CINQUIÈME LEÇON
Suite des réflexions et remarques sur les différentes façons de considérer la pensée pour en faire l'étude. — La pensée et les données de la pensée.
Je cherche à épurer l'idée que je me fais de mon objet d'étude : la pensée. Gomment savoir ce qu'est une chose si l'on n'y distingue ce qui est proprement d'elle et ce qui s'y ajoute ou s'y mêle, ce qui lui est essentiel et ce qui ne s'y présente que par accident? Je tâche de trouver ce qiCilfaut pour que la pensée soit pensée, et ce qu'il faut pour qu'elle soit le plus et le mieux pensée. Méthode naturelle, que j'emploie pour ainsi dire d'instinct toutes les fois que je veux prononcer en connaissance de cause sur une chose quelconque : je tâche de pratiquer ici cette méthode avec réflexion.
J'ai vu ce que c'est qu'étudier ma pensée à moi, actuelle et puis habituelle ; la pensée
d'un autre homme; la pensée d'un groupe d'hommes; la pensée humaine; et au-dessus de la pensée humaine, j'ai, supprimant ce qui paraît tenir à la nature humaine, non à la nature même de la pensée, j'ai vu que la pensée plus prompte, plus sûre, plus ample, plus haute, sans avoir besoin de ce qui chez l'homme en est la condition, n'est que plus et mieux pensée. Et je me suis enhardi jusqu'à affranchir la pensée de la loi du devenir. J'ai franchi alors non pas l'ordre humain seulement, mais l'ordre fini tout entier, l'ordre créé, car une telle pensée, sans devenir, ne peut être que dans l'Etre par soi.
Je me demande maintenant si cette autre condition de ma pensée et de toute pensée créée, à savoir que penser^ suppose et implique des données., si celte condition, dis-je, est essentielle ou non à la pensée; si en affranchir la pensée, c'est détruire la pensée, ou faire que la pensée soit plus et mieux pensée. Tel est l'objet de la présente leçon.
Je cherche, pour m'exprimer, les formules
les moins techniques, les moins savantes; je tâche d'en trouver qui soient simples, naturelles et, avec cela, précises.
Si j'examine ce qui est en moi et qui m'étant connu est pour moi, je trouve qu'il y a, dans une région très claire, ce que je /«i;? : c'est ce qui tient de ma volonté son origine, son progrès, son achèvement. Mon œuvre peut s'appliquer à une chose subsistante hors de moi : elle n'en est pas moins le produit de mon art, elle eslpar moi; la matière avec laquelle je l'ai faite m'était donnée ; le reste est tout de moi Qi par juoi^ ce semble.
Ce que je fais, c'est encore, non plus mon art, mais mon action proprement dite : l'effet d'une résolution pratique. Par exemple, j'agis courageusement. Cet acte courageux est accompli dans des circonstances données^ l'occasion d'agir m'est donnée \ l'acte même est par moi.
Il y a encore en moi ci pour moi ce qui est, non point par opération volontaire, mais par opération naturelle. La claire aperception de la vérité connue est mienne, elle est en moi, et pour moi, et par moi, car si ce n'est pas
moi qui aperçois, il n'y a plus de connaissance. Mais cette opération, prise en soi, est le fait, non de ma volonté, mais de mon être doué de pensée; je puis dire qu'elle est le fait de ma nature^ c'est-à-dire de quelque chose qui est en définitive sans moi. Tout à l'heure, si j'avais approfondi, j'aurais déjà retrouvé la part de ma nature, en considérant ce que je fais et ce qui est l'effet d'une résolution pratique. Ici c'est d'emblée que je trouve ma nature : voilà en moi et pour moi quelque chose qui est par moi, un acte^ une opération^ mais par moi en tant que nature, non en tant que volonté.
Qu'est-ce à dire, ma naturel Ce avec quoi, comme quoi je suis né; ce qui est fait pour moi sans participation de ma volonté propre; ce que j'ai reçu et reçois pour ainsi dire sans cesse : ce qui m'a été donné ^ ce qui m'est donné.
Voilà une première donnée, indispensable, sans laquelle ma pensée ne subsiste plus, ne se conçoit plus -.je suis donné moi-même à moi-même.
