‹ La raison et le rationalismeChapitre 36 sur 49 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

Les Principes Premiers, et, en particulier, le Principe de contradiction.

Ce n'est pas un résumé que je présente ici, ce sont des conclusions.

Des études qui ont rempli nos précédentes leçons se dégagent trois assertions principales.

1° Juger est Vâcte essentiel de la pensée; et c'est un acte vilal, c'est-à-dire un acte qui sort du fond même de l'être pensant. La pensée n'est comparable ni à un miroir où se refléteraient les objets dont elle recevrait passivement l'image ; ni à un mécanisme dont les ressorts amènent par leur engrenage et leur déclanchement un certain résultat; ni à un jeu quelconque d'abstractions, jeu logique, où l'on ne peut trouver que l'ombre et l'effet amoindri de la vivante pensée. Juger est un acte organique, mieux que cela, un acte vitaly l'acte vital par excellence. L'organisation des idées se fait autour de cet acte

principal, et par lui ; c'est de lui que tout procède et à lui que tout revient. Et, dès que rhommea une certaine conscience et possession de soi, c'est un acte où il y a quelque chose àe personnel. Je juge dans une lumière qui n'est pas moi, mais je juge aveclout moimême.

2^* Tout jugement suppose des données. Je juge touchant des choses dont je ne suis pas l'auteur et j'y reconnais et déclare une existence et des qualités que je n'y mets pas, et je condamne ma pensée comme inexacte, si elle attribue aux choses ce qu'elle y suppose et qui n'y est pas. Je fais ce discernement et cette déclaration; en d'autres termes, je juge au contact de quelque chose qui n'est pas moi et que j'appella objets et dans une lumière qui n'est pas moi et que j'appelle lumière naturelle.

3° Dans tout travail de la pensée, travail souventlong, compliqué, ce que je puis nommer ma nature., ma nature intellectuelle, me soutient et en môme temps me règle. Elle me ramène à un jugement juste et sain. Elle me permet de résister aux entraînements d'une

dialectique prestigieuse. Elle me défend quand je ne sais plus me défendre. Tantôt c'est une lumière vive, soudaine, qui me montre la vérité, la vérité simple, dans certaines propositions évidentes de soi ; tantôt c'est une force invincible qui agit sup- moi à la façon d'un instinct intellectuel et m'empêche de m'égarer. Je suis éclairé, ou retenu, ou ramené sans le vouloir, naturellement.

Voilà ce que nous avons établi, et ce que je viens de faire, ce n'est pas proprement un résumé : ce sont les conclusions de nos études que je viens de présenter.

Il reste beaucoup à faire.

Ceci d'abord.

Quoi?

Montrer dans cette lumière ou dans cette force que nous fournit notre nature, lalumière ou la force de la vérité^ et, plus précisément, la présence éclairante ou agissante de ce que nous nommerons \es premiers principes.

La leçon d'aujourd'hui traitera donc des Principes Premiers.

Il y a ce que l'on peut nommer les premiers faits ^ \e^ premières expériences. C'est ce con-

tact avec la réalité donnée, sur lequel j'ai tant insisté. Mais dès que la perception devient aperception^ dès qu'il y a q\\xq\(\\\.q jugement y quelque affirmation^ il y a, d'une manière ou d'une autre, quelque vérité évidente de soi où l'affirmation trouve à s'appuyer, par où elle se légitime. La réflexion, s'y appliquant, découvre cette vérité dominante, reconnue à un signe infaillible, c'est que les mots qui l'énoncent étant compris, elle est admise d'emblée : la proposition vaut par elle-même, elle ne reçoit point du dehors sa force, elle n'a besoin d'aucun contrôle, elle s'impose à l'esprit par son évidence^ par sa vérité vue^ par sa lumière intrinsèque.

Qu'il y ait de telles propositions, c'est incontestable, et que ce soit celles où il faut revenir pour vérifier ses déductions ou ses inductions, pour débrouiller les questions, pour voir clair et faire voir clair, pour donner à ses assertions de la valeur, c'est ce que la moindre étude de la pensée nous montre manifestement. Ces vérités qui soutiennent, éclairent et règlent le discours, qui soutiennent, éclairent et règlent l'esprit dans

ses démarches, nommons-les vérités premières^ et disons que ce sont les premiers principes.

