet objet une inspection aussi complète que possible et prononcer sur l'existence et la nature de cet objet : cela, sans le secours des sens, des instruments de précision, ni du calcul, ni des livres, ni des documents historiques quelconques.
La méditation ainsi pratiquée n'isole pas : elle met en contact au contraire avec ces certitudes raisonnables et humaines qui précèdent tout emploi philosophique de la raison ; elle n'use, pour parler avec Pascal, des ressources des habiles que pour revenir à ce qu'admet \^ peuple. Le philosophe qui médite n'est donc pas là pour se faire valoir, pour imposer à ce qu'il explique la marque de son sens propre. Et Ton a justement noté à quel point chez M. Ollé- Laprune la direction de la pensée restait,