‹ La raison et le rationalismeChapitre 35 sur 49 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

La Pensée explicite.

Exemple de l'algèbre pour faire voir d'un coup d' œiWa distance enlve pensée et pensée.

L'implicite devenu explicite.

Que s'est-il passé dans l'intervalle?

Il y a eu retour et arrêt sur l'objet, renouvellement, au moins par mémoire, et prolongement du connaître, d'abord spontanément encore, puis ai^ec volonté et par volonté.

Cela, attention^ forcée, volontaire.

Rien de nouveau, rien de plus. Aucune donnée surajoutée; et, de la part de l'esprit, aucune création.

Gomment procède l'attention ?

Par analyse.

Si légère que soit l'attention, elle décompose l'objet. Son vœu est de voir clair, d'apercevoir distinctement. Elle distingue l'objet des autres, elle le démêle \ elle y distingue

ce qu'il enveloppe, y démêle les parties^ les membres^ les éléments^ les espèces, les faces ou aspects.

Ainsi Ton procède, pour débrouiller une question, une affaire.

C'est le premier caractère comme la jo/*emière condition àe iouX examen^ de toute méditation ^ de toute étude.

Et, du même coup, l'attention se porte sur les opérations de l'esprit pour les mieux accomplir. Elle y fait une autre analyse, compte les pas de l'esprit, en décompose les mouvements, avec le souci de les surveiller, de contrôler les démarches.

Ainsi double analyse, en quoi consiste toute attention.

Maintenant, poussons tout cela plus loin :

L'analyse de l'objet deviendra abstraction.

Et celle de la pensée, méthode et procédé en forme.

L'abstraction met à part dans l'objet, quoi? Les modes^ les relations. L'esprit considère, détaché de l'être, tout cela qui n'existe pas indépendamment de l'être.

Et grâce aux mots^ l'abstrait prend une consistance et comme une réalité substantielle qui permet à l'esprit de s'y prendre, et de le faire durer.

Voyez comme de plus en plus les notions remplacent les choses.

Etl'abstractionopérant sur lapenséemême, la détache du sujet comme de l objet, la met à part, la considère à part, et grâce aux mots encore, donne aux opérations de l'esprit une consistance et une subsistance.

Voilà le discours s'appliquant aux choses et comme s'y substituant, y suppléant.

Alors on juge en forme, par règle; on raisonne en forme, par règle. On se donne la vue de toutes ses raisons cV affirmer, toutes déployées et étalées devant soi, et rangées en ordre. C'est le triomphe de la méthode et de la formalité.

On énonce tout; on part du commencement pour aller au terme par des intermédiaires réguliers; on procède lentement; on ne supprime, on n'omet, on ne sous-entend rien.

On ne fait plus rien sans y penser.

On pense, on y pense, et on le dit.

Que ce travail d'analyse et d'abstraction, avec ce souci de se surveiller et de procéder méthodiquement, se fasse en ayant égard à l'esprit, à ses opérations encore plus qu'à l'objet, ce sera la réflexion.

Qu'il s'accomplisse d'une manière suivie, constante, el dans un intérêt proprement spéculatif, ce sera une science, ou des sciences, ou la science.

Que l'on y ait égard plus encore aux procédés qu'à l'objet, ce sera la critique.

Que l'on se propose de rendre raison des choses universellement, ce sera la philosophie.

Ainsi des degrés : toujours analyse; abstraction; méthode; procédés en forme, par règle : avec critique et déploiement des raisons d'affirmer.

Gain, profit de tout cela : clarté, distinctions, raisons aperçues distinctement.

Rien de latent, ni d'obscur, ni de confus; l'objet, avec ses parties, ses éléments, ses modes; l'esprit, avec ses démarches et ses procédés; tout cela clair, et comme déployé

devant nous, et à notre portée, et maniable.

Ne refusons pas le labeur. 'ExTiovfiaai itpbç VLàeY)(7tv. Travaillons à la conquête sur V ignorance^ le préjugéy V équivoque^ V illusion; y arriver, — et s'y plaire; c'est l'œuvre à faire.

Sans cela, point de connaissance humaine: la nature ferait tout, tout sans nous.

Danger, on le voit : c'est le factice^ V artificiel, le verbal avec la fausse clarté; et, sans arriver à ces pires excès, V abstrait : y a-t-il /zutant? n'a-t-on rien perdu ? perdu de vue le réel, perdu le contact avec l'être.

N'oublions pas que cette pensée explicite qui nous ravit est ultérieure; elle suppose V implicite.

En effet, on perd, à force d'analyse, le sentiment du tout\

A force de critique, le sens du donné;

A force de formalisme, le sens du mouvement vital ;

A force de considérer des notions, le sens de la réalité agissante, vivante.