Toutes nos pensées les supposent, ils sont présents à tous, encore que non aperçus ; une fois aperçus, ils emportent notre adhésion. Ils sont l'expression de ce qu'il y a de constitutif dans la pensée même et aussi dans les choses. Eux ôtés, ni la pensée ne demeure, ni les choses.

Vérités dès qu'ils sont reconnus, ils sont présents et agissants, avant d'être vus, énoncés, nommés. Ils sont vérités en soi avant d'être expressément déclarés. Ils sont vérités encore lorsque l'on essaye de les nier : pour les nier il faut s'en servir; on en abuse, on ne peut pas ne pas en user; on peut à l'aide des mots leur donner d'apparents démentis, on ne cesse pas de les avouer dans le fait, et toute négation qu'on en essaye les confirme indirectement.

Ainsi premiers principes ouvéritéspremières, énoncées en des propositions évidentes de soi: c'est là, au fond, celle 7ï«^«re intellectuelle qui nous soutient et qui nous règle.

De ces principes premiers nous en connaissons un. C'est le principe de contradiction ou de non-contradiction, ou principe de l'accord de la pensée avec elle-même.

Simul negare et affirmare^ c'est impossible.

Et le principe d'identité : la môme chose ne peut pas à la fois être et n'être pas; ou encore : l'être est.

De ce principe nous avons remarqué la force absolument impérieuse et la parfaite évidence. Je n'y reviens pas, ni sur son rôle indispensable.

Remarquons maintenant la diversité des énoncés.

Gela nous avertit que la réflexion, s'appliquant à une donnée première, y découvre des nuances, des aspects divers.

D'où il suit que les énoncés importent peu et importent beaucoup. Ils importent peu, puisque ce sont des différences de forme : le fond subsiste, et il faut savoir reconnaître la même vérité foncière sous ces vêtements différents. Mais ces énoncés importent, en un autre sens, parce qu'ils nous montrent combien va loin l'action de l'esprit,

combien elle pénètre près du donné, puisqu'elle le diversifie jusque dans ce qu'il semble avoir de plus simple et de moins susceptible d'expressions diverses.

D'où il suit encore que le simple^ quand ce n'est pas le pur abstrait, est viclie^ et que la réflexion, en s'y appliquant, travaille à déployer cette richesse.

Et d'où il suit enfin que l'on doit craindre de prendre pour vraiment et absolument premier ce qui ne l'est pas, pour la source la dérivation prochaine, pour évidence de soi et primitive l'évidence presque immédiate mais déjà médiane.

Vaxiome, comme l'a tant de fois dit Leibniz, est susceptible de démonstration. Non pas tout axiome, non pas l'axiome qui serait l'expression du principe premier, mais l'axiome dérivé. On peut démontrer l'axiome, non pas qu'il y ait à le rendre ni plus clair ni plus sûr, mais parce qu'on peut le rattacher à un principe plus général dont il est une face, une application déjà.

Et ces essais de démonstration ont l'avantage de nous défendre contre la pares-

se : multiplier les principes, c'est paresse.

Ils nous préservent aussi du grand danger d'attribuer aux formules une trop grande généralité, une portée universelle qu'elles n'auraient que si elles exprimaient un principe raiment premier^ enfin d'enfermer l'esprit dans des sortes de prisons au nom de lois rigoureuses d'une trompeuse rigueur. Ce que l'on nomme étroitesse d'esprit est souvent dû à cela. Et cqs> maximes érigées indu ment en /?rî/zci/?e^ deviennent des idoles.

Donc il faut chercher les vérités tout à fait primaires.

Le principe de contradiction en est certainement une.

11 est très ferme, si ferme qu'il ne laisse aucune place à l'erreur ni au doute.

Il ne contient rien d'hypothétique, car il ne suppose aucune autre connaissance pour être connu, et sa certitude ne dépend d'aucune condition.

Il est nécessaire à toute connaissance et l'esprit le trouve en soi comme faisant partie de soi, de sa propre, intime et essentielle constitution.

Je prends l'énoncé ordinaire ainsi résumé par saint Thomas :

Affirmàre et negare simul, impossihile est.

