‹ La raison et le rationalismeChapitre 29 sur 49 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

Réflexions et remarques sur les différentes façons de considérer la pensée pour en faire l'étude.

J'essaye de me tenir loin des disputes d'écoles et de ne pas me faire un ordre artificiel. Ayant pour objet d'étude la raison, j'essaye de reproduire le mouvement naturel de l'esprit appliqué à se rendre compte de cette essentielle opération, le jugement.

Dans tout jugement, je découvre, avec un acte qui est proprement mien, quelque chose qui n'est pas mien, une donnée ; et, plus j'approfondis le fait de connaître, plus je me convaincs que la connaissance ne crée pas son objet, mais le suppose. Le jugement n'a de valeur que s'il est vrai, et il n^est vrai que s'il déclare, non ce que nous mettons dans les choses, mais ce que nous y apercevons, ce qui s'y trouve, ce qui y est, — ce qui est.

En même temps, tout jugement implique une condition au moins, sans laquelle il n'y

aurait plus ni affirmation, ni connaissance, ni pensée d'aucune sorte, ni aucune existence non plus : cette condition, c'est que la même chose ne puisse pas à la fois être et n'être pas, étant considérée sous le même aspect, et que la pensée ne puisse pas, sur la même chose considérée sous le même aspect, dire à la fois oui et non. Gela, c'est une vérité, une vérité première. Et la raison de l'affirmer, c'est que, comprenant les termes qui énoncent la proposition, cette proposition est connue vraie. La lumière intellectuelle, immédiate ici, est la garantie de la vérité. Je vois dans une lumière intérieure la vérité. Je connais vraie immédiatement la vérité première. Et c'est dans la même lumière intérieure que tantôt d'une façon immédiate, tantôt d'une façon médiate, je discerne le vrai du faux, c'est-à-dire je déclare qu'une chose est, ou ce qu'elle est, c'est-à-dire encore, je juge. Et cela, c'est penser.

Je remarque ici que, dans toute cette étude, je parle de ce que je trouve en moi, et en même temps je dis avec assurance que cela se trouve aussi en vous, en tous, en l'homme.

Mà>;[ÈRES DE CONSIDÉRER LA PENSEE 39

Ma pensée, ce qui en est la condition, le caractère, est aussi le caractère ou la condition de votre pensée. Je généralise sans aucune inquiétude.

Ceci vaut peut-être la peine d'être examiné.

Est-ce que toute constatation faite sur ma pensée a nécessairement cette généralité ?

Non pas.

11 y a donc manière et manière de prendre en soi la pensée pour l'étudier. C'est toujours en moi que je regarde la pensée, moi que je regarde penser: mais je me considère et je considère la pensée de diverses manières.

Il y a à faire ici, sur les diverses façons de considérer la pensée, des réflexions, des remarques, propres à en éclaircir la nature.

1° Je puis considérer ma pensée dans ce qu'elle a de singulier, à' individuel., de personnel.

Et ici, deux façons encore de la prendre, la pensée actuelle, et la pensée habituelle.

a) La pensée du moment, fugitive, éphémère,— ce que je fais au moment précis où

je pense, — heureuse ou non, facile ou non.

b) La pensée qui dure, qui se prolonge, qui devient habituelle et comme permanente^ non ridée fixe^ mais l'idée dominante^ principale, maîtresse, directrice ; — et, en dehors de toute pensée actuelle, une certaine forme de la pensée, ou un certain toiu\ ou encore u« certain ton^ je dirais bien aussi une certaine couleur^ et je dirais encore une certaine /?e/^/e: toutes expressions qui ne disent pas seulement retour fréquent des mêmes idées, penser fréquemment à telle chose, mais qui indiquent une habitude^ une prédisposition, un avoU\ quelque chose de constant qui préforme le reste, une tendance active, qui va, qui mène à l'acte.

Si je me connais bien, je puis arriver à saisir ma physionomie intellectuelle propre, ma manière à moi de penser, — puissante, ou non.

Tout cela, c'est ma pensée.

D'une part : ce que je pense hic et nunc et comment je pense.

D'autre part : ce que je pense habituellement et comment je pense habituellement.

En d'autres termes, mes idées, et mes jugements ; et mes maximes, mes règles, du moins mes façons ordinaires de juger, avec la façon de m'y prendre pour examiner et |)our décider, le biais dont je regarde, la méthode que j'adopte pour chercher, l'esprit dans lequel je cherche ou je conclus.

Il y a quelque intérêt à se rendre compte de tout cela.

Intérêt de curiosité ; danger aussi, si l'on s'y attarde, plaisir de dilettante : se regarder vivre, et ne plus vivre ; s'intéresser au spectacle de la vie, et se désintéresser de la vie elle-même. Mais, modérée, réglée, cette curiosité est légitime.