Ces procédés sont indispensables pour l'idée claire, pour la science.

Insistons sur leur utilité, la nature de la pensée humaine étant donnée. Développer cela.

Mais danger, si on y veut voir le tout de rintelligence, sa hase et son ohjtt final.

Remarque sur l'enseignement vraiment suggestif, sur la pensée stagnante, etc.

NEUVIÈME LEÇON La Raison et la Nature.

Nous lisons dans Pascal:

« Que fera l'homme ?...

« Doutera-t-il de tout?... Doutera-t-il s'il doute? On n'en peut venir là; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, etTempêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » [Pensées, éd. Havet, YIII, 1.)

Et encore, un peu plus loin, dans le même morceau :

« La nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatiques. » J

Que signifie cette opposition si vivement marquée, et que beaucoup de gens reproduisent aujourd'hui?

Il me semble que c'est l'opposition entre la raison implicite et la raison explicite.

Je voudrais montrer aujourd'hui, d'abord, que ce que Pascal nomme nature, c'est encore

la raison, et, en second lieu, déterminer d'une manière précise pourquoi il est juste et convenable de parler ici de nature. Je n'oppose pas foncièrement l'une à l'autre; mais j'admets que la raison est nature à certains égards, et je veux déterminer le sens et la portée de cela.

Nous commençons à recueillir les enseignements qui sortent pour nous des faits décrits et constatés.

Ce sont nos premières vues théoriques.

Ce que l'on nomme nature quand on dit : « La nature soutient la raison », c'est la raison même.

L'étude que nous avons faile dans les précédentes leçons nous a appris à distinguer la pensée implicite et la pensée explicite, le jugement spontané et le jugement réfléchi, la marche naïve de l'esprit et la marche savante. Il y a raison ici et là. La pensée, pour être, n'a pas besoin d'avoir de soi une pleine conscience : elle n'a pas besoin de voir tout ce

qu'elle fait, de voir qu'elle le fait et comment elle le fait. Pour marcher, elle n'a pas besoin de compter ni de surveiller tous ses pas. Il y a un exercice spontané, naïf de la raison. Ce qui est fondé en raison est solide sans qu'il faille connaître, apercevoir toutes les raisons de la chose, les ranger en ordre. Raisonnable n'est pas raisonné, et raisonné, à son tour, n'est pas produit d'une argumentation en forme.

J'espère avoir établi cela.

Que l'être doué de raison aspire à apercevoir les raisons de ses jugements et à les déployer distinctement et clairement devant soi : c'est vrai.

Maisqu'iln'yaitde raison qu'à ce prix: non.

Il est de l'essence de la raison de rendre raison des choses et de ses propres jugements: c'est vrai.

Mais que la première vue ne suffise pas pour qu'il y ait raison : non.

Le déploiement verbal, l'énoncé des considérants et des motifs, la forme régulière, complète, l'explication, ne sont pas nécessaires.

Juger, c'est Vacte essentiel. Le reste est moyen^ secours^ quelquefois obstacle.

L'esprit attaché à l'objet, l'esprit vivant en présence de la réalité, juge bien de cette manière directe, immédiate, naïve.

Il ne réussit pas dans les matières compliquées qui réclament des distinctions et des^ analyses.

Mais dans celles où c'est la vue d'ensemble qui importe le plus, un esprit juste et vif atteint le vrai, tandis que l'argumentateur n'y arrive pas. Il saisit le point.

Et jusque dans les recherches les plu& laborieuses et les plus méthodiques, cette activité vivante de l'esprit, cette intelligence naïve, ce coup d'œil est nécessaire pour garantir des arguties des autres ou de celles où l'on s'embarrasserait de soi-même.

EnGn, et surtout, quand les affirmations sont de ces affirmations premières comme cellesci : j'existe, vous existez, le monde existe,, l'être épanoui vaut mieux que l'être arrêté en son développement, il y a des actions bonnes et des mauvaises, — ces affirmations, l'esprit les porte sans chercher à les justifier. Elles

sont rexpression même de la pensée naïve, elles sont l'expression de la raison.

Essayer de nier, c'est extravaguer. Affirmer, c'est donc être raisonnable.

La réflexion amène la tentation de nier. Gomment et pourquoi ? Parce qu'elle procède par abstraction. C'est cela qui rend possible la négation et lui donne un air de raison. On disjoint^ on ne sait plus, on ne peut plus rejoindre. Mais il fallait distinguer, non disjoindre. C'était un procédé^ il ne fallait pas en faire une opération réelle, si je puis dire. Maintenant, la tentation surmontée, la négation vaincue, non sans peine, on reconnaîtra que la nature avait raison.