Et je ne puis en séparer ceci : To yàp aùrb cx[xa

■uTiàp^eiv T£ xai piT) uudcpxsiv àSuvaTOv tô aùxâi xal xaxà xb a-j-d.

C'est l'impossil)iiité de la vérité simultanée de deux contradictions que le principe exprime.

En outre, je ne puis affirmer et nier en même temps que la même chose soit et ne soit pas, envisagée sous le même aspect.

Il y a une nuance. Je dirai : il y a un progrès. Du principe de l'accord de la pensée avec elle-même, premier dans l'ordre du connaître, je trouve comme raison et fondement le principe d'identité, premier dans l'ordre de l'être.

L'être est : c'est cela qui est absolument fondamental.

Mais retenons au moins ceci : il y a un principe premier, soutien, lumière et règle de toute pensée : dans l'ordre du connaître, principe de contradiction; dans l'ordre de l'être, principe d'identité.

J04 LA PAISON ET LE BATIONALISME

Et les axiomes en sont des traductions, des applications : par exemple, le tout est plus grand que sa partie; ou, deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles.

Yoilà le principe dont Aristote a dit que le nier, c'est se condamner à être semblable à une plante, ô [xotov <p\;Tâ). Je vous renvoie au livre r de la Métaphysique.

Ne rappelez pas un postulat. Le postulat, c'est une demande. Ici il n'y a pas de demande, il y a quelque chose qui s'impose. Le postulat, c'est ce qu'au commencement d'une discussion on demande à l'adversaire d'admettre comme fait reconnu ou vérité admise. 11 faut bien partir de quelque chose de commun : Accordez-moi cela, je vous demande de me l'accorder. S'il faut que vous me l'accordiez, ma demande n'est que politesse ou procédé pour vous rappeler à vous-même; mais ce n'est pas alors un postulat. L'axiome véritablement axiome, le principe premier, la vérité évidente de soi dans toute la rigueur du terme, n'est pas un postulat: il ne dépend pas de moi, il ne dépend pas de vous de

l'accorder ou de la refuser ; il n'y a rien à demander y cela s'impose.

En géométrie, le postulat se distingue de l'axiome. C'est ce qu'on demande pour établir une démonstration. On admet le postulat, on serait bien aise de le démontrer. C'est un aveu d'impuissance que ne comporte pasl'axiome.

Aujourd'hui on multiplie les postulats. On en voit partout. On regarde chacun comme libre de prendre son point de départ où il veut. Ce qui n'est pas. Il y a des points de départ imposés, donnés, naturels : faits primitifs, principes premiers. C'est ce qu'il faut invoquer pour critiquer autrui : c'est ce qu'il faut tâcher de trouver soi-même pour procéder légitimement, dûment et utilement. Cela n'est pas libre, pas arbitraire, pas laissé au bon vouloir de chacun.

•Et, parce qu'il y a des vérités qui intéressent la vie totale, et que les reconnaître ou les nier est affaire d'àme en môme temps que de logique, on nomme diV\]ouvà'\ïm postulats ces pensées maîtresses, inspiratrices, qui sont au fond d'une philosophie, par exemple. C'est

encore abuser du mot. Parce qu'à l'évidence s'ajoute le devoir, parce qu'au premier principe spéculatif s'ajoute la loi morale, nous n'entrons pas pour cela dans le domaine de l'arbitraire, et ce qui ne se fera pas bien ou pas du tout sans l'intervention de notre libre volonté n'est pas pour cela dépendant en soi de cette volonté. Sans libre volonté il n'y a point d'acte moral, et qu'est-ce donc qui dépend moins de notre libre volonté que la loi morale^ laquelle précisément s'impose à la volonté, la dirige, et, s'il le faut, la contrarie ? Ne brouillons pas toutes choses, de grâce. N'appelons donc point postulats tous les principes, du moment qu'ils ont un caractère moral, pratique, humain, intéressant la vie humaine, et exigeant un efîbrt personnel. Le postulat, c'est, non pas r axiome qu'on essaye de démontrer^ non pas^ et encore moins,, le principe absolument indémontra^ ble, c'est ce qu'on prend soi-même ou qu'on demande à autrui de prendre comme ^^\ovae provisoire^ c'est le mot, la chose accordée vu les nécessités de la discussion, ou . à •cause de l'impuissance de l'esprit.