Et il est utile de se coanaître : on ne prend pas son parti de ce que l'on trouve en soi d'infirme, de défectueux. Sans tout bouleverser eu soi, ce qui emporterait le bon avec le mauvais, on tâche, se connaissant, de se réformer. Il y a pour chacun un De emendatiotie iiitellectus à entreprendre. Ne prenons pas notre parti de tel travers intellectuel, de tel dérèglement d'esprit, de telle habitude de penser vicieuse ou simplement imparfaite.

de telle pente fâcheuse : il y a à améliorer, à corriger. Et comme sans doute il est de l'homme raisonnable de conduire son esprit au lieu d'être entraîné au hasard, il est bon de se connaître, car je ne vois pas comment, ne se connaissant pas, on prétendrait se conduire.

2® Je remarque maintenant que ce que je fais pour moi-môme, je puis le faire et je le fais continuellement pour les autres. La pensée individuelle surtout en ce qu'elle a de permanent et d'habituel, et les autres, voilà un objet d'études très fréquent.

Je ne suis pas dans la conscience des autres, mais j'observe leurs faits et gestes, je recueille leurs paroles, et interprétant tout cela à l'aide de ce que je sais de moi-même, je disserte de l'esprit et de la pensée des autres. J'appelle cela de la psychologie : non si par psychologie j'entends étude scientifique, il n'y a pas là encore de science ; mais ce sont des monographies psychologiques, si je puis dire, et intéressantes, elles aussi, d'un double intérêt : intérêt de curiosité,

souvent un peu vaine, mais très agréable ; plaisir de pénéti-er dans l'esprit des autres et d'en saisir la forme constante ; étude très ardue (il est difficile de réussir, et les procédés les plus à la mode sont, peu de temps après, jugés fautifs), mais enfin étude instructive pour la psychologie, et, quand il s'agit d'esprits qui en valent la peine, instructive pour la critique et pour l'histoire ; — intérêt aussi de pratique^ car cela, donnant des vues sur les hommes, sert pour les manier.

3^* Je puis, de la même manière, étudier la pensée non plus dans un individu, mais dans un groupe : le « normalien » (un certain type de pensée, qui est le type ((normalien»); le jeune homme, le « jeune » en cette fin de siècle ; le Parisien ; le Français ; le type latin, le type germanique, le type slave ; l'Européen ; les pensées et les façons de penser'^ ce qu'on pense et la façon de penser ce qu'on pense ; les idées ordinaires, communes, dominantes^ au sens de répandues et au sens de dirigeantes, et la manière dont elles sont

acquises, dont elles naissent et se développent, avec les influences diverses que subissent les esprits : l'hérédité, la race, le milieu, etc. Tout cela est difficile, très difficile ; et grand, très grand est l'intérêt de ces sortes d'études : intérêt historique (sortes de monographies encore, mais de groupes), intérêt philosophique (marche de l'esprit humain).

4** Ce n'est aucune de ces trois manières de faire que je pratique ici : je n'ai en vue aucune de ces monographies, ni la mienne, ni celle d'autres esprits, ni celle d'un groupe.

C'est la pensée humaine, la pensée de l'homme, que je prétends étudier au moyen de la mienne, avec la mienne, dans et par la mienne : non pas mon esprit à moi seul ; mais celui des autres hommes, ou, plus exactement, de l'homme : et cela dans les formes stables, dans les dispositions permanentes, dans la généralité constante, dans la constitution même ou manière d'être constitutive et dans Yessence. Je prétends dire : ainsi est fait l'esprit de l'homme ; ainsi est constitué l'esprit de l'homme, précisément en ce qu'il

a à"* humain^ c'est-à-dire de commun à tous les hommes^ se retrouvant dans tous^ parce que c'est ce qui est propre à l'homme et lui est essentiel.

Donc, ce qui — les apports de l'hérédité étant mis à part, hérédité déterminée, celle de la famille, celle de la race — demeure partout le même, et ce sans quoi on ne voit pas commentée serait encore penser, ou comment penser serait encore possible, et du même coup comment ce serait encore un homme que Ton considérerait, si cela manquait.

Ainsi, ôtez toute idée générale : plus de pensée et plus d'homme ; car sans doute c'est bien cette faculté d'avoir des idées générales qui est une des choses principales qui distinguent l'homme de la bête.

Et encore, ôtez toute mémoire : plus de matière en quelque sorte à la pensée elle-même, et plus d'homme non plus : c'est une condition de la pensée humaine, et c'est un caractère distinctif de l'homme de discerner le passé et l'avenir. Afï'aiblissemenl, disparition partielle de la mémoire n'abolissent pas la

pensée, ni l'homme. Mais abolition totale emporte la pensée et l'homme. Et, avec absence totale (sans au moins germe), vous n'êtes pas dans Tordre humain.