Que si maintenant je considère la pensée
du côté (Je l'objet connu, que dirai-je, naturellement, en toute simplicité et droiture, de cet objet, quel qu'il soit, sinon qu'il esl pour moi, sans moi? 11 est pour moi, et c'est précisément le connaître que de pouvoir dire qu'il est pour moi. Abstraction faite de ma connaissance et de ma pensée, il est pour moi comme s'il n'était pas, ce qui revient à dire qu'il n'est pas pour moi : eu égard à moi, par rapport à moi, il n'est pas, tant qu'il m'est inconnu. Mais mon regard, en l'apercevant, ne le crée pas; pas plus que mon œil, en découvrant l'étoile au firmament, ne l'y a fait naître. Du moment que je connais, c'est qu'il y a quelque chose qui est — comment dirai-je ? — posé dans l'être indépendamment de la connaissance que j'en acquiers : quelque chose qui est, non par mon fait, non par mon opération volontaire, c'est trop manifeste, mais non pas même par mon opération naturelle : quelque chose qui est sans moi, et que je découvre et aperçois. C'est ce que je veux dire quand je parle de Vobjet de la connaissance, de l'objet à connaître ou connu : l'objet n'est objet que parce que, comme tel, il
est pour moi sans moi, ni ma volonté ne le produisant, ni la connaissance même que j'en ai ne faisant en aucune manière son être.
Voilà des distinctions naturelles, élémentaires, qu'il faut prendre la peine de faire et avoir soin de maintenir, sans quoi tout se brouille.
Insistons : connaître n'est en aucune façon faire être.
Connaître, c'est, par un acte propre, irréductible à tout autre, par un ncle mien, prendre en moi, avoir d'une certaine manière en moi eipour moi ce qui, de soi, est sans moi, ce qui est posé, constitué dans l'être indépendamment de ma volonté, indépendamment de ma connaissance, indépendamment du regard qui me le manifeste, du tact qui fait qu'il commence d'être pour moi.
Ma connaissance le fait être pour moi parce que précisément il est sans moi.
La vieille formule est bonne : la connaissance suppose son objet et ne le fait pas.
De quelque fiiçon que vous puissiez essayer ensuite d'expliquer cette appréhension ou assoînption ou intussusception, si Ton peut
dire, ou encore perception et aperceptiotiy toujours est-il que cet acte incomparable, indéfinissable, irréductible à tout autre, simple, primitif, original, qui est la connaissance même, la connaissance précisément prise, abstraction faite de toutes les opérations préparaloii'es ou concomitantes, cet acte, disje, consiste àsaisir ou à voir ce qui est û?o/i/ie. C'est incontestable, c'est incontesté. Oui. Mais c'est oublié, c'est négligé. Aucune philosophie sérieuse ne supprime toute donnée. Si Berkeley réduit l'objet au percipi^ s'il transporte Vesse -àyipercipere^ ce n'est pas qu'il fait de notre connaissance la source de l'être; il met celle-ci dans l'esprit divin. Kant admet la donnée sensible ; il ne la nie, il. ne la supprime jamais. Si c'est là du réalisme^ toute philosophie est réaliste par là, car toule philosophie admet quelque chose de donnée quelque chose qui est pour moi sans moi^ indépendamment de moi. On parle beaucoup aujourd'hui de représentation dans l'esprit : sans jeu de mots aucun, Xareprésentation suppose une première présentation^ une présence de quelque chose qui n'est pas moi, qui est sans
moi, un non-moi primitif: non pas seulement du non-voulu, mais du non-perçu qui est apte à être perçu, et qui tle7it cette aptitude (Tailleurs que du sujet percevant. Au moins cela, ou il ne faut plus parler de perception, ni de connaissance, ni de pensée.
La sensation, la perception sensible, dans n'importe quelle théorie, implique cela : quelque chose qui est pour moi, mais sans moi, sans ma volonté, sans ma connaissance, sans mon esprit.
Et cela est vrai de mon propre être, quand je l'aperçois et qu'il est pour moi objet de connaissance.
Je connais ce que je fais, et ma connaissance n'en est pas le principe : elle suppose ce qui est fait pour elle, sans elle.
Je me connais dans ma nature, et me voilà revenu à ce que je constatais tout à l'heure : dans ce qui est mien, dans ce qui est moi je retrouve le non-moi, ce qui est le fait d'autre ■chose que moi. Ma non-volonté, ma non-opération est à la racine démon être. Ma connaissance ne fait ni mon être ni les lois de mon «être. Elle saisit, elle voit, elle déclare que je
suis et ce que je suis. C'est fait pour elle, sans elle. C'est donné. Je suis donné à moimême. Je répète ce que j'ai constaté une première fois tout à l'heure. Il le faut. L'ordre le veut ainsi. Ce n'est pas digression, ce n'est pas non plus piétinement sur place. C'est perpétuel retour, par toutes les avenues, au point qui importe et où tout ramène.
Ainsi, quand je connais, je connais d'une part quelque chose qui n'est pas moi, qui n'est point par moi : toute chose connue, autre que moi; et d'autre part, moi, qui, étant donné moi-même à moi-même, suis pour moi sans moi, moi aussi, et ne suis pas non plus/?^/* moi.
Je trouve l'objet extérieur /«j7 pour moi. Je me trouve moi-même fait pour moi. Fait primitif, donnée primitive, indispensable.
De cette double nécessité, — nécessité de quelque chose de donné en dehors de moi, et en moi, — de cette double nécessité, quel moyen d'affranchir la connaissance, la pensée ?
Aucun. Aucun, à moins de changer la
fondamentale oondilion de toute existence atteinte par Texpérience ou imaginable selon les analogies de l'expérience.
Aucun, en d'autres termes, à moins de concevoir l'être ne tenant d'ailleurs rien de ce qu'il a, rien de ce qu'il est.
Mais cela, c'est contraire à toute l'expérience.
Est-ce contraire à l'essence de l'être ? et, sinon, sera-ce compatible avec la pensée, ou contraire à l'essence de la pensée?
Cette condition de tout être connu par expérience ou selon l'expérience étant ôtée, l'être demeure-t-il, la pensée demeure-t-elle ? et demeurant, sont-ils diminués, ou exaltés?
Voilà la question.
La réponse, la voici :
Être, et tenir d'ailleurs la source, le principe de son être ; donc avoir en soi quelque chose de reçu, de donné : c'est être moins à soi, moins soi, que si l'on était de soi et par soi tout ce que l'on est. Poussons. Il n'y a qu'un moyen d'être pleinement, c'est d'être par soi. Autrement on a toujours en soi un
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être mêlé de Jiêtre pas^ un fonds qui est en un sens et qui en un autre sens ii'est pas^ une existence virtuelle, potentielle, en espérance, en promesse, et dépendante^ et se développant, un devenir.
Ce n'est pas Impure el pleine idée de l'être.
L'être tout être^ie ne dis pas tous les êtres, je veux dire sans aucun mélange de Jion-être, c'est Vêtre par soi. Tout être et tout acte : être pur et acte pur : c'est tout un.
Une telle idée n'implique aucune contradiction. Elle contredit l'expérience, elle ne renferme en soi aucune contradiction. On ôte Ja limite à l'être, on n'ôte pas l'être. C'est plutôt dans l'expérience que l'être, ayant des limites, souffre pour ainsi dire un démenti et est contrarié, presque comme contredit. L'être pur, i^lein^ -d son su/nmum., l'être le plus et le mieux être, qui l'empêcherait d'être ?
J'ai l'air d'aller bien vile, après des commencements si humbles. Je ne m'en excuse pas, je dis seulement que je ne fais pas de ihéorie. Je constate. Je ne repousse pas les appels, pour ainsi dire, de la pensée. Je ne
ferme pas les yeux devant les horizons qui s'ouvrent naturellement devant moi. Je vois, je vois clairement que mon être qui n'est point par soi et tout être quin'estpoint/?«/* soi, c'est un être limité, borné, mêlé de non-être, ayant dans un autre être sa raison d'être et le principe de son être. Ainsi de tout être ayant à proprement parler une nature ou, en d'autres termes, de tout être créé.
Par contraste, je vois que l'idée pure, pleine, haute, del'être, n'est réalisée que dans Vèlvepar soi, qui est tout ce qu'il «st, non pas précisément par nature^ mais par essence : ayant en soi la raison et le principe et de soi et de tout.
Je ne puis rien dire de plus pour le moment. Mais je le dis. Je le dis, parce que je le vois.
Et la pensée, maintenant, qu'en dironsnous ?
Nous dirons :
Qu'affranchie de toute non-connaissance, de toute non-pensée, elle est le plus et le mieux elle-même; et que, précisément, elle
ne peut être affranchie de toute non-connaissance, de toute non-pensée, que dans l'être par soi. Là où quelque chose lui est donné, si claire que soit la donnée, quelque chose échappe à la pensée ; la première origine.
Ce qui n'est point /?«/• moi a quelque chose d'obscur, d'impénétrable pour moi, quelque chose de voilé, de mystérieux : la première origine. Et moi-même, à moi-même je suis par quelque côté « une énigme et l'objet d'une éternelle et impénétrable question ».
Où aurez-vous la pensée toute claire, toute pure, toute pleine, toute pensée? Là, et là seulement où vous,aurez V être tout être.
Donc, prétendre se passer de données^ c'est se prétendre existant par soi, c'est se faire Dieu. Folie. Mais prétendre que la connaissance sans données est impossible en soi, c'est déclarer l'être par soi impossible, c'est déclarer Dieu impossible. Autre folie.
Reconnaissons notre condition et celle de tout être créé : aucune connaissance^ aucune pensée sans données.
Reconnaissons aussi qu'il n'y a pas de raison pour que cette condition soit la condi-
tion unique, essentielle, de l'être et de la pensée. Tout au contraire. Il y a une raison, et claire et décisive, pour que l'être borné ne soit pas le seul : c'est qu'il suppose l'être plein ; et celui ci seul a en soi la raison de soi et de tout le reste. Il y a une raison pour que la pensée bornée ne soit pas la seule : c'est qu'elle suppose la pensée pleine, laquelle seule a en soi la raison de soi et de tout le reste. La pensée comme telle, comme pensée^ ne fait jamais son objet ^ elle le suppose : mais dans l'Etre par soi seul, la pensée est toute pensée,, parce que, dans l'Etre par soi seul, la pensée et l'être coïncident, si je puis dire : rien n^est donné à la pensée parce que rien n'est donné à VEtre dont elle est la vue claire et totale; et rien nest donné à VEtre, parce que précisément Il est par soi et que le reste qui n'est pas Lui est par Lui.
Aucune donnée donc, là où l'Etre est tout être, et, du même coup, là, et là seulement, la pensée est toute pensée.
Qu'ai-je fait dans tout ceci? De la meta-
physique ? Apparemment, puisque j'ai franchi les bornes de la nature. Mais si l'on entend par là un système, non, je n'en ai pas fait. Je prends le fait de la pensée tel que je le trouve. Je ne m'astreins pas à le scinder de peur de ne point rester dans la psychologie pure et simple, de peur de faire prématurément de la métaphysique. J'applique mon esprit tout vivant à mon objet d'étude. Je décris, je constate, je dis tout ce que je vois. Je tâche de réfléchir sur ce que je vois. Ce que j'ai fait est en définitive bien simple, encore que je n'en veuille ni méconnaître ni atténuer la portée.
J'étudie la pensée : j'ai essayé de discerner ce qui est essentiel à la pensée de ce qui ne l'est pas : d'abord, ce sans quoi il n'y aurait plus de pensée humaine, puis plus de pensée du tout: ôtez Vêtre^ plus de pensée; ensuite, positivement, ce avec quoilsi pensée est plus et mieux pensée .-posez Vêtre par soi, la pensée affranchie de la loi du devenir et de la nécessité de tenir d'ailleurs que de l'être avec qui elle s'identifie, ses données, la pensée est plus et mieux elle-même.
Il nous reste à faire sur ce que nous nom-
mens la vérité un travail analogue : la vérité esipour nous, sans nous ; et ainsi pour tout être fini. Est-ce essentiel à toute pensée, à la pensée, que la vérité soit supérieure à la pensée ?