Cela dit, n'y a-t-il qu'un premier principe ? Tous les principes peuvent-ils se ramener au principe de contradiction?

Dans les hauteurs ou les profondeurs de la métaphysique, nous verrons.

A prendre les choses plus modestement, non.

C'est ce que nous étudierons dans la prochaine leçon. Nous verrons qu'il est régulateur, qu'il y en a d'autres qui sont impulsifs, propulsifs ; que chercher la raison des choses, c'est essentiel à la raison humaine ; que cela va se diversifiant : substance, cause, ordre, fin; que cette recherche et cette loi essentielle de la recherche est, comme le principe de contradiction, expression naturelle de la raison ; qu'il y a donc là un principe vraiment premier : non plus statique, si je puis dire, mais dynamique; qui explique non plus la stabilité, mais le mouvement dans la pensée, et le détermine, ce mouvement, et le règle.

ONZIÈME LEÇON Le Principe de raison suffisante.

Le principe de contradiction a tous les caractères d'un principe premier : est-il le seul ?

Dans toutes les démarches de la pensée il est présent, mais les explique-t-il toutes ? Otez-le : il n'y a plus de pensée, puisque entre affirmer et nier il n'y a plus de distinction radicale. Posez-le : aurez-vous de là tout ce mouvement, tout ce processus qui est la pensée même. Sans lui, plus de jugement, mais est-ce lui qui fait qu'on juge ?

C'est un principe purement régulateur. Ce n'est pas un principe impulsif. Ou encore, c'est une base^ ce n'est pas un moteur. Le jugement est opération, acte vital. Dans ce qui le domine, le dirige, le règle, ne faut-il pas un principe dynamique ?

Je réponds : oui. Et j'essaye de montrer quel est ce principe.

LE PRlîs'ClPE DE RAISON SUFFISANTE 109

Juger, c'est affirmer ou niei\ non au hasard, non arbitrairement, mais avec connaissance de cause^ c'est-à-dire parce qu'on voit que les choses sont ou ne sont pas, et qu'elles sont de telle manière et non pas de telle autre ; on prononce d'après ce que l'on voit, parce que Ton voit ce qui est, non d'après ce que l'on veut, et « le plus grand dérèglement de l'esprit, comme a dit excellemment Bossuet, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet w.

Cela est incontestable. Or, en présence de la multitude des phénomènes qui frappent nos sens, — pour ne parler que de ceux-là, — qu'est-ce qui fait que l'être doué de raison ne se borne pas à enregistrer les phénomènes ^ux-mème^ ? Juger, si humble que soit le jugement, c'est dépasser la pure apparence sensible, c'est de cette apparence chercher la raison d'être, et prononcer sur quoi que ce soit avec connaissance de cause, c'e&t avoir trouvé^ dans une sphère donnée, ce qui rend raison de ceci^ de cela.

On reconnaît précisément l'être raison-

nable à ce signe qu'il cherche les raisons des choses, et la raison humaine consiste dans la capacité même de demander les raisons de tout et de découvrir les raisons de certaines choses. Je ne puis rien dire de plus clair, de plus simple, de plus propre à faire entendre tout d'abord ce qu'est la raison. Elle juge, c'est son office. Mais qu'est-ce qui fait qu'elle juge, sinon qu'aux choses il y a des raisons et qu'elle les poursuit? Le jugement est fondé en raison, ou il n'est pas. Je veux dire: il aspire à être fondé en raison, il y tend et y prétend, ou ce n'est pas un jugement^ c'est une fantaisie'^ mais, s'il est fondé en raison, c'est que de dire oui ou de dire non il y a des raisons ; or quelles sont ces raisons, sinon ce que l'on nomme vulgairement les raisons des choses, lesquelles nous cherchons par instinct intellectuel, lesquelles nous réussissons au moins parfois à découvrir?

Une naturelle conviction précède donc toute recherche, une naturelle conviction précède et explique tout exercice de la pensée, une naturelle conviction est au fond de tout jugement et en est la raison d'être^ — je me

sers à dessein de ce mot, — est la raison d'être de toute démarche de la raison et comme le principe moteur de notre raison : c^est que de toute chose il y a lieu de demander la

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