Ce que Pascal dit dépeuple, des de/ni-ha^ biles^ et des habiles, serait ici de mise.

Nous autres qui réfléchissons, qui philosophons, revenons au peuple et justifions, au sens où cela peut être nécessaire, la nature. Comment? Par le spectacle savamment médité de ce qu'elle fait, et par l'impossibilité savamment constatée qu'on ne peut se pas- :ser d'elle.

Otez les affirmations primordiales, il n'y a

plus rien. C'est la nature qui confond la critique à outrance et le scepticisme dissolvant, universellement dissolvant, qui en est le fruit. La raison raisonnante et raisonneuse, disputeuse, quda calumniatiir sibi^ raison abstraite, confond les dogmatiques, c'est-à-dire, dans le langage de Pascal, ceux qui prétendent tout ramener à des idées claires et tout appuyer sur des preuves en règle. Ces t vrai. Mais c'est la raison qui se moque de la raison, la vraie de la fausse, la naturelle de la guindée et de la factice, la complète de la mutilée. Ainsi « la vraie éloquence se moque de l'éloquence », car « la finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l'esprit », du raisonnement, de la recherche scientifique. Et enfin, « se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher ».

Le mot (( nature » est-il le mot juste et bon?

Oui. Car il exprime excellemment que la raison, en son exercice premier et en son

fond, n'est pas volontaire ; et qu'elle a dans notre être foncier, dans la foncière constitution de notre être, sa base.

Plus au fond, ce mot marque bien que nous ne sommes point par nous-mêmes.

D'autres mots sont employés.

Intuition. lia deux inconvénients : 1** celui de porter à penser que la connaissance est purement et simplement une vue, ce qui n'est pas, même dans les cas où le jugement est direct, immédiat, sans labeur; et 2° l'inconvénient de ne pas s'appliquera un certain nombre de cas : s'il y a des évidences immédiates, des propositions évidentes de soi, il y a aussi des assurances sans lumière, des certitudes comparables à une force invincible plutôt que nées de la lumière.

Alors parlera-t-on à"* instincts , d'instincts intellectuels ? Pourquoi pas ? Seulement ce mot, à son tour, ne conviendra point partout^ puisqu'il ne s'appliquera pas bien dans les cas où la certitude spontanée est lumineuse. On dit souvent : sentiment. Ce mot devrait marquer fort bien qu'il y a impression reçue. Mais l'usage le restreinte désigner cette

impression, abstraction faite de l'objet qui la cause. lia donc une signification toute subjective^ et de plus il marque quelque chose de tout individuel, et même de capricieux, de variable.

Dirons-nous : /oi? En un sens vrai, il y a ici confiance, confiance en notre raison dont nous ne sommes point les auteurs, en la lumière dont nous ne sommes pas le principe, en Dieu créateur des esprits et des choses, et souveraine et substantielle Vérité. Mais on abuse du mot foi. Nous retrouverons cela. On y voit d'ailleurs quelque chose de tout subjectif, de tout personnel, de tout volontaire, et ainsi la vérité est mise dans la dépendance de chacun.

Le mot « nature » convient. Il exprime bien cet exercice naïf, spontané, sans art, sans réflexion, de l'intelligence, et il marque bien ce qui en nous est indépendant de nous, non seulement de notre volonté, mais de notre connaissance même, à savoir ce qui nous est donnée nous-mêmes avec notre constitution intellectuelle, nous-mêmes eties objets que ce sera notre labeur et notre honneur

d'approfondir, mais dont l'existence est perçue et affirmée d'emblée.

Qu'on ne dise pas : Peu importe le nom. Souvent, oui, et vous avez pu remarquer que je ne liens guère aux mots et aux formules. Mais il faut savoir y tenir, quand c'est la condition de la précision et de la netteté. Les autres mots ne disent pas bien ce qui esta dire : ils déforment le fait, ilsle limitent.

Et ceci a une grande importance, une grande portée.

Nous maintenons que les connaissances premières, u bases d'explication », comme dit le P. de La Barre, sont, non pas en dehors^ ni au-dessous de la connaissance, mais au-dessus du discours.

Et que ce soutien que nous donne la nature^ c'est, en définitive, le principe de notre être qui nous le donne. Je ne suis pas par moimême. Je ne suis pas seul. Il y a moi, et le principe de mon être. Car, outre les conditions matérielles de l'exercice de la pensée, il y a les conditions intellectuelles, il y a la lumière intellectuelle. En appeler à ma nature, c'est en appeler à plus grand que moi.

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