5" Réfléchissez, maintenant, d'une manière plus profonde.

Vous verrez que telle condition humaine de la pensée n'apparaît ^diS pour cela comme indispensable à toute pensée : c'est quelque chose qui tient à la nature humaine^ non à la nature de la pensée.

Voilà une nouvelle distinction, et importante.

Connaissant la pensée dans et par notre pensée, nous ne sommes donc pas pour cela bornés à Vhumain ? Nous sommes donc capables de trouver, de voir que tout ne se termine pas à ce qui est en nous, et que de la pensée il y a un certain type qui passe Vhonime même ? qu'il y a autre chose que l'homme, eiplus^ et mieux ?

Parmi les hommes déjà, nous distinguons des degrés. Les uns ont l'esprit ^\\xs puissant^ les aulres moins. Et ce qui nous paraît puis-

sance plus grande, c'est d'atteindre Vohjet par moins de détours ; c'est que certains moyens, indispensables aux faibles, soient supprimés ; c'est que de certaines lenteurs et de certaines précautions on puisse se passer. — Ainsi dans le calcul ; ainsi dans la solution de certains problèmes mathématiques. Promptitude, sûreté, étendue aussi et ampleur : les bornes delà raison semblent reculées pour certains ; ils voient plus loin, ils ont des vues qui manquent au vulgaire. Et encore, du langage où les médiocres s'empêtrent ou s'amusent, ils se font un instrument merveilleux, et la pensée y transparaît et on oublie que c'est expression : tant la pensée même est là toute vive !

Mais voici que nous concevons que tous ces moyens, dont les esprits puissants usent si bien, soient complètement supprimés.

Nous concevons cela. Et ce n'est pas chimère, puisque par là la pensée est plus et mieux elle-même. L'objet atteint sans circuit, sans labeur, par opération vive : toute la sûreté de l'analyse sans la lenteur pénible et sans Téparpillement à redouter ; toute la puissance

de la synthèse sans le danger du vide où précipite la généralisation hâtive.

Pourquoi pas ?

Oui, pourquoi pas ? Pourquoi pas une pensée ample, forte, haute ? C'est plus et mieux que \di pensée humaine ; mais pourquoi ce qui est pour nous V idéal ne serait-il nulle part ailleurs le ;-eV^ ? Qu'est-ce qui, en soi, empêche une telle pensée d'être ?

Ainsi je conçois une façon de penser supérieure à l'humaine pensée, plus dégagée de tout ce qui est moyen pour l'homme (et souvent obstacle) et qui n'apparaît pas comme nécessaire en soi pour penser.

6° Je puis davantage.

Cette pensée a cela de semblable à la pensée humaine, que, comme elle, elle est soumise à la loi du devenir : pour elle il y a passé, présent et futur, pour elle il y a succession. Elle n'a pas V omniprésence.

Cela même, est-ce essentiel à la pensée en tant que pensée ?

Non. Je vois clairement que non.

Supprimons-le donc.

Seulement, si je le supprime, je ne sors pas seulement de l'ordre humain^ je sors de l'ordre des êtres finis, bornés, créés, les seuls dont mon expérience me permette d'avoir une idée directe.

Je puis donc dire que la pensée, en soi, en son essence, dépasse toute mon expérience, et je le sais, je le vois clairement.

Je le vois clairement, car je vois clairement qu'entre la pensée et le devenir il n'y a aucune liaison nécessaire.

Donc: je vois qu'affranchir la pensée du devenir, ce n'est pas lui faire tort. Tout au contraire. C'est faire qu'elle soit plus et mieux la pensée. D'une pensée affranchie du devenir^ je n'ai, je ne puis, avoir aucune expérience, mais je vois, je sais que. la pensée gagne à cet affranchissement. Cest contraire à toute l'expérience.^ mais c^est conforme à V essence de la pensée. \J omniprésence n'appartient, ne peut appartenir à aucune pensée finie, mais c'est ce à quoi tend la pensée finie; et plus elle s'en rapproche, mieux elle vaut. C'est Vidéal, et rien n'empêche que ce soit la réalité: la réalité sans

les bornes dont nous avons l'expérience, donc transcendante^ mais réalité encore et même dC autant plus réalité : ce qui borne n'ajoute pas sans doute, mais ôte ; et si c'est la borne qui est ôtée, l'être est d'autant plus et d'autant mieux, et tout positif, sans négation, tout être, sans non-être. La pensée n'est-elle pas plus et mieux pensée, si elle ne refoule dans les ténèbres et comme dans le non-être rien d'elle-même?

Il reste un dernier point à examiner. Toute pensée, dans le domaine de l'expérience, toute pensée humaine, toute pensée finie suppose des données et une lumière qui est aussi une donnée.

Est-ce de l'essence même de la pensée ? C'est ce que nous examinerons dans la prochaine leçon